Dessous de table

Te voilà piégée dans la situation la plus inconvenante qui soit… Cet entretien d’embauche, tu en as longtemps rêvé. Enfin ! C’est le jour J ! Mais tu ne l’avais pas imaginé ainsi.

Hier, tu as choisi tes habits : un joli pantalon gris près du corps, un chemisier crème, délicat, et une veste de tailleur, noire, cintrée. Tu as tout essayé le soir, comme on répète, encore, une dernière fois, avant d’entrer en scène. Puis tu t’es déshabillée, un peu vite comme toujours tu le fais, et tu t’es couchée, nue comme à l’accoutumée.

Ce matin, tu t’es levée tôt pour prendre le temps de te préparer. Tu as passé une demi-heure à te doucher, te détendre, te parfumer. Tu as déjeuné en culotte pour ne pas risquer de te tacher de café ou de confiture. Tu t’es maquillée, coiffée. Enfin, tu t’es habillée, presqu’à la dernière minute pour ne rien froisser. Tu as chaussé tes escarpins, des Louboutin pour faire bonne impression, et tu es partie à ton entretien.

Tu as fait attention à tout pour te montrer sous ton meilleur jour.

Assise sur ta chaise, en face du directeur, à bonne distance du bureau transparent, tu sens quelque chose qui te gêne le long de ton tibia. Des doutes, des questions, cherchent à se frayer un passage jusqu’à ton esprit mais tu les repousses sans cesse pour rester concentrée sur le discours du directeur :

— Ici, c’est une enseigne de qualité, l’écoute du client est la priorité, il faut savoir faire preuve de calme et de diplomatie en cas de doléance.

— C’est évidemment primordial. J’ai travaillé dans plusieurs boutiques de luxe avant de postuler chez vous. Les clientes y sont exigeantes et précieuses. Rigoureuse par nature, qualité essentielle pour garantir l’image de marque d’un établissement, je ne vous cacherai pas que j’étais initialement assez impulsive mais mon expérience professionnelle m’a appris à développer mon self-control et je reste souriante et courtoise en toute situation.

La gêne s’est déplacée, elle est descendue le long de ta jambe puis, comme par enchantement, a disparu. L’entretien se déroule plutôt bien, tu es confiante.

Pourtant quelque chose te chiffonne… Un bref coup d’œil à ta chaussure te permet de comprendre quoi.

Putain ! Tissu de dentelle rouge échappé de son étui de toile grise, ta culotte de la veille, oubliée hier soir au creux du pantalon, vient de choir sur la moquette de ce bureau chic.

Que faire ? Que dire ? Une heure d’entretien à convaincre le directeur de ta résistance au stress et tout basculerait pour un bout de tissu, une négligence… Certainement pas !

Le directeur n’a rien vu. Il faut impérativement que cela perdure. Vite, tu continues la conversation. Tu augmentes un peu le volume de ta voix et soignes tes intonations pour que tes propos le captivent. Tu penches légèrement la tête en une attitude séductrice comme te l’ont enseigné tes cours de programmation neurolinguistique ! Ses yeux sont bien plantés dans les tiens. Tout va bien ! Tout va bien !

Tu lui poses des questions que sciemment tu formules de façon un peu obscure, voire ambiguë, pour lui donner du fil à retordre. Si tout se passe comme prévu, son regard devrait partir en haut et de côté. C’est ce qui se passe lorsque l’on cherche à se souvenir, que l’on réfléchit. C’est là que tu dois saisir l’opportunité !

Regard vers la droite. Tu ne sais plus si c’est signe qu’il se souvient ou qu’il ment mais tu t’en fous. Tu en profites et décales légèrement ton pied afin de cacher l’intruse sous ton escarpin. Impossible en revanche de regarder ce que tu fais, cela risquerait d’attirer son attention sur ce que, précisément, tu t’efforces de dissimuler. Tu essaies de te convaincre que la semelle rouge de ta chaussure sera salvatrice. Si ses yeux balayaient distraitement tes pieds, la touche de couleur ne devrait pas l’alerter…

Tu as bien conscience que tu ne peux pas, pour l’instant, t’assurer de la réussite de ta manœuvre. Il faut une plus grande diversion. Tu penses alors à cette blague nulle que te faisait ton père pour te piquer ta part de tarte : « Oh ! Regarde, les traces de pas sur le plafond ! »

Évidemment, tu ne peux pas dire ça au directeur mais tu regardes la fenêtre derrière lui de façon un peu insistante, comme s’il se passait quelque chose. Il va suivre, il va suivre, il va suivre. Merde ! Il ne suit pas, il te demande :

— Quelque chose vous intrigue ?

— Oui. Je me demandais quel était ce bâtiment.

Tu le lui désignes du doigt. Il se retourne brièvement. Pas le temps de ramasser ta culotte mais : bref coup d’œil, nouveau placement de pied… ce n’est pas encore ça mais c’est mieux !

Il te répond que c’est le building Mercedes mais tu n’entends pas la réponse et passes rapidement à autre chose. La conversation continue. Tu es tendue, tu le sens et tu sais que ça se voit mais il considérera sans doute que cela témoigne de l’importance que tu accordes à cet entretien.

Tu viens à peine de retrouver ta contenance quand, sans prévenir, le directeur en vient à la description de son produit : les chaussures de luxe.

Panique à bord ! Il va forcément regarder les tiennes !

Tu sens quelques gouttes de sueur glisser le long de ta colonne vertébrale…

Mais non ! Pas un regard pour ce que tu portes aux pieds ! Ouf !

Il spécifie simplement :

— J’ai vu quand vous êtes entrée que vous portiez des Louboutin, laissez-moi vous montrer ce que nous proposons. Bien connaître le produit, l’avoir expérimenté, être convaincu ainsi de sa qualité, permet de mieux le défendre, vous en conviendrez aisément. Quelle est votre pointure ?

— Je fais du 38.

— Vous aimez les stilettos ?

Putain… ce con ne regarde toujours pas tes pieds, ça veut dire quoi ? Toi, tu aurais d’emblée ausculté la cliente ! Pourquoi ne le fait-il pas ? Il a vu quelque chose ? Il est délicat ? Il te teste ?

— Oui, beaucoup.

Le directeur saisit son téléphone :

— Madeleine, apportez-moi une paire de stilettos noirs, vernis, en taille 38, je vous prie.

Les choses se compliquent, tu le sens. La vague d’appréhension est terrible. Keep calm ! Bordel ! Keep calm !

La Madeleine en question entre, une boîte en carton, noire avec un liseré or, entre les mains. Elle s’accroupit auprès de toi, à droite, côté catastrophe. Tu l’observes, guettant le rictus amusé, la remarque humiliante.

Très professionnelle, elle ne dit rien, semble ignorer l’incongruité de la situation, ouvre la boîte et déplie le papier de soie pour en sortir la chaussure gauche. Elle passe devant toi, te déchausse de ton escarpin pendant que tu tentes, avec toute la discrétion dont tu es capable, de rapprocher ostensiblement la boîte à moitié vide de ton pied droit pour finir de masquer ta culotte qui dépasse un peu sous ta semelle. Elle passe le premier stiletto à ton pied et profitant du paravent opportun que t’offre son corps, tu t’occupes en même temps de te déchausser seule de ton escarpin droit et de faire glisser la boîte en carton de façon à ce qu’elle recouvre intégralement le bout de tissu maléfique.

Yes ! On ne voit plus rien ! La boîte masque tout. L’escarpin droit redevient libre. Tu as l’impression d’avoir effectué une substitution parfaite comme un soldat qui aurait posé sa Ranger sur une bombe et l’aurait habilement remplacée par un caillou pour maintenir la pression afin que rien n’explose.

Si ! Si ! Tu as vu ça dans les films de guerre !

Tu respires à nouveau. Tu essaies les chaussures. Quelques pas dans le bureau, tête haute et démarche digne d’un mannequin réputé. Le directeur te complimente, elles te vont à ravir. Tu loues à ton tour la qualité du produit et son surprenant confort. C’est vrai que tu n’aurais jamais pensé qu’il serait agréable de marcher avec ces talons de 12.

Après ta petite parade, tu te déchausses à nouveau, remets tes escarpins.

La secrétaire range à nouveau les stilettos dans leur boîte…

Putain ! La boîte ! Elle va forcément reprendre, enlever, la boîte ! Et là, tu le sais, tout va s’effondrer !

Tu fais un essai désespéré :

— Ces stilettos sont divins, j’aimerais les acheter. Laissez-moi la boîte, je vous les règle en sortant.

Tu te vois déjà prendre la boîte en faisant bien attention à saisir ce qui se cache dessous en même temps… et voilà ! Le tour sera joué.

Quelle idéaliste tu fais ! La secrétaire ne l’entend pas ainsi.

Elle saisit la boîte, la soulève et te dit en te regardant bien dans les yeux : « Je vais plutôt vous les emballer joliment. » Et là, tu la vois, la petite lueur maligne qui te nargue. Elle se relève et se dirige vers la porte. Ta culotte trône seule, orpheline abandonnée, en évidence sur la moquette du bureau chic !

Alors, dans un accès de rage contenue, tu la ramasses, te retournes et, au moment où la Madeleine pose sa main sur la poignée, la brandit pour la lui montrer et l’interpelle :

— Excusez-moi, Madeleine, mais vous avez laissé tomber ça !

Alors qu’elle t’incendie muettement pour cette incroyable insolence, le directeur part d’un grand rire et te regarde avec tendresse :

— Bravo, Madame Devergne ! J’admire votre culot ! Pardon, le terme me paraissait à propos. Je me demandais comment vous alliez vous en tirer et je dois reconnaître que vous m’avez beaucoup distrait. À présent, si vous le voulez bien, rangez donc cette délicieuse dentelle, et terminons là l’entretien. Je vous attends lundi à 9 h pour signature de votre contrat… Et veillez à sermonner vos dessous pour qu’ils ne s’évadent plus.

Dorothée Coll

FIN

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Vit en Corse où elle s’est installée en 2007. Formatrice en Français et Éducation socio-culturelle, elle passe son temps libre à écrire et se balader. Auteure de nouvelles et de poèmes, elle contribue à différentes revues : Le Cafard Hérétique, Rue Saint Ambroise, Harfang, La Piscine, Traction Brabant… Elle a publié deux recueils de poésie : Imprécis de cuisine, éditions Jacques Flament, mars 2021 Oscillations, éditions Lunatique, mars 2022

https://www.editions-lunatique.com/oscillations