Seul l'œil du chat contemple l'ennui

— Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

La jeune femme m’interpelle, souriante et détendue, la tête penchée sur le côté, presque séductrice. La manche de sa blouse mauve a glissé le long de son épaule droite. Elle n’y prend pas garde. Elle tient en main un verre triangulaire coiffé d’une olive ridée, percée d’un long pic. Je prends le temps de goûter mon mojito avant de répondre ; les feuilles de menthe s’enroulent en arabesques autour de la paille en bambou. J’aspire longuement ; des grains de sucre se mêlent au jus alcoolisé et viennent danser sur ma langue. Ça jure avec la sensation désagréable du bois rêche entre mes lèvres. Je reprends une gorgée avant de balancer, sincère :

— Rien ! Je ne fais rien !

Je crie presque le dernier mot au-dessus du rock suave qui enfle dans la pièce.

J’observe mon interlocutrice. J’adore ce moment où ils s’interrogent : elle plaisante là ou elle est sérieuse ? Certains rient, bêtement gênés, prennent ma réponse pour de la provocation ou me répondent Comme moi, quoi ! D’autres semblent déroutés : ils s’inquiètent de mon sort, se lancent dans des tirades sur les bénéfices d’une vie active et la recherche de sens. À ces évocations, je glousse discrètement dans les vapeurs de rhum. Moi je ne suis rien ! Rien que vos fantasmes de liberté, rien que vos angoisses de déraillement mais rien qui ne vaille colère ou passion.

Ça a commencé à ma naissance, le néant de l’existence. J’étais un bébé apathique, plus occupé à rêver et dormir qu’à me presser de grandir. Mes premiers souvenirs de cour de récré me ramènent au banc vert, à côté du tilleul. J’observais les enfants courir, sauter, rire ou s’énerver ; j’étudiais leurs coutumes. Je tentais de faire comme eux. Ma mère me félicitait pour mes efforts et fantasmait sur ma différence qu’elle attribuait à une soi-disant grande intelligence. Son décès a tout changé. À quoi bon faire semblant ?

Au collège et au lycée, ils se sont engagés pour des causes ; ils ont lutté contre des guerres, invectivé les boomers, manifesté pour le climat. Ils ne supportaient pas mon attentisme, mon détachement, mon je-m’en-foutisme. Un jour, une élève a lancé sur mon passage, pour me faire réagir, Elle, elle serait morte, ce serait la même chose tellement elle n’existe pas ! Ça a fait rire son groupe. Ça m’a fait réfléchir. Étais-je inexistante ? Je me sentais plutôt discordante. Je crois que c’est là que j’ai pris ma décision : j’allais vivre sans eux. Je serai l’invisible heureuse. Je deviendrai un vent, un souffle, un zéphyr discret voguant parmi les humains affairés.

L’inconnue devant moi secoue ses boucles brunes, fronce son nez et rétorque en haussant le ton :

— Alors t’es au chômage ? Ou plutôt femme au foyer, non ? T’as combien de mômes à torcher ?

Les remarques glissent sur moi sans accroche ni résistance. Je veux juste me dissoudre et rejoindre ma cadence. Je lève les bras au-dessus de ma tête, entraînée par la voix aigüe de la chanson et je me mets à osciller des hanches. Vahina passe, rayonnante, à côté de nous. Sa fête de crémaillère dans un duplex cosy de la Rive droite lui ressemble : élégante et maîtrisée.

Vahina, mon unique amie ; la seule qui n’a jamais cherché à me changer. Elle respecte mes journées passées à contempler les nuages ; elle ne s’inquiète ni de mes finances ni de ma solitude. Je ne voulais pas venir ce soir mais elle m’a prise par le cœur ; elle m’a dit Ilma, sans toi c’est différent. Au collège, elle me cherchait dans les recoins, elle s’asseyait à mes côtés, elle entourait mon épaule. Parfois, elle me berçait comme une enfant et me glissait à l’oreille l’une de ses mystérieuses maximes : Bride de cheval ne va pas à un âne ou encore Seul l’œil du chat contemple l’ennui. Dix ans plus tard, elle est toujours à mes côtés. Sans faillir et sans rien attendre en retour.

Je réponds en restant vague :

— Non non, je n’ai pas d’enfants !

Cette conversation me lasse. J’ai envie de danser, ce seul instant où je peux être avec eux sans qu’ils me gênent. Vahina et moi on allait souvent en boîte toutes les deux. Elle mentait à ses parents, elle disait qu’elle venait dormir à la maison pour me tenir compagnie. Nous prenions le car en cachette et quand il nous arrivait de le rater, nous faisions du stop. Avant d’entrer au « Baboum club », l’une maquillait l’autre, gauchement, au bord de la route. Au matin, le videur nous poussait dehors, il nous disait Au lit maintenant, les jumelles ; faut être un peu raisonnables les filles ! Nous rentrions à pied, en frissonnant et en butant dans les chemins boueux. Nos rires perçaient le petit jour. Vahina aimait ces moments interdits ; elle me disait que j’étais son espace imaginaire. Je n’ai jamais compris ce qu’elle voulait dire.

Je tape du pied à chaque reprise de rythme de la musique. Mais la jeune femme face à moi s’entête : elle veut me ranger dans une case d’apothicaire.

— T’es van lifeuse ou un truc du genre ?

Je soupire, désabusée. Je scrute son visage. L’alcool s’est répandu sur ses joues ; de petits picots rouges parsèment ses pommettes bombées. Elle fait un pas en arrière pour éviter un couple qui la frôle en valsant ; elle perd légèrement l’équilibre et s’éloigne pour s’adosser à l’îlot central de la cuisine. Puis elle plante ses lèvres rose vif dans le bord transparent de son verre et boit à petites lampées en me dévisageant.

Je sens, à l’intérieur de mon corps, un mauvais courant, une ondée perturbante, comme ces giboulées de printemps qui surprennent la brise, soudain poissée d’une vapeur moite. Je n’aime pas ces yeux durs, cette assurance malsaine ; c’est tellement eux ! Ça me donne envie d’être perfide moi aussi. Comme ce tempo, là, qui reprend ; je tape deux fois dans les mains, au diapason avec la foule grandissante de danseurs. Où étaient cachés tous ces invités ?

La femme s’est déplacée et m’a tiré par le bras pour que je m’écarte avec elle. Je prends une grande inspiration et je me force à être cassante :

— Laisse tomber, tu ne comprendras pas, c’est bien trop simple pour toi ! Je ne fais rien ! Rien du tout ! D’ailleurs, pouf, je disparais !

Je claque dans mes doigts en soutenant son regard. Elle bugue ; elle hésite, elle ne sait pas comment répliquer. Une oscillation heureuse m’envahit et chasse la bruine glacée. Je retrouve ma légèreté, je deviens le vent de mer, celui qu’on perçoit à peine, un fluide ailé sur vos corps tendus ; je m’immisce en silence dans vos cheveux et je repars, secrète et fugace.

L’inconnue lève ses yeux au plafond – elle réfléchit, elle cherche la riposte. Elle tripote son olive et la croque – sa fripure doit lui donner un goût rance. Vahina s’approche alors de nous et entre avec naturel dans la discussion.

— Comment va mon panda préféré ? Toujours dans la lune ?

Ce soir, je la trouve solaire. Elle, si normale avec son copain, son chien, son job et bientôt assurément, son premier bébé, semble tellement libre. J’effleure sa main en lui répondant :

— Je vais bien. Regarde ! J’ai même trouvé un bambou pour ne pas me sentir perdue !

J’agite la paille devant mon nez. Vahina part d’un rire cristallin. La jeune femme – Alice, précise Vahina – s’en amuse également. Les deux se mettent à parler de la fête, du temps, du boulot, de toutes ces choses dénuées de sens pour moi.

Je ne les écoute pas, je m’évade dans les notes de musique. Un jazz enjoué s’élève, je fais un pas de côté et je me retrouve embarquée sur la piste. Vahina a poussé tous les meubles le long des murs pour faire de la place et accroché au lustre une grosse boule à facettes argentées.

Nous sommes si nombreux désormais que les corps se touchent presque. Je m’imagine en sirocco, je brûle des mouvements qui animent mes bras et mes jambes. Je ferme les yeux pour profiter du son. Je les oublie. La musique change, une voix grave de crooner arrive à mes oreilles, comme le vent d’autan, le souffle du diable. Je continue de bouger, les paupières fermées et le sourire aux lèvres. J’ai l’impression de m’envoler, je tournoie en brise légère, ondule des bras, allège mon corps puis je siffle en tramontane, remonte en piqué et plonge en boule au sol. Les notes me traversent et agitent mon corps de plus en plus vite, je ne sens plus rien que les vibrations du son. Je deviens le mistral, ballerine folle et joyeuse parmi la foule. Où sont-ils d’ailleurs ? Je ne sens plus aucun obstacle autour de moi. J’ouvre les yeux au moment où le morceau se termine : la voix s’est tue et les dernières notes s’égrènent avec lenteur.

Je me rends compte qu’ils m’encerclent. Ils se sont écartés. Ils me regardent.

Un homme fluet tape le premier dans ses mains. Puis un second. Une troisième. Et toute la salle m’applaudit avec vigueur.

FIN

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Est auteure de romans et de nouvelles ; elle aime donner corps et voix à des figures en apparence banales, des anti-héros qui révèlent des profondeurs insoupçonnées.

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