Hanna

Centre d’action sociale de Nevers, département de la Nièvre, jeudi 3 juin 2027.

— Usager suivant.

Hanna s’avance vers la borne des services publics de proximité. Fébrilement elle vérifie les copies de ses justificatifs de revenus. Dernier avis d’imposition, derniers bulletins de salaire… tout est là.

— Bienvenu, je suis Louise, votre assistante sociale virtuelle. Veuillez sélectionner la prestation souhaitée ou exprimer vocalement votre besoin, en disant par exemple : « je veux de l’aide pour payer mon loyer ».

La jeune femme détaille d’un œil prudent la borne digitale qui lui fait face. Celle-ci est surmontée d’un hologramme bleuté. Hanna n’est pas certaine d’avoir bien compris la consigne.

Elle est arrivée en France il y a quelques mois, contrainte de quitter son Ukraine natale. Elle s’était pourtant jurée de rester jusqu’au bout, de ne jamais abandonner. Mais l’attaque nucléaire avait changé bien des choses et le grand exode avait commencé… Hanna n’a jamais été doué en langue et ce n’est pas son job de femme de ménage qui va l’aider à apprendre le français. Au quotidien elle arrive à se débrouiller, tant bien que mal. Pourtant là, elle est perdue. Sur l’écran s’affichent différents encarts bien délicats à déchiffrer. Elle se racle la gorge et annonce d’une voix mal assurée :

— Je vouloir nourriture et tickets transports.

— Vous avez demandé des bons alimentaires et des bons de transport, est-ce exact ?

Hanna demeure perplexe. Elle n’est pas sûre d’avoir compris. Derrière elle quelqu’un lui tape sur l’épaule. La jeune ukrainienne se retourne.

— Dites OUI, conseille un vieil homme avec bienveillance.

Hanna le remercie d’un sourire gêné et s’exécute.

— Veuillez scanner votre premier document, ordonne la voix de synthèse.

Hanna voit sur l’écran une vidéo expliquant la procédure et s’exécute. Elle scanne ainsi les documents demandés.

— Je vais maintenant analyser votre situation, merci de patienter un instant, prévient Louise.

— Bon alors ! Ça avance, là ! On a faim, bordel ! lance quelqu’un dans la file.

— C’est vrai, quoi ! Si tu comprends pas le français, retourne dans ton pays ! renchérit une femme.

Hanna sent l’agitation derrière elle. Elle a hâte de quitter cet endroit et de regagner son studio.

C’est loin d’être aussi confortable que la maison qu’elle avait au pays, mais au moins elle y est en sécurité.

Au bout d’un moment l’hologramme de Louise redresse la tête vers elle.

— Après analyse de vos ressources, vous n’avez pas droit aux bons alimentaires ni aux bons de transport. Avez-vous une autre demande à formuler ?

Hanna blêmit. Elle ne comprend pas tout, mais constate avec effroi deux pavés rouges sur l’écran. Dans le premier on voit un hamburger barré et un bus barré dans le second.

— Mais… loyer trop cher, balbutie-t-elle, plus argent pour manger, plus argent pour transport…

— D’après nos informations, vous percevez déjà une aide pour votre loyer. Avez-vous une autre demande à formuler ?

— Aidez-moi, s’il vous plait…

— Rubrique aide. Veuillez sélectionner la rubrique d’aide souhaitée ou exprimez vocalement votre besoin, en disant par exemple : « je veux de l’aide pour scanner mon document ».

— Putain, dégage ! Laisse la place aux autres ! Ça fait trois heures qu’on attend ! vocifère un type.

Lui aussi il a faim. Il a tellement faim qu’il est en train de péter un câble. Et cette putain d’immigrée pas foutue de suivre les consignes ! Lui aussi il l’a faite cette putain de guerre. Pas d’intervention au sol qu’ils disaient, tu parles ! Et tout ça pour quoi ? Pour voir rappliquer ces étrangers par milliers ? Ils n’avaient qu’à s’entretuer, bordel, chacun sa merde !

Hanna se retourne. L’homme, d’une trentaine d’années, dépasse la file d’une bonne tête, c’est une véritable armoire à glace. Son visage est menaçant. Mais qu’est-ce qu’il croit celui-là ? Elle fait la queue depuis ce matin. Elle a même dû poser une journée de congé sans solde pour venir ici. Alors ce sale type attendra son tour.

— Je n’ai pas compris votre demande, veuillez reformuler.

— Je vouloir manger, donner à moi tickets alimentaires… s’il vous plait ? répète Hanna avec impatience.

Les larmes lui montent aux yeux. Ses jouent s’empourprent.

— Après analyse de vos ressources, vous n’avez pas droit aux bons alimentaires. Avez-vous une autre demande à formuler ?

Le vieil homme derrière elle lui tapote l’épaule.

— Laissez tomber, vous n’aurez rien, confie-t-il en secouant tristement la tête.

— Mais je vouloir manger. Moi rien mangé depuis plusieurs jours ! Ma fille faim, petite malade ! insiste la jeune femme d’une voix plaintive.

— Je n’ai pas compris votre demande, veuillez reformuler.

— Tu veux pas te barrer, OK, tu l’auras voulu ! lance le colosse derrière.

Hanna voit le sale type foncer sur elle. Elle se fige, elle doit éviter cette confrontation, elle jette un regard autour d’elle mais le triste décor n’offre guère d’échappatoire. Les anciens bureaux sont condamnés de même que l’escalier qui monte à l’étage. Les toilettes sont hors services et condamnés eux aussi. En face, un distributeur de snack vandalisé la regarde bouche béante, semblant lui dire « moi aussi j’ai morflé ma vieille ». Sinon la sortie ? Renoncer encore. Fuir encore. Est-ce ce qu’elle souhaite ? Après tout, qu’est ce que ce type peut lui faire de pire que l’enfer qu’elle a déjà traversé ? Le temps qu’elle envisage une issue, il est déjà sur elle et la bouscule brusquement. Elle perd l’équilibre et heurte violemment la borne digitale. Ses papiers s’éparpillent autour d’elle. L’hologramme de Louise subit des parasites et passe au rouge luminescent. Le visage de l’assistance sociale virtuelle laisse place à celui d’un homme à la mâchoire carrée. Il est coiffé d’une casquette siglée POLICE. Une alarme retentit.

— Hanna Volkova, vous venez de dégrader du matériel public. Cet acte de vandalisme est puni par une amende de sept cents euros. Cette somme sera directement prélevée sur votre salaire ou sur votre aide sociale. En cas de récidive vous encourrez une peine de prison. Veuillez quitter les lieux.

Le vieil homme se penche et aide la jeune femme à se relever.

— Vous êtes fier de vous ? lâche-t-il en se retournant vers l’agresseur.

Ce dernier ne répond rien, il serre les dents et les poings. Il sonde l’assistance et sent le poids des regards réprobateurs. Quelques réflexions fusent. Il n’est plus le bienvenu, là non plus. Devait-il laisser cette idiote monopoliser la borne sans réagir ? Faut-il que ce cancer ronge la société jusqu’à la moelle ?

Hanna se redresse péniblement encore étourdie. Elle rassemble ses papiers et ses esprits, puis réajuste ses habits. Elle passe une main nerveuse dans ses cheveux pour les remettre en ordre. Elle renifle et prend une profonde inspiration. Son regard a changé. Elle avance d’un grand pas et se poste face au sale type, écartant au passage, doucement mais fermement, un bras protecteur qui semble vouloir la retenir.

Le vétéran la regarde, étonné. Quoi, ça lui a pas suffi ? Elle fait du zèle ? Il pose sur elle un regard plein de mépris, la détaillant de la tête aux pieds. C’est alors qu’il aperçoit, un instant trop tard, le genou de l’étrangère qui fonce vers ses bijoux de famille. Il n’a pas le temps d’esquiver, le choc est inévitable. La rotule se fracasse juste sous ses testicules. La douleur est immédiate et irradie tellement haut qu’il a l’impression que ses couilles vont lui sortir par la bouche. Il hurle et se courbe sous la douleur en tenant ses parties à deux mains. Hanna en profite et lui assène un violent coup de coude sur la nuque. Celle-ci émet un petit craquement sinistre et le sale type s’effondre, inerte.

Le coude est l’os le plus solide du corps humain. Et la nuque, une des zones les plus fragiles.

Elle sait cela par cœur, elle a été formée pour ça. Elle voulait juste oublier cette vie-là. Oublier les forces spéciales et la guerre. Elle voulait se reconstruire, changer de vie. Vive la France, terre d’asile. Quelle chimère.

Finalement, il est plus difficile de fuir ce que l’on est que là d’où l’on vient.

FIN

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Né en Ardèche en 1983, Frédéric Capmartin est graphiste et formateur en web design. Depuis son adolescence il couche des textes de chansons qu’il met en musique au sein de différents groupes de rock. Plus récemment il a découvert le plaisir d’écrire des histoires bien plus denses. Baigné de culture populaire, il est inspiré par les univers dystopiques d’hier (Aldous Huxley, Phillip K.Dick) comme ceux d’aujourd’hui (Black Mirror). Fan de cinéma, il aime donner une dimension très visuelle à ses écrits. Le Dernier Acte est son premier roman.

https://fredericcapmartin.fr/