Sous la lune

Si ma mère elle était là, elle dirait que je suis inactif. Que je fous rien, quoi. Je regarde la fille, et regarder, c’est un peu pareil que ne rien faire.

Je la regarde, comme tout le monde. Elle est presque nue, immobile, offerte aux yeux de tous.

Et elle plonge.

Chaque fois je me dis ce serait marrant si elle faisait un plat, mais bien sûr elle en fait pas et elle remonte gracieusement et tout.

Elle est bizarre, quand même, cette fille. Moi je l’aime bien, mais mes potes disent que c’est facile d’aimer quelqu’un qui dit jamais rien, parce que si elle dit une connerie tu le sais pas, vu qu’elle dit rien.

Ils ont peut-être raison, mais je m’en fous.

Tous les soirs, on y va. On va chez mon pote Martin, dans sa super baraque, avec la piscine et tout, et c’est la fête. Ses parents sont en vacances tout juillet, et ils laissent la maison et Martin à son grand frère. Du coup Nick, le frère, en vrai il s’appelle Nicolas mais c’est presque aussi pourri que Martin comme nom, il fait des fêtes tous les jours. Alors nous on vient. C’est génial, on se croirait dans un film américain.

Ça ressemble même tellement à un film américain le truc, que avec Martin et Saïd, on est sûrs qu’à l’étage y a des gens qui baisent. Alors on arrête pas de dire que les autres sont des couilles molles de pas vouloir y aller, parce que y a peut-être moyen de regarder, ou même moyen de moyenner, si ça se trouve ! Après on dit que c’est pas nous la couille molle c’est les autres et si les autres étaient plus courageux on aurait déjà couché depuis longtemps. Après y en a un qui dit qu’on n’a qu’à y aller, alors on fait tous « Ouais, mec ! » et puis on n’y va pas.

Je sais pas trop si j’ai envie d’y aller, en fait. Enfin si, j’ai super envie, mais j’ai trop peur d’être déçu et je pense que c’est pareil pour les autres.

Parce qu’on sait pas ce qu’il y a là-haut. Si ça se trouve, y a que des moches. Ou pire, des filles canon, qui disent « Mais vous êtes les potes à Martin ? Vous rigolez, ou quoi ? Vous avez même pas quinze ans, dégagez les minus ! » et ça serait horrible.

Ou si ça se trouve là-haut les gens couchent même pas. Bonjour la déception. Ou alors y a des extraterrestres qui veulent nous bouffer, mais ça m’étonnerait, c’est encore les conneries de Martin ça. Je lui ai bien dit qu’il regarde trop la télé.

Bref, du coup on n’y va pas, et on ne va pas danser parce qu’on n’est pas des bouffons, alors on reste au bord de la piscine à boire des bières. Peut-être qu’on fout pas grand-chose, mais on se marre bien.

La fille, je sais pas qui c’est qui l’a invitée. C’est sûr c’est pas Martin, mais elle a pas l’air de connaître les potes de Nick non plus. Et elle dit jamais rien. Martin dit que si ça se trouve c’est une extraterrestre mais il est con.

La fille, elle est déjà là quand on arrive. Elle nage dans la piscine, après elle plonge plusieurs fois, après elle s’assoit dans un coin et elle mange. Après souvent elle s’assoit au bord de la piscine et elle met les pieds dans l’eau mais pas toujours et après un moment elle replonge.

Saïd il dit que c’est bizarre, mais Saïd aussi il est con des fois.

Je sais qu’elle parle pas parce que je l’ai jamais vue parler à quelqu’un. Saïd il dit que je devrais aller lui parler moi, mais Saïd il est vraiment très con des fois quand même.

Je me lève pour aller chercher une autre bière, et là je vois que la fille se dirige vers la maison. C’est trop bizarre, elle a jamais fait ça depuis le début, jamais jamais, et je sais de quoi je parle, ça fait depuis début juillet que je viens tous les jours. Mes potes disent que j’ai trop de la chance de pas avoir à mentir à mes parents pour sortir, ils s’en foutent. Moi des fois j’aimerais bien qu’ils s’en foutent un peu moins, mais jamais de la vie je le dis à mes potes.

Est-ce qu’elle s’en fout de moi, la fille ? C’est sûr, elle a, je sais pas, quinze ans ou seize ou dix-sept ou ptêt même dix-huit si ça se trouve. Elle peut même pas me voir. Quand t’as trois ans de moins que les gens, ils te voient pas, genre tu pourrais être une mouche ça serait pareil. Ça, c’est Jo qui me l’a appris.

C’est trop bizarre que la fille elle rentre dans la maison. Du coup je réfléchis pas, si je réfléchissais je me trouverais con, peut-être même encore plus con que Martin et ça j’ai pas envie, croyez-moi, alors je réfléchis pas et j’y vais. T’façon elle me verra pas.

Dans la maison y a personne, mais y a quand même de la musique et tout. La fille traverse le couloir et elle commence à monter l’escalier.

Ben merde. Si j’y vais je perds le mystère et si j’y vais pas je perds la fille.

J’ai l’impression d’entendre le rire de Jo qui se fout de moi et ça me saoule. Elle riait souvent, Jo, avant, et c’était toujours pour se foutre de ma gueule. Même maintenant des fois j’ai l’impression de l’entendre se moquer de moi, mais jamais de toute ma vie je le dis à quelqu’un.

Bon. Si je me dégonfle, j’ai rien à raconter à mes potes, et c’est ça qui me fait aller suivre la fille. Alors j’y vais.

En haut y a des portes fermées ou entrouvertes et puis des bruits chelous. Je sais pas si c’est des bruits de baise, il faudrait que j’ouvre une porte pour vérifier, mais je veux pas perdre la fille.

La fille elle entre dans une chambre et ferme la porte derrière elle. Je m’arrête sans savoir quoi faire.

Comment Jo se foutrait de ma gueule si elle était encore là ! Elle dirait un truc genre « pour un garçon t’as pas de couilles » et ça la ferait beaucoup marrer alors que moi pas du tout.

Je sais que c’est pas très mec de penser ça mais Jo elle me manque des fois.

Je me décide et je rentre dans la chambre. La fille a ouvert des placards et elle a mis une grande robe rouge, un truc qui est tellement rouge que ça fait limite mal aux yeux, et pis elle ouvre la fenêtre et elle se penche.

Là, je sais pas ce qui me prend, mais je comprends plus rien, j’arrive plus à penser, je deviens taré, j’ai sa robe dans les yeux et les oreilles et je cours dans la chambre et je crie :

— Tu fais pas comme Jo ! T’arrêtes, tu fais pas comme Jo, personne il fait comme Jo, Jo elle avait pas le droit ! Vous pouvez pas tous mourir, je vous laisse pas faire, je vous laisse plus jamais faire, vous pouvez pas me faire ça, vous pouvez pas…

Là je me tais et je me rends compte que ma morve elle coule sur la belle robe rouge. Et dans la belle robe rouge y a la fille, et je suis comme qui dirait accroché à elle. Et je pense pas que je suis en train de tenir dans mes bras une fille super canon et que Saïd va être jaloux, je pense que je la lâche pas avant qu’elle se soit éloignée de cette putain de fenêtre.

La fille elle me regarde, pas trop comme si j’étais un cinglé, ça va. Et elle me dit de regarder dehors, alors je le fais mais je la lâche pas. Dehors y a la rue et on voit un bout de jardin et la lune.

— Je voulais juste voir la lune. C’est con mais j’aime bien, quand les choses sont trop dures, m’arrêter un instant et regarder la lune… On ne la voyait pas depuis la piscine, juste un reflet au fond de l’eau. Mais peut-être qu’au fond, je voulais faire comme ta Jo.

Et elle pleure et je pleure et on se mouche à moitié dans la robe rouge en continuant de regarder dehors comme si c’était un putain d’autre monde.

Après on redescend ensemble vers la fête et vers les autres en se tenant la main, et pour la première fois je m’en fous de ce que les autres y vont penser, surtout Martin et Saïd. C’est que des enfants.

Et je parle pas de mes potes qui sont les plus jeunes, je parle aussi de Nick et de tous les autres. C’est que des enfants. Ils savent pas. Ils savent rien. Il n’y a que la fille et moi, nous on sait.

Enfin je sais pas tout. Je sais pas qui est la fille, je sais pas pourquoi la piscine, je sais pas pourquoi la robe et je sais même pas si elle connaît Jo. Comme ça on dirait que je sais rien, mais c’est pas vrai. La fille et moi, on sait l’essentiel.

Jo aurait aimé l’idée, je crois. Elle me manque, putain. Elle me manque tellement. Et si quand je rentre ma mère elle me demande ce que j’ai fait ce soir, je dirais pas « rien ». Je dirais que j’ai fait quelque chose, parce que des fois, pas toujours mais des fois, regarder une fille qui regarde la lune, c’est déjà quelque chose.

FIN

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24 ans et une passion pour les beaux carnets, qu’elle remplit d’histoires depuis le lycée. Elle a publié les Contes de Noëlle et prochainement Robin Hood sur l’application Doors

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