Myriam

La ville, les trottoirs, la foule. L’odeur des échappements et du bitume détrempé. Je déambule dans la symphonie des rues, à l’abri sous mon parapluie. Autour de moi, les gouttes se pendent aux baleines, s’accrochent, hésitent, et puis s’élancent, happées par la gravité. Les petits acrobates liquides frôlent mes jambes dans leur élan, puis rebondissent au sol. Je marche, en évitant les flaques. Mes talons claquent au rythme lent de mes pérégrinations. Dans ma bulle protégée, je perçois les passants comme des vagues furtives et indistinctes. Flots de tissus colorés, gerbes de phrases, écume de voix. Aucun visage.

Cela ne fait pas si longtemps que je sors ainsi sans arrière-pensées. Mon parapluie m’offre un certain anonymat, mais je n’en ai plus besoin. Plus maintenant. Plus depuis que j’ai compris ce qui m’avait tant tétanisée, à mon insu. Plus depuis que je m’accepte comme je suis. Plus depuis que je suis libre, enfin.

Auparavant, je n’aurais pas marché ainsi au hasard, insouciante et sereine. J’aurais soigneusement planifié mon trajet, évalué les risques, sondé les regards tout en les évitant. J’aurais toujours scruté cent mètres en aval pour détecter un éventuel danger, tendue, prête à changer de trottoir, de route, à entrer dans une boutique, n’importe laquelle, pour laisser passer des individus perçus comme potentiellement menaçants. Je prenais ces décisions sur des critères totalement subjectifs – un style vestimentaire, un comportement, un visage –, et poursuivais cet objectif impossible à atteindre : exister parmi les autres, être vue, sans être découverte. Tant de messages délétères m’encombraient et nourrissaient mes peurs.

Jusqu’à ce jour où j’ai compris que je craignais moins ces autres que mon essence primordiale, si longtemps étouffée, et qui commençait à peine à respirer. Parce que certains disent qu’elle n’est pas convenable, voire nient sa réalité. Parce que certains la détestent par principe, avant même de la connaître, avant même de savoir quelle gentillesse l’habite, quelles valeurs l’animent, avant même de découvrir ses talents et tout ce qu’elle pourrait offrir au monde. Elle, la femme que je suis.

C’est ce jour-là que tout a changé. J’ai rejeté cette phobie, intériorisée à mon corps défendant, et ouvert grand les portes de ma vie.

La pluie redouble d’intensité et je frissonne. À quelques dizaines de mètres, j’aperçois l’enseigne d’un salon de thé et me glisse au travers de la foule jusqu’à sa vitrine. L’endroit a l’air accueillant. J’entre et suis assaillie par une vague de douce chaleur et d’effluves de viennoiseries. Je secoue mon parapluie au-dehors, avance de quelques pas, découvrant le comptoir et les délices dorées qu’il héberge. La porte se referme derrière moi avec un bref tintement. La rue s’éloigne. La pluie n’existe plus que comme un rideau liquide dévalant la vitrine. Il fait bon ici. Il fait bon vivre. Longeant l’étalage de tentations sucrées, je me dirige vers une table dans un coin, m’installe et sors de mon sac mon carnet d’écriture. Il est temps que je raconte.

— Bonjour Madame ! Que désirez-vous ?

La serveuse est jeune et son sourire charmant. Elle possède cette fraîcheur que je n’aurais jamais eue. Pas de regrets. Tout s’est passé comme cela devait se passer. J’hésite toujours à parler, car ma voix s’avère fragile. Elle est d’acquisition récente. Elle ne m’appartient pas encore pleinement. Alors je souris. La serveuse hoche imperceptiblement la tête, avec une patience attentive et bienveillante. Je me lance.

— Que me conseillez-vous comme thé vert ?

Elle commence à raconter ses thés, comment et pourquoi elle les a soigneusement choisis, et s’interrompt parfois le temps d’une hésitation. Ses yeux dérivent alors au plafond, révélant le blanc immense autour de ses iris. Iris, j’aperçois ce prénom sur le badge qu’elle porte sur la poitrine. Un joli prénom. J’ai plaisir à écouter Iris, à la voir s’animer de passion, à découvrir que sa vie virevolte auprès de feuilles d’arbres gorgés de soleil à des milliers de kilomètres d’ici. Je décide de lui accorder ma confiance. Lâcher prise. Respirer. Vivre. Je profite d’une pause pour prendre la parole :

— Vous en savez manifestement bien plus que moi sur ce sujet, alors je vous laisse choisir pour moi. Surprenez-moi. Et je vous laisse aussi choisir la pâtisserie qui l’accompagnera.

Elle m’observe un court instant, et nos sourires se répondent. La confiance est mutuelle. Elle hoche la tête, puis une petite lueur facétieuse investit son regard.

— Je crois que je sais !

Elle repart à pas rapide, et m’adresse une œillade complice en tournant au coin du comptoir. J’ignore ce qu’elle a deviné de moi, mais j’ai confiance en elle. Alors qu’elle commence à s’activer, la porte s’ouvre et la rue envahit le salon, le temps qu’un client passe la porte. Il est engoncé dans son cuir dont il a remonté le col. La pluie n’a pas cessé. Les bruits de circulation s’amenuisent, disparaissent. Tintement léger. L’homme lance un « bonjour » sonore et s’assied à une table de distance de moi. Nous échangeons un bref regard tandis qu’il ôte son blouson. Il s’avère plutôt fluet, mais son visage ne manque pas de charme. Un bouc discret donne à son menton un air conquérant. Je m’aperçois que je l’étudie ainsi depuis plusieurs secondes et reviens précipitamment à mon carnet, que j’ouvre à la page en cours. Mes oreilles rougissent. J’espère qu’il ne s’est rien imaginé… Et puis après tout, quand bien même…

Je saisis mon stylo plume, et commence à jeter des mots, des phrases, des impressions. Je sens le poids de son regard sur moi, et me force à continuer d’écrire. J’ai découvert que maintenant, les hommes se retournent plus sur moi pour ce que je suis, que pour ce que j’ai pu être. J’éprouve néanmoins un mélange de chaleur et de sourde anxiété. Je ne suis pas encore prête pour ça. C’est encore trop tôt. Malgré tout, mes yeux ont du mal à suivre la pointe de mon stylo. Je me concentre sur le bruit de ma plume sur le papier, et dois lutter pour ne pas revenir à cet inconnu. Cela ne ferait qu’aggraver la situation.

Et puis vient la panne d’inspiration. Je relève machinalement la tête, sans y penser, et croise son regard. Il a de beaux yeux verts et m’observe avec franchise et sans lourdeur. J’aime son attitude, cette impression d’équilibre qui émane de lui. Malgré moi, je souris. Encore novice, totalement ingénue, ignorante des codes, je n’ai aucune notion des signaux que j’envoie, mais sens bien que la situation me trouble autant qu’elle m’angoisse.

Iris apporte une théière fumante, accompagnée d’une magnifique tartelette aux fruits, et me verse la première tasse. Les volutes de vapeurs portent une tonalité exotique.

— Voilà, Madame, bonne dégustation.

— Merci…

Elle se dirige vers l’homme et lui demande ce qu’il souhaite. Je profite de ce moment délicat où le jeu de cette interaction capte leur attention, pour observer l’inconnu, ses gestes, sa façon de parler, sa présence au monde, et tout me plaît. Un regret s’immisce toutefois dans ce tableau. Il est trop tôt. Je ne peux pas encore me permettre ça. Malgré tout, je ne peux détacher mes yeux de lui. Pressentant la fin de l’entretien, je reviens à mon thé et mon carnet, prends ma tasse et hume le breuvage. Voyage. Mon corps s’envole autour de la planète aux notes subtiles de bois et de terre étrangère, embusquées derrière la présence végétale. Je devine les heures d’ensoleillement, la mousson, le temps des récoltes. Au moment où je vais pour boire la première gorgée, je manque de m’étrangler : l’inconnu se tient devant moi une main sur le dossier du siège qui me fait face.

— Vous permettez ?

Une voix grave, mais sans excès, légère… Je ne sais absolument pas comment gérer cette situation. J’aperçois son blouson, toujours à sa place, il n’a donc probablement pas l’intention de s’asseoir. Il attend certainement quelqu’un et a besoin d’une chaise supplémentaire. Il s’agit forcément de ça. Je vais encore devoir prendre la parole et crains que ma voix ne déraille et dévoile alors ce que je ne veux plus laisser paraître, pour rien au monde. Mentalement, je cherche ma tonalité, puis m’éclaircis la gorge.

— Je vous en prie.

Tout naturellement, il tire la chaise et s’assied devant moi. Je panique.

— Je croyais que vous aviez besoin de cette chaise, pour…

Ma phrase reste en suspens.

— J’en avais besoin, oui. Ç’aurait été bizarre de faire votre connaissance en vous parlant debout, non ?

J’éclate de rire. Un rire aigu, qui me fait du bien. Un rire naturel et sincère.

— Oui, c’est vrai… Ç’aurait été bizarre…

Il rit également, manifestement amusé. Le temps se fige et l’espace se courbe autour de nous. Il n’y a plus que lui, et moi, qui ignore comment me comporter. Nous échangeons quelques banalités, des propos sans grande consistance, pour nous apprivoiser. Puis, naturellement, le ton devient plus sérieux, plus intime aussi. Ma voix se casse par instants, mais il ne semble pas le remarquer ou s’il le remarque, il n’en laisse rien paraître. Je m’aperçois soudain qu’il dispose de sa propre tasse. Je n’ai même pas perçu le passage d’Iris. Il se ressert et les sourcils levés il tend légèrement sa théière vers moi.

— Vous voulez goûter ?

Ses yeux ne me quittent pas, et je devine un double sens. J’hésite, contiens à grande peine mon cœur qui accélère, mes joues qui rosissent. Non. Oui. Je veux, mais je ne veux pas. Je décroise puis recroise mes jambes. Je ne peux pas. Et pourtant… je hoche la tête.

Son regard s’illumine et avec une douceur appliquée, il verse de son thé dans ma tasse vide. Il reprend la parole, mais je l’écoute distraitement. Je me perds dans ses yeux verts ourlés de longs cils bruns. Il s’appelle Tony. Il est peut-être Italien. Les Italiens sont comme ça, très entreprenants ; pourtant, aucun de ses propos n’est pressant. Peu à peu, nous en venons à évoquer nos vies. Je savais bien que cet instant se présenterait à un moment ou à un autre. J’ai déployé tous les efforts possibles pour le retarder. Comment aborder mon passé ? Comment raconter sans me trahir ?

Lui, à l’aise, répond à mes questions. Alors je les multiplie pour éviter qu’on ne parle de moi. Mais l’artifice ne dure qu’un temps. Je transpire, agite nerveusement mon pied libre sous la table. Je tends la main pour attraper une serviette en papier, et il me devance. Nos doigts s’effleurent et mon cœur rate une marche. L’espace de quelques secondes, je n’existe plus que par cette main, ces quelques centimètres carrés de peau, qui perçoivent encore l’écho du contact comme un tremblement de chair. J’ai froid, j’ai chaud, je suffoque. Il me regarde, troublé et soucieux à la fois. Il est beau dans son inquiétude. Gentil, prévenant, attentionné, intelligent, sincère. C’est injuste. C’est trop tôt. Je ne suis pas prête. Je ne suis pas celle qu’il croit. Je n’ai rien à lui offrir. Mon corps n’est pas celui qu’il imagine, mes seins n’existent pas, pas encore, la rugosité de mes joues se dissimule derrière mon maquillage, et mon entrejambe cache un secret dont je voudrais me débarrasser… Deux ans, m’ont annoncé les médecins. Deux ans. Et qu’est-ce que je fais moi, pendant deux ans ? Les larmes me montent aux yeux. Il m’observe, soudain alarmé, et me prend la main. Je la retire brutalement. Par réflexe, il lève les siennes, paumes visibles.

— Oulah, Myriam, qu’est-ce qu’il se passe ?

J’inspire à fond, cherchant l’air. Je ressemble à un poisson échoué sur une berge. J’attrape la serviette en papier, d’un geste brusque, avant de me noyer dans mes larmes, et comme je peux, essaie d’endiguer la marée sans ruiner mes yeux. Je pense au trajet du retour. À la solitude qui me guette. Deux ans. Sept cent trente jours et sept cent trente longues nuits à attendre.

— Myriam, Myriam, dites-moi…

Il m’observe, vraiment inquiet maintenant, et tente de comprendre l’impossible. Soudain, un calme intense m’envahit. Les larmes refluent. Je respire. Ces deux ans m’appartiennent. C’est ma vie. Alors, autant en tirer le meilleur.

— Tony, il faut que je vous avoue quelque chose.

— Oui ?

Ma voix déraille franchement, mais je m’en fous.

— Je suis trans, Tony.

Sur son visage défilent une quantité d’émotions en quelques secondes. Je lis du soulagement, de la peur, un manque d’assurance que je n’avais encore jamais perçu, de la douleur, de la joie, l’envie de mourir et l’envie de vivre, tout se succède et s’entremêle, révélant une sensibilité à fleur de peau, une fragilité cachée derrière sa force. J’encaisse tout cela, et me prépare à l’arrivée du rejet. Et puis il sourit, doucement, reprend ma main que cette fois je lui laisse.

— Je sais Myriam…

Il hésite.

— … Je sais, parce que moi aussi.

FIN

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Une auteure éclectique, naviguant du cyberpunk à la romance en passant par la poésie. Le point commun ? Un style organique, incarné et à fleur de peau, où les acteurs ne sont jamais de simples personnages. Sa nouvelle “Partenaires, toujours” vient d’être publiée dans le recueil Nova Natura aux éditions l’Imagin’Arche. Elle y explore la place de l’homme dans le monde après l’effondrement. En tant qu’administratrice, elle porte l’essor du forum Écrire un Roman, où – sous le pseudo de Chamane – elle conseille des auteur·e·s en devenir.

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