Octavia

— Puisque notre fils, le prince héritier prétend être une princesse, qu’il en soit ainsi, déclara le Roi.

— Puisque notre fils, le prince héritier prétend être une princesse, qu’il s’habille, parle et se comporte comme telle, déclara la Reine.

— Puisque notre fils, le prince héritier prétend être une princesse, que l’on fasse venir les chirurgiens royaux, ordonnèrent en chœur le Roi et le Reine.

On apporta la table d’opération dans la salle du trône. Les gardes royaux y allongèrent le Prince pendant que les chirurgiens aiguisaient leurs instruments. Devant toute la Cour réunie, ils coupèrent ses cordes vocales, ils épinglèrent de longs cheveux blonds à son cuir chevelu à l’aide de crochets, et accrochèrent deux rangées de boucles de corset à la peau de son dos, parallèles à sa colonne vertébrale, du bas des omoplates jusqu’aux reins.

Une fois l’opération terminée, la Princesse Octavia fut ramenée dans sa chambre soutenue par ses dames de compagnie. Derrière elles, des servantes agenouillées essuyaient la trainée rouge formée par le sang qui coulait de son cuir chevelu, de son dos et de sa bouche sur le sol de pierre du château.

Dans la chambre, Octavia resta debout torse nu, les bras pendant le long du corps et le regard vague fixé sur son reflet dans un grand miroir au cadre de bois frotté à la feuille d’or. Derrière elle, la Reine passait un long lacet dans les boucles de corset cousues dans la peau du dos de sa fille, formant de larges X. Elle prenait son temps. Parfois, ses doigts épais heurtaient les boucles et le sang perlait à nouveau par les trous qui n’avaient pas encore cicatrisé. Pas une seule fois le regard de la Reine ne croisa celui de sa fille debout face au miroir.

Une fois le long lacet mis en place, la Reine tira de toutes ses forces sur les deux extrémités qui pendaient des deux dernières boucles tout en bas, juste au-dessus des reins d’Octavia. La peau de la Princesse se tendit mais ne craqua pas, sa taille se marqua, sa bouche s’ouvrit pour crier mais aucun son n’en sortit. La Reine fit un nœud solide puis aida Octavia à passer une robe de bal bleue brodée d’or et de rubis écarlates, puis lui mit bijoux et maquillage. La Princesse Octavia était fin prête pour célébrer ses fiançailles avec le Prince du royaume voisin.

La Reine ouvrit la porte de la chambre. D’un geste, elle lui ordonna de sortir. Octavia déglutit, fit un premier pas et sortit. Suivie de la Reine, elle longea un long couloir tapissé de miroirs et de tableaux. Ses pieds serrés dans de petites chaussures à talon s’enfonçaient dans l’épais tapis rouge qu’on avait posé sur le sol de pierre du château. Ses chevilles menaçaient de se rompre à chaque pas. Enfin, elle pénétra dans la salle du trône transformée en salle de bal. Tous s’écartèrent sur son passage en faisant de profondes révérences. Son fiancé, le Prince du royaume voisin, l’arrêta sur son passage, debout bien droit devant elle, jambes écartées et l’invita à danser.

La main droite du Prince était posée sur le dos d’Octavia. Il pouvait sentir les boucles de corset en relief sous le tissu de la robe. Tout en dansant, il jouait avec les boucles accrochées dans la peau du dos de sa fiancée. Elle ouvrit la bouche pour crier mais aucun son n’en sortit. Après la danse, le Prince l’invita à faire une promenade nocturne.

— Pour mieux nous connaitre avant notre mariage, ma Dame, lui dit-il.

Octavia acquiesça de la tête.

Ils sortirent du château, traversèrent le parc jusqu’à la rivière et s’arrêtèrent sur le pont afin d’admirer la lune ronde haute dans le ciel au-dessus des arbres.

— Une belle nuit, n’est-ce pas ?

La Princesse acquiesça de la tête.

— Suis-je bête ! Vous ne pouvez pas parler. Mais vous avez aimé mes caresses pendant la danse, j’en suis sûr. Vous avez ouvert la bouche de plaisir. Vous vouliez peut-être un baiser ?

Le Prince passa la main dans le dos d’Octavia qui ouvrit la bouche pour crier mais aucun son n’en sortit.

— Comme c’est amusant, une princesse qui ouvre la bouche dès qu’on lui touche le dos. Mais vous n’êtes pas une vraie princesse, n’est-ce pas ?

Le Prince accentua la pression de sa main contre le dos d’Octavia et la poussa dans l’eau du fleuve.

Les cheveux de la Princesse s’éparpillèrent autour de sa tête comme des algues affolées. Ses jupons se gonflèrent d’eau sombre, se soulevèrent et enveloppèrent son visage et ses bras. L’eau entra dans la bouche grande ouverte de la Princesse dont aucun son ne sortait.

Octavia se réveilla toute sèche allongée sur le ventre, la tête sur un oreiller confortable. Elle était couchée sur un épais matelas tout aussi confortable recouvert d’une housse de coton adouci par l’usure. Elle s’assit sur le lit et remarqua qu’elle portait un pantalon, une chemise et des chaussures aux semelles plates. Elle ne vit sa robe nulle part ni ses bijoux ou ses chaussures à talon.

Octavia se trouvait dans une grotte aux murs de pierres noires illuminée par une petite lampe posée à côté de son lit. Elle se leva et fit le tour de la grotte. Une des parois était recouverte d’étagères sur lesquelles se trouvaient toute sorte de flacons, d’ustensiles et de livres. Au milieu du sol de la grotte, un puits circulaire plein d’eau à ras bord était découpé dans le sol. Octavia s’agenouilla et tendit la main vers l’eau lorsqu’une ondine surgit du trou.

Sa peau était recouverte d’écailles minuscules qui passaient par tous les tons de vert à chacun de ses mouvements. Ses grands yeux, verts également, observaient Octavia. Sa petite bouche aux petites dents pointues et serrées lui souriait.

— Te voilà enfin réveillée !

La Princesse ouvrit la bouche pour parler mais aucun son n’en sortit. Elle pinça le tissu du pantalon et de la chemise, interrogeant l’ondine du regard.

— C’est quand même plus confortable que ta robe de fiancée. Et au moins, ce sont des vêtements secs.

Octavia passa sa main dans son dos, par-dessous sa chemise. Il n’y avait plus de boucles, elle en sentait à peine les blessures qui se résorbaient rapidement. Elle passa sa main sur sa tête. Il n’y avait plus de longs cheveux blonds accrochés à son cuir chevelu.

— J’ai retiré tout cela, dit l’ondine. Tu n’as pas besoin de ces choses dans le dos ni de faux cheveux sur la tête. Mais si tu veux, je peux faire pousser tes vrais cheveux.

La Princesse hocha la tête. Alors, l’ondine prit un petit flacon qui contenait un liquide verdâtre et huileux. Elle en versa quelques gouttes sur le haut du crâne de la Princesse, étala le liquide sur ses cheveux courts et massa agréablement son cuir chevelu. Les cheveux d’Octavia poussèrent jusqu’à sa taille en de longues boucles foncées aux reflets dorés.

— Voilà, c’est bien plus joli et naturel.

La Princesse sourit. Ouvrit la bouche pour la remercier mais aucun son n’en sortit.

— Tu dois aussi retrouver tes cordes vocales. Elles seront servies ce soir au diner.

La Princesse écoutait attentivement et cette fois-ci n’ouvrit pas la bouche.

— Prends ces gants. Ils protègent du feu et de la glace et possèdent bien d’autres propriétés encore.

Octavia enfila les gants. Ils lui arrivaient jusqu’au coude et moulaient ses mains et son avant-bras comme une seconde peau faite de minuscules écailles tissées qui passaient par tous les tons de vert à chacun des mouvements de ses mains.

— Tu dois retourner au château, maintenant, dit l’ondine.

Une ouverture s’éclaira sur l’une des parois sombres de la grotte.

— Je t’accompagnerais bien mais je ne puis survivre bien longtemps sans eau.

L’ondine replongea dans l’eau du puits découpé dans le sol. Octavia sortit et contourna la grotte pour arriver sur la berge du fleuve. Elle grimpa dans une barque que l’ondine, dans l’eau jusqu’à la taille, retenait d’une main.

— Suis le courant, c’est un ami. Il te ramènera vite au château.

Elles se saluèrent d’un geste de la main.

Octavia arriva sous le pont duquel le Prince l’avait poussée et y laissa la barque. Elle escalada la berge et se dirigea vers une entrée secrète du château connue d’elle seule. Une fois à l’intérieur, elle entra dans les cuisines.

Une cuisinière s’activait autour d’une marmite. Elle y jetait légumes, pommes de terre et morceaux de viande, sel, poivre et autres épices. Enfin, elle prit le bocal qui contenait les cordes vocales de la Princesse et le vida dans la marmite.

Octavia attendit que la cuisinière soit hors de vue pour plonger les deux mains dans la marmite. L’eau bouillante ne la brula pas. Elle sentit à peine une légère chaleur sur ses mains et ses avant-bras. Ses doigts fouillèrent le liquide entre les morceaux de viande, de légumes, de patates et les grains de sel et de poivre. Enfin, ils trouvèrent ses cordes vocales.

La Princesse les tenait du bout des doigts de la main gauche. Elle ouvrit la bouche et mit la main entière dans sa bouche jusqu’au fond de sa gorge. Ses doigts, recouverts des gants faits d’écailles d’ondine, remirent les cordes vocales à leur place. Octavia ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt. Elle préférait ne pas parler tout de suite.

Dans la salle du trône, la fête battait son plein. Personne ne semblait s’être rendu compte de la disparition de la Princesse. Son fiancé, le Prince du royaume voisin dansait avec une belle Princesse étrangère. C’était la plus belle femme qu’Octavia ait jamais vue. Elle en tomba immédiatement amoureuse. Lorsque le Prince du royaume voisin et la Princesse étrangère se séparèrent, Octavia, qui ressemblait à un Prince étranger aux cheveux longs, lui tendit la main pour l’inviter à danser.

Octavia n’osait ouvrir la bouche de peur de ne pouvoir parler malgré ses cordes vocales remises à leur place. La Princesse étrangère lui raconta qu’elle venait d’un royaume lointain, sur une île, dont elle était la Princesse héritière. Elle serait Reine après son père. Puis elle parla encore et ria et parla. La Princesse étrangère semblait aussi intelligente et spirituelle que belle. Octavia en tomba encore plus follement amoureuse.

— Assez parlé de moi, dit tout à coup la Princesse étrangère. Quel est votre nom ?

Octavia ouvrit la bouche pour parler.

— Octavia.

La Princesse étrangère la regardait droit dans les yeux, le visage très sérieux.

— N’êtes-vous pas la fille du Roi et de la Reine dont nous fêtons les fiançailles ?

— Si, mais le Prince m’a poussée du pont dans le fleuve. Il me croit morte.

La musique s’interrompit. Le Roi et la Reine assis sur leur trône annoncèrent :

— Notre fils, le prince héritier qui prétendait être une princesse est mort, déclara le Roi.

— Notre fils, le prince héritier qui prétendait être une princesse s’est noyé, déclara la Reine.

— Notre fils, le prince héritier qui prétendait être une princesse ne se mariera pas, déclarèrent en chœur le Roi et la Reine.

— Votre fille, la princesse héritière est vivante et se mariera ce soir cria Octavia en s’avançant, la Princesse étrangère à ses côtés.

Le soir même, les deux Princesses se marièrent et devinrent héritières du trône d’un royaume lointain sur une île.

FIN

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Nouvelliste, poète et collagiste, Elena Platero est une artiste multiple et multiculturelle née à Buenos Aires et ayant grandi à Paris. Son stylo retire délicatement de son cerveau tout ce qu’elle voit, vit et ressent pour le poser sur le papier dans une poursuite sans fin de beauté et d’humour mais aussi de vengeance. Ses thèmes de prédilection sont les sujets LGBT et féministes.