Le Petit rat

Autour des voies, les friches industrielles ressemblent à des jouets brisés qu’un enfant a laissés là. Roubaix est un drôle d’endroit où enterrer ses regrets. Lorsque je croise mon reflet sur la vitre, je préfère y substituer celui de la gamine de douze ans au front immense et cheveux tirés. C’est un souvenir tout ce qu’il y a de plus faux, car cette petite fille-là n’a jamais vu le train. C’était ma mère qui me ramenait à l’internat, parce qu’elle ne voulait pas que s’ajoute à la fatigue des cours celle du voyage.

Je n’étais pas une enfant originale : les pieds en V, j’avais décrété que je deviendrais danseuse. Les adultes ont ri en me laissant parler. À force d’insistance, on m’a conduite à une audition. Il avait fallu se lever aux aurores pour arriver à temps, et je me souviens qu’on avait attendu bien une heure dans la voiture. À la barre, tirée à quatre épingles, sans ma jupette habituelle, je me suis sentie ridicule et nue. Et pourtant, ils m’avaient choisie.

On pense toujours que les danseurs se recouvrent le corps d’autant d’épaisseurs de tissu – guêtres, gilets, salopettes de chauffe – pour garder leurs muscles au chaud. Moi je crois que c’est plutôt pour se soustraire aux regards. Je suis venue à la danse par besoin d’être remarquée, j’en suis sortie avec la volonté de me faire oublier.

Il avait fallu un grand fracas pour que la nouvelle parvienne jusqu’à moi. Solène, le soleil de la classe, la seule qui s’est extirpée sans mal des contrats précaires et des destins forcés ; Solène, préférée des professeurs, pour qui personne jamais ne s’est inquiété ; Solène s’est donné la mort il y a une semaine, dans sa loge, une veille de première. L’École aurait reçu deux jours avant une lettre expliquant son geste. C’est pourquoi les anciens avaient voulu se réunir, officiellement pour bricoler un hommage à Solène, officieusement pour comprendre. Et pour que la promo soit au complet, il fallait que je sois là aussi. Ils avaient gagné. Ils avaient réveillé au fond de moi une tentation parasite, un désir insoupçonné : l’envie de clore cette histoire. Lui donner une coda en bonne et due forme.

La façade de la gare avec ses petites vitres et son simili clocher tient à la fois de l’église et de l’usine. Un géranium détrempé pleure quelques gouttes sur mon sac à roulettes. Sur le chemin du Colisée, notre point de rendez-vous, je devine un danseur devant moi. Je le devine à sa manière de bouger, à son dos plus droit que les autres. J’accélère le pas, mes talons claquent sur le bitume de la place — moins de bruit mesdemoiselles ! et je reconnais Laurent. Bon interprète, mais pas technicien et trop nerveux, il avait été cantonné aux rôles de caractère. C’était mon partenaire lors des cours de répertoire. Je l’appelle, l’impression d’être à contretemps. Devant lui, toujours aussi grand, je me sens soudain grosse et pataude, moi qui suis seulement une femme comme les autres.

— Oh, Carla ! C’est bien toi ? Qu’est-ce que tu es devenue depuis le temps ?

Je n’ai pas envie de lui répondre — tout plutôt que lui avouer que je vis dans le pauvre vrai monde, alors je le lance sur le modeste récit de ses différents contrats.

Les nouveaux visages qui nous rejoignent ont tous besoin d’un moment d’adaptation avant de me reconnaître, alors que l’identification de Laurent n’est qu’une formalité. Le dernier arrivé, c’est Luca, l’ancien partenaire de Solène — des jambes interminables, des arabesques en horizon. Il est aussi pâle que Solor, le guerrier éploré de La Bayadère, qui se perd dans l’opium pour retrouver celle qu’il a perdue. Je me souviens de leur maintien idéal, même lorsque les adultes ne les regardaient pas. Je revois Solène, si menue dans les vestiaires. Elle était la dernière à demeurer en justaucorps, son élastique de taille toujours en place, tandis que moi, je me noyais dans mon cache-cœur. Elle faisait la moue : moi, je ne suis pas frileuse ! Et je ne savais jamais, à l’entendre, si j’avais envie de l’embrasser ou de la gifler.

Nous étions trop occupées pour être méchantes avec elle. Il y avait collège le matin, danse l’après-midi, devoirs le soir, répétitions quand il y avait spectacle, sans oublier les examens — ceux de l’École avant ceux de l’école. Tout cela formait un ensemble hétéroclite et pourtant machinal, dont la seule caractéristique était que c’était trop sérieux pour notre âge. Le bus-navette qui nous ramenait à l’internat, en passant par les « quartiers sensibles », nous apprenait à accepter le monde comme il va. On n’avait même pas à travailler pour s’en arracher, les autres le faisaient pour nous : on restait entre chignons aux interclasses, à reparler de l’enchaînement d’hier, et les gens du coin nous dévisageaient comme bêtes curieuses. On n’avait qu’à être ce que l’école faisait de nous. Le seul prix était que les rues et leurs enseignes criardes, les gamins en casquette et la musique qui se devinait derrière les parois des chambres nous rappelaient, sans cesse, qu’il y avait autre chose — un monde poisseux et triste, où l’on retomberait si on avait le malheur d’échouer.

Nous regardons, silencieux, le Colisée où le dernier gala nous avait tous rassemblés. Ses portes battantes où les parents s’étaient pressés, le sol doré que nous ne foulions jamais, parce que nous, on passait par l’arrière-boutique. Je ne sais pas ce que je fais parmi eux. Mon corps s’est affaissé, j’ai pris de la poitrine. J’ai beau mettre des bottines à talons, je ne me sens pas aussi grande que lorsque je faisais un relevé sur pointes. Eux ont consenti au sacrifice, moi je n’ai pas eu la force.

Pourtant mes pas me portent, avec les autres, le long de la rue de l’Épeule. Première à gauche, nous gagnons une ancienne usine textile, reconvertie en machine à créer de jeunes danseurs. Luca nous explique son plan : aller en force à la direction et réclamer la lettre de Solène. Elle était des nôtres, on avait le droit de savoir.

Après le refus bien enveloppé de la directrice, Luca nous demande de passer un par un. Chacun doit justifier de son lien avec Solène. Il suffisait de convoquer quelques souvenirs, verser quelques larmes, sincères ou de théâtre. La stratégie était double : avoir les gardiennes à l’usure ou les convaincre par une rhétorique particulière. Il était décidé que j’irais en dernier.

— Ça ne te dérange pas, Carla ?

— Non, vous avez raison. Ce n’est pas comme si nous avions été proches.

En regardant Luca ouvrir la marche, je m’assieds sur un banc. Malgré moi, dans les couloirs qui avaient été neufs de mon temps, je ne peux pas m’empêcher de me souvenir. Au fil des années, la mécanique bien huilée de mon rêve d’enfance s’est grippée. J’ai senti de plus en plus l’absurdité du combat que je menais au quotidien, contre le temps, contre mon corps, contre des professeurs qui en un coup d’œil m’avaient cataloguée « suivante ».

Il y a eu ce soir d’avril. En pleine nuit, une détonation m’avait tirée du sommeil. Je me suis précipitée à la fenêtre, sans oser allumer. Une silhouette gisait dans le halo des réverbères. Des bruits de course, un râle. Je ne savais pas ce que j’avais entendu, il me semblait que c’était un coup de feu. Je me suis promis de regarder la presse ou d’écouter ce qui se dirait au petit-déjeuner, mais il y avait la variation du spectacle à préparer, le contrôle d’Anglais, les cours de barre au sol. Le lendemain, je n’ai pas cherché à savoir. C’était ça, le résultat de mes sacrifices : quelqu’un de la ville où j’habitais depuis cinq ans était peut-être mort sous mes fenêtres et je m’en foutais.

Aux derniers examens d’aptitude, j’avais changé. Les autres, d’ailleurs, l’avaient senti, s’étaient éloignés. Aux yeux de ma famille, de mes anciens amis que je ne voyais plus que de loin en loin, j’étais la sage petite fille qui sautillait en tutu plateau dans le corps de ballet. Qu’est-ce qu’une danseuse classique dans l’imagerie collective ? C’est une douceur, une innocence. Alors à la veille du gala, le dernier de l’année et de notre scolarité, je me suis promis de partir après un coup d’éclat.

Le défilé de pleureuses qui s’organise au bureau des secrétaires a quelque chose de grotesque. Luca est bien resté une demi-heure, mais il est revenu bredouille. Les larmes qu’il essuie avec affectation semblent tout sauf factices. Les interprètes et les profs de danse prennent le relais. Disciplinés, ils procèdent suivant la hiérarchie inconsciente que le ballet a depuis toujours inscrite dans leur esprit et dans leur corps. Je profite de mon invisibilité pour dérouler l’histoire jusqu’au bout.

Il y a bien une chose qui me manque, de cette époque-là, c’est la fébrilité des coulisses un soir de spectacle. Le gala de fin d’année battait son plein et je me suis retrouvée, isolée derrière le décor. Je me promettais de faire de mon mieux, parce que c’était la dernière et qu’on aimait à penser qu’avec un peu de beau monde dans la salle, c’était un bout de notre carrière qui se jouait. Un instant, j’ai su ressusciter l’ancienne Carla, celle qui se laissait aller à toutes ces berceuses. Je voulais m’élever, une dernière fois, dans ces sphères où les danseurs sont des créatures célestes que rien n’atteint. Et puis le personnage s’est effondré, faute d’un public prêt à y croire. Je me suis réfugiée derrière un pan de décor et je m’y suis recroquevillée avec l’envie de disparaître.

C’est là que mes yeux se sont posés sur lui. Singulière petite chose abandonnée là, un rat mort, au corps sec, sac grisâtre où rien ne vit ni ne fourmille, est venu s’échouer parmi les paysages de théâtre. Personne n’a jugé bon de l’évacuer, personne ne l’a vu peut-être — sans doute est-ce le lot commun des petits rats que de crever hors lumière. Je l’ai examiné. Et puis saisie d’une impulsion, je l’ai attrapé du bout des doigts pour le ramener au vestiaire. Une sueur froide me court le long du dos. Par chance, les loges sont désertes : les filles sont parties s’échauffer aux abords de la scène. J’ai posé le rat sur ma coiffeuse. On dirait un vieux doudou oublié là depuis vingt ans. Je me vois lui nouer d’un geste tremblant un ruban rose autour de ce qui lui reste de cou. Ça ne sent presque rien, juste un peu le renfermé des vieux coffres de grand-mère. Des éclats de voix m’avertissent qu’il faut faire vite et là, dans un mouvement de rage, je me vois ouvrir un sac et y déposer le corps enrubanné. J’ai tiré la fermeture d’un coup sec et j’ai couru vers la scène, jetant mes guêtres en chemin. Peut-être n’ai-je jamais aussi bien dansé que ce soir-là.

— Carla ?

Je sursaute. Je me crois encore là-bas, derrière le décor.

— C’est à toi.

— Personne n’a réussi ?

Luca est abattu. Je lui lance un regard désolé, et j’ajoute, parfaite d’abnégation :

— Arrêtons maintenant. Si aucun d’entre vous n’a pu l’avoir, je n’ai aucune chance.

Il me prend les mains.

— Il faut essayer, Carla, je t’en prie. J’ai besoin de savoir.

Je me suis demandé ce qu’il ferait de son ignorance, une fois mon échec consumé, et passe la porte.

— Il y en a encore beaucoup ?

La secrétaire qui m’accueille est fine comme une gymnaste et son chignon ébouriffé lui donne l’air d’une ballerine en fin de répétition.

— Rassurez-vous, je suis la dernière.

— Je vous écoute, dit-elle avec résignation.

Cela m’étonne. Je m’attendais à ce qu’elle me claque la porte au nez sans autre forme de procès.

— Vous voulez vraiment connaître mes raisons ?

Je m’assieds, mal à l’aise, et je ne sais pas pourquoi, mais je lui raconte tout. Mon parcours, mon abandon. Ma vie de secrétaire, loin de la danse. Le regard gentiment désolé de Laurent et des autres, qui m’ont invitée comme on me plaçait sur scène : non pas pour me voir, mais pour préserver la symétrie de l’ensemble. Je lui ai tout dit, sauf l’histoire du rat, et pour cause : le sac dans lequel je l’avais fourré, c’était celui de Solène. Elle me dévisage, pensive.

— Je vais vous la donner à vous.

Je manque de m’étrangler. Je ne sais pas par quelle persuasion mon parcours médiocrement chaotique a pu la toucher.

— Pourquoi ?

— Parce que vous en êtes sorties, vous êtes passée à autre chose. Vous comprendrez mieux. Mais vous la lirez ici. Donnez-moi votre portable, je ne veux pas de fuites. Et vous n’en parlerez pas aux autres.

— Cela fait beaucoup de conditions.

Elle me sourit tristement :

— Je protège juste ma place.

Sans rien ajouter, elle se lève et fouille dans un bureau attenant. Lorsqu’elle me tend une liasse de feuillets couverts d’une écriture fine, j’ai le cœur qui bondit.

Au retour de scène, un cri strident avait retenti dans les coulisses. Solène avait ouvert son sac pour y prendre ses chaussons de rechange ; la bête morte l’y attendait. Toutes se sont massées autour d’elle. L’une des filles a cherché avec sang-froid un sachet plastique et s’en est servie pour attraper le rat et le jeter dans une poubelle à l’extérieur des vestiaires. Je revois Solène sécher ses larmes. Je lui avais tendu une lingette démaquillante, sans rien dire. Elle s’est changée, a quitté la loge en tremblant : son solo approchait. J’ai craint un instant qu’elle ne se plante sur scène. Mais c’était Solène, elle se débrouillait en toutes circonstances. Lorsqu’elle est revenue, le groupe entier s’est précipité vers elle :

— Alors ?

Elle avait simplement répondu, d’une voix blanche :

— Alors, ça a été.

Ce à quoi tout le monde avait rétorqué que bien sûr, on savait tous qu’elle allait s’en sortir. Elle s’était rhabillée la première, elle qui traînait toujours au-delà du raisonnable, et était partie sans un au revoir. J’ai voulu lui écrire un petit mot d’excuse, mais le lendemain, Solène avait repris sa vie lumineuse. Moi, c’était décidé, je ne danserai plus. C’était dans l’ordre des choses.

Ce que j’ai dans les mains aujourd’hui, ce n’est pas une lettre de suicide, c’est ce même cri qui a traversé le temps. Solène y raconte sa vie d’idéale princesse, de femme oiseau et de reine en devenir. Avec ses appréciations positives et son sourire de poupée, elle n’a pas droit de faillir, Solène. Mais chaque soir, après le tombé de rideau, le souvenir du rat mort vient la hanter.

Je croyais attraper mes pointes, et à la place, j’ai resserré la chose morte. Toutes, elles sont venues voir ce qu’il se passait et parmi elles, il y avait la coupable. Et tous leurs airs, tous leurs « désolée », toutes leurs consolations, ça avait l’air vrai. Putain d’actrices, qui savaient sourire ou craindre sur commande. Ce qui me déchire, c’est qu’il n’y en a pas une qui soit venue me dire en face combien elle me haïssait. Ça a été six ans de silence, de sourires, de copinage, pour déposer cette horreur, le dernier soir, et s’en aller sans rien dire. J’en suis venue à me demander si elles ne m’avaient pas toutes fait le coup ensemble. J’ai jamais su qui c’était. Et ça a entamé quelque chose, une confiance que j’avais toujours eue, qui m’avait permis de danser sans poids. Le petit rat au ruban rose, c’était moi, pas ce cadavre pourri qu’on avait jeté dans mon sac pour me foutre la trouille. C’était moi, et ça ne pouvait plus être moi, puisque maintenant il y en avait un autre.

En lisant la lettre, j’essaie d’échapper au regard de la secrétaire. Je crois n’avoir jamais entendu Solène dire une grossièreté.

On joue des rois et des fées tous les jours ou presque, et on se balance des rats morts à la gueule en coulisses. Comme si les deux pouvaient être compatibles.

Ce qui me fume, c’est que j’ai obtenu tout ce dont je pouvais rêver. J’ai eu des rôles, pas de blessure grave, et pourtant tout me ramène à ce soir-là. Il suffit d’un rien, et je me retrouve catapulté dans mon vestiaire, avec mon rat desséché sous la main, et tous leurs regards pointés sur moi. Je n’ai pas besoin du passé, je pourrais m’envoler, j’ai une carrière — on est si peu à avoir ce luxe.

Je me suis mise à les haïr, tous, absolument tous.

Lucas, avec son regard de chien battu et ses messages insistant pour savoir si je vais bien, comme s’il espérait qu’un jour je lui réponde non.

Marine — sa peur panique de grossir.

Laurent, qui sniffait je ne sais pas quoi dans les toilettes pour tenir.

Stéphane qui buvait en cachette — je le sais, ça lui creusait les yeux.

Lilia, qui a dansé jusqu’à la fracture de fatigue parce qu’elle ne voulait pas être recalée.

Celles qui ont fait des gosses et ont réussi à revenir.

Celles et ceux qui n’ont pas tout sacrifié comme moi, et qui peuvent se retourner derrière eux, pour dire « j’ai vécu ».

Ce que nos rêves ont fait de nous.

Je crois que si jamais on organisait un jour une réunion d’anciens camarades, je ne pourrais pas m’empêcher de leur cracher au visage. Par colère, ou par jalousie. Ils ne comprendraient même pas.

Mon regard accroche alors un paragraphe frêle, comme rajouté à la va-vite après les autres.

Et puis il y a Carla. Elle a fui à temps avant d’être pourrie par l’obsession de soi et la course contre le temps. J’aurais dû lui écrire. J’espère qu’elle est heureuse. Elle a fait ce que je n’ai jamais eu le courage de faire.

Moi, si jamais j’ai vécu, c’est par oubli.

Je pense à tout ce qui aurait pu se passer si elle m’avait recontactée. Je nous imagine autour d’un café en terrasse, à Paris ; moi lui avouant mon crime, elle me reprochant amèrement son calvaire, puis nos yeux qui se croisent, une chaleur au coin des joues. Une réunion des contraires, et la princesse bafouée entre mes draps. Dans une autre version, elle me hait comme jamais et jure de se venger, sauf que je n’ai plus rien à perdre, et qu’elle ploie sous la pitié, reine des dryades amadouée. Je déroule, comme autant de larmes, toutes les scènes possibles et imaginables, mais je termine toujours par le sourire apaisé de Solène, libre pour avoir reçu cette réponse qu’elle n’avait jamais réussi à obtenir.

— Mademoiselle, vous allez bien ?

— Oui, je vous remercie. C’est bouleversant.

— Vous comprenez pourquoi j’ai accepté que vous la lisiez ?

Sa sollicitude me bouleverse.

— Je suis passée en dernier, car tout le monde pensait que je n’avais aucune chance.

Elle m’adresse un regard compatissant. Je parcours une dernière fois la missive des yeux. J’ai à la fois envie de la déchirer en morceaux et de la porter à mon cœur. Lorsque je la lui rends, elle me dit :

— Vous me promettez de ne rien leur dire ?

Je hoche la tête en silence, voudrais fuir. Au moment où je passe la porte, elle me hèle, prise d’un remords :

— Vous ne vous rappelez pas, n’est-ce pas ? J’étais avec vous au début. J’ai arrêté en deuxième année, à cause d’une blessure au genou.

Mon regard s’illumine, mais son nom me résiste. J’égrène quelques souvenirs par politesse, et son amitié avec Solène me revient alors, comme un revers supplémentaire. Elle, d’une voix douce-amère, a l’air d’accepter de n’être pour nous qu’un fantôme :

— Je m’appelle Julie, et pas un de vous ne m’a reconnue.

Je lui souris, bredouille une excuse et franchis la porte. Dehors, pas un n’est assis. Ils ont bien remarqué que j’étais restée plus longtemps que les autres.

— Alors ?

Je les toise tous. J’ai beau être la plus coupable de tous, leur fausse pureté me dégoûte. Les mots de Solène gargouillent au creux de ma gorge. Je pourrais leur vomir sa haine, alors même que je suis la seule à blâmer — et la seule qu’elle épargne. Je pourrais aussi trouver un prétexte, leur parler de Julie, sortir enfin de scène plus riche de mon secret.

Mais pour la première fois, j’ai tous leurs regards figés sur moi : Laurent, Luca, tous les autres, sont suspendus à mes lèvres. La douche m’éclaire, je ne suis plus dans l’ombre en périphérie, à enchaîner les dégagés. C’est l’heure du solo — Raymonda qui triomphe, la bayadère trompée, Giselle dans son dernier instant d’insouciance. Sauf que moi, je joue Gamzatti, celle qui vole, celle qui menace, celle qui cache un serpent au milieu des pistils. Je redresse le buste, je place ma voix, et je m’entends leur dire :

— Solène est morte à cause de nous.

Luca répond d’un cri :

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu as lu la lettre ?

Je dresse le buste et je le toise :

— Elle vous haïssait tous, à cause de l’épisode du petit rat. À cause de tout, les sacrifices, la fatigue, la jalousie… Tous, sauf moi…

— Parce que tu es partie ?

— Oui… Et c’est un peu ironique, quand même, sachant que…

Tombé, pas de bourrée, glissade, grand jeté.

— Le petit rat, c’était moi.

Ils se récrient, plusieurs filles dont je mélange les visages me traitent de tous les noms. D’un coup, me pèsent sur moi tous mes rêves mal ravalés, le regret que j’aie rongé dans l’ombre, minuscule, invisible du commun des mortels. Parmi les cris, le regard de Laurent, indéchiffrable : une lueur d’intérêt rallumé sous la blessure. Je réussis à leur imposer silence, d’un geste.

— Elle en a fait des cauchemars toute sa vie. J’avoue que j’espérais que vous vous souveniez de moi, mais juste… pas comme ça.

Leurs voix s’entremêlent. C’est trop idiot, c’est si vieux ! On ne sacrifie pas une carrière pour une mauvaise blague, je fais mon intéressante. Ce qu’ils m’agacent — c’est mon moment de gloire, et ils sont déjà à s’affairer pour m’en arracher une part. Laurent fend le groupe :

— C’est vrai, tes conneries ? murmure-t-il.

Je lève le menton vers lui :

— Je crois bien.

— On dirait que tu en es fière.

— Les héros de ballet, c’est comme les histoires d’amour. En général, ça finit mal.

Et à le voir sombrer, d’un coup, dans le monde qui est le mien, je jubile, parce que j’ai réussi à rouvrir d’un coup de pied la porte qui s’était depuis longtemps refermée entre eux et moi.

FIN

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Aime la littérature comme elle aime son thé : en vrac, aux arômes fumés, et avec une petite pointe d’amertume. Elle touche à plusieurs genres, de l’historique au réaliste, en passant par le fantastique. Chaque texte est l’occasion pour elle de découvrir l’univers, les repères et, surtout, le langage d’un personnage.

https://nolwennpamart.wordpress.com/