L'un dans l'autre

J’avais dit à mes deux enfants que je prenais six mois de vacances. Qu’après la mort de leur mère, j’avais besoin d’un peu d’air. Leur avais recommandé de ne pas s’inquiéter si je ne donnais pas beaucoup de nouvelles. Ils avaient parfaitement compris, ce sont des adultes largement trentenaires. Nous nous sommes beaucoup embrassés, puis je suis parti seul.

Je n’ai pas donné de nouvelles.

Puis je suis revenu.

Je n’ai prévenu personne, j’ai simplement débarqué chez ma fille Séverine à l’improviste, sans même lui envoyer un message pour la préparer. C’était une erreur. Quand elle a ouvert la porte de son bel appartement dans le sixième arrondissement de Lyon, j’ai vu ses yeux s’agrandir sous le coup de la surprise, puis au fur et à mesure qu’elle comprenait, j’ai vu dans son regard le reflet de ma propre folie, mélangé à un dégoût dont l’odeur écœurante empoisonne encore ma mémoire. Elle n’a pas voulu me voir. Elle a refermé vivement la porte en me criant de dégager, qu’elle ne voulait plus jamais entendre parler de moi, que j’étais timbré, complètement azimuté, qu’il fallait me faire soigner.

Je la connais. Ses réactions sont toujours extrêmes, comme sa mère, mais elle finira par comprendre.

Mon fils, Arnaud, a été plus compréhensif. Passée la première surprise et l’effarement ― Oh mon Dieu ! qu’est-ce que tu as fait ? ― il m’a laissé entrer et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Nous nous sommes installés dans le salon où le désordre faisait presque plaisir à voir ― mon fils est un jeune divorcé sans enfants, autant dire un célibataire vieillissant – et il m’a demandé ce que je voulais boire. Sans hésiter, j’ai demandé un verre de vin rouge. Un vin léger, pas un Bordeaux, ni un Côtes du Rhône. Il a eu un temps d’arrêt, son regard s’est arrêté furtivement sur mes cheveux teints, puis il a hoché la tête et est allé chercher une bouteille de Bourgogne. C’est très probablement ce que sa mère aurait choisi. Mon fils me comprenait.

Nous avons parlé la nuit durant. Je lui ai tout raconté. Ce qu’il savait, ce dont il se doutait, ce qu’il ignorait. Comment j’avais rencontré Alexia, sa mère, que tout le monde appelait Alex, dans un bar où elle était venue avec sa brigade de potes. Alex toujours très entourée, très convoitée, vive, douée, expulsant son énergie dans un rire tonitruant et contagieux, Alex aux mille projets dont mille-et-un avortés, Alex au contact facile et au regard qui vous piège irrémédiablement. Alex, sa peau mate de fille du sud, ses cheveux noirs qu’elle aimait porter très courts avant de les laisser repousser une année entière, Alex mince sans être maigre, presque aussi grande que moi qui en suis tombé profondément, désespérément amoureux. Moi, ma dégaine de gringalet et mes cheveux roux hérités de lointains ancêtres bretons, moi qui n’étais pas un artiste comme elle, mais plus prosaïquement un conservateur du patrimoine, un bureaucrate dans un obscur service départemental. Combien de soirées ai-je passées à la regarder et à me creuser la tête dans l’espoir de trouver une solution pour qu’un type comme moi attire l’attention d’une fille comme elle ? Je n’ai jamais trouvé, je ne sais toujours pas comment cela a pu se produire. Au bout de quelques mois de nuits blanches et d’amour transi, une nuit comme les autres où nous étions plus de vingt autour d’elle, il m’a semblé que quelque chose avait changé dans notre relation. Je n’ai compris que très tard que, de l’assemblée entière, au milieu de la centaine de satellites qui tournoyaient habituellement dans le champ gravitationnel d’Alex, j’étais le seul qui était présent chaque soir. Rigoureusement chaque soir. Et j’ai réalisé également que la troupe entière me croyait vaguement son compagnon. À la minute où j’ai pris conscience de mon statut particulier, sans aller jusqu’à prendre des initiatives, je me suis rapproché d’elle, physiquement et intellectuellement. Un jour, au cours d’une conversation qui n’en finissait pas, où nous parlions de cinéma avec la passion qu’on peut déployer pour ce genre de thème futile, elle fut d’accord avec moi sur un point de détail et dans l’enthousiasme qui suivit notre harmonie passagère d’opinion nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, moitié par jeu, moitié parce que nous en avions envie. Je ne l’ai plus lâchée par la suite. Elle s’embrasa instantanément, comme si elle n’avait attendu que ce signal. Nous passâmes les nuits des semaines suivantes dans le lit de ses parents, éternels voyageurs qui laissaient à leur fille une liberté absolue qu’elle aurait prise de toute façon. Je n’ai jamais su ce qui l’avait attirée en moi, peut-être mon absolue permanence. L’année qui suivit fut la plus belle de toute ma vie. Nous étions fusionnés, totalement habités l’un par l’autre, passionnément l’un dans l’autre. Nous avions fini par prendre un appartement ensemble, dans lequel nous n’habitions que pour faire l’amour, c’est du moins ce qu’il nous semblait, avant de nous réveiller en plein après midi et sortir dès que nous étions à peu près présentables jusqu’au matin suivant. Je ne sais pas comment j’ai pu continuer à travailler dans ces conditions.

C’est dans cette période que nous avons fait notre serment. Une promesse, tu comprends, Arnaud ? Un vœu d’amoureux, niais et mièvre, mais un serment quand même. À la fin d’une nuit qui n’était pas plus intense ni romantique que les autres, alors que nous dormions l’un contre l’autre, j’ai approché ma bouche de son oreille et je lui ai fait la promesse de rester avec elle jusqu’à la mort, quelles que soient les vicissitudes de la vie et les saloperies qu’elle nous réserverait. Elle n’a pas bougé, mais je l’ai sentie sourire dans la pénombre. Elle a simplement murmuré Moi aussi je te le promets. Imagine la scène : ça s’est passé exactement comme dans les mauvais films romantiques. Roméo et Juliette de pacotille.

Mais cette promesse, moi, Arnaud, j’y croyais.

La vie nous a aspiré dans les années qui ont suivi. La joie de la naissance de nos enfants, d’abord ta sœur Séverine, puis toi, Arnaud. Nous avons été engloutis dans un quotidien joyeux et épuisant. Finies les soirées et les amis. Finies les migraines du petit matin, place aux biberons de la nuit. Ce fut une période très heureuse. Ce n’est que quelques années plus tard, six, sept, que le sol devint glissant, puis carrément meuble sous les pas de notre couple. Notre cellule familiale était alors entièrement dévouée à nos enfants, leurs besoins, leur éducation, leurs loisirs. Nous avions totalement disparu en tant qu’individus. Alex s’ennuyait. Elle voulait recommencer à sortir, voir du monde, se retrouver entourée comme avant. Courtisée, admirée. Sa carrière de peintre avait connu des niveaux variables que la maternité avait plutôt fixés à l’étiage. Elle arrivait à vendre quelques toiles de temps en temps, gardait une certaine réputation dans le milieu, et survivait en travaillant comme graphiste pour une petite maison d’édition. Nous vivions essentiellement de mon salaire de fonctionnaire. Ses toiles s’accumulaient dans le garage comme les bouteilles vides d’un alcoolique.

Et puis un jour, à force de harceler ses anciennes relations, elle parvint à se faire exposer. Alors elle explosa littéralement. Redevenir l’artiste mondaine qu’elle était dix ans plus tôt fut presque immédiat. Elle retrouva son aréopage d’amis plus ou moins fidèles, ses admirateurs et ses disciples, son petit nuage de célébrité locale qui m’avait rendu amoureux d’elle. Je n’ai pas eu le choix : je l’ai suivie. Nous avons épuisé un nombre considérable de baby-sitters pour acheter le temps nécessaire au rayonnement d’Alex. Nous sommes revenus ivres à trois heures du matin pour relever de son quart un étudiant épuisé qui ne reviendrait pas. Certains soirs, nous ne rentrions même plus, nous contentant d’envoyer un message à la jeune fille recrutée en catastrophe pour lui dire de dormir chez nous, oui nous la paierions le double de ce qui était prévu. Rien n’avait plus d’importance pour Alex que sa carrière d’artiste, même si sa renommée n’était pas aussi flamboyante qu’elle voulait se l’avouer. Alex se montrait beaucoup mais au fond vendait peu. Bientôt, nos salaires ne suffirent plus à assurer le train de vie qu’elle exigeait. Alors, la mort dans l’âme, je fus forcé de rester à la maison pour garder nos enfants, tandis qu’Alex partait briller toute la nuit à la soirée qu’un sculpteur momentanément à la mode donnait pour ses amis artistes, ou au vernissage d’un peintre influent qu’il fallait caresser dans le sens du poil. L’expression est cruelle, sachant ce qu’il advint par la suite.

Oui, Arnaud, ne me dis pas que tu ne t’en doutais pas. Quand tu avais quinze ans et que le monde tournait autour de ton nombril comme tous les adolescents, je veux bien croire que tu n’aies pas remarqué mes yeux rouges du matin et la mine piteuse de ta mère quand elle se levait le dimanche à quatorze heures pour se faire un café sans parler à personne. Mais à vingt ans, quand tu as commencé à nous regarder un peu plus froidement du haut de ta taille d’homme, tu ne peux pas ne pas avoir deviné. Pour autant, je n’ai jamais rien dit à mes enfants. Oui, bien sûr, je lui ai fait des scènes à elle, des scènes terribles et lamentables, mais j’attendais le moment où vous seriez tous chez des copains, que je convoquais explicitement au besoin pour qu’ils vous emmènent hors de portée de ma voix. Une fois seul avec Alex, je la couvrais des insultes les plus immondes que la langue française ait produites, je la sommai dix fois de choisir entre l’un de ses amants et moi, tel attaché culturel pompeux et collectionneur de femmes, ou tel directeur artistique, tu parles ! Directeur de rien du tout ! obscur grouillot de rédaction dans un sous-journal à peine plus dégrossi que le plus crasse des fanzines de collège ! Mais vas-y ! Pars donc avec ce brillant personnage ! Confie-lui tes enfants quand tu en auras la garde, le week-end ! Imagine les conversations raffinées que vous aurez tous les deux, les capitales que vous visiterez ensemble, les vernissages et les conférences ! Tu ne vois pas à quel point il est creux ! Va donc, Alex, choisis bien !

Mais au fond, quelles que soient les conneries qu’elle s’acharnait à faire, nous n’avions pas oublié le serment que nous nous étions fait, elle et moi. Alex savait qu’elle me trouverait sur son passage chaque fois qu’elle tenterait de se détruire, et que ce serait moi qui la relèverais du caniveau dans lequel elle se serait vautrée. Il ne fallut pas longtemps pour que ce ne fût plus seulement une image.

Elle resta, malgré tout. Elle resta pour ne pas quitter ses enfants. Elle resta surtout parce qu’aucun des autres hommes qui l’attiraient dans leur lit n’aurait été prêt à changer de vie pour elle. De temps en temps, je me berce d’illusions en pensant qu’elle est peut-être aussi restée un peu pour moi.

Puis nos enfants partirent vivre leur vie. La nôtre se transforma. J’accompagnai à nouveau Alex dans ses éternelles soirées mondaines où ses vieux amis redécouvraient ma présence après toutes ces années à garder les mômes. Certains m’accueillaient presque chaleureusement. Les nouveaux amis, plus jeunes et plus rapaces, se contentaient de se demander qui était le petit bonhomme roux qui accompagnait Alex quand elle était arrivée, le type qui faisait tapisserie toute la soirée sans même boire un verre – à cette époque, je ne touchais plus à l’alcool. À tous j’inspirais le même mépris. Le statut de mari de cette femme presque quinquagénaire au charme diabolique – tu l’aurais vue, Arnaud ! – me propulsait d’emblée au rang de sujet de conversation privilégié entre ceux qui se doutaient qu’Alex avait couché avec la moitié de la salle, et ceux qui le savaient pour avoir fait partie du lot. La plupart ne prenaient même pas la peine de retenir mon prénom. Ils m’appelaient simplement « Monsieur Alex ».

Cette vie dura une petite dizaine d’années. J’étais devenu l’ombre et la conscience de ta mère, son agent, son chauffeur, son comptable, son conseiller, sa béquille quand elle était trop saoule pour marcher droit en fin de soirée, son amant de plus en plus rarement. Puis je suis devenu son infirmier personnel.

Elle n’avait pas soixante ans quand la maladie l’a frappée. Un jour, elle tomba dans les escaliers de notre immeuble. Rien de grave, juste sa fierté endommagée. L’incident se répéta quelques jours plus tard, puis elle se mit à tomber dans la rue, incapable de franchir l’obstacle du trottoir sans perdre l’équilibre. Alors elle eut des difficultés à marcher, à se lever de sa chaise, puis tout simplement à se lever de son lit. Quand a-t-elle affronté sa peur de la maladie et consulté un médecin ? Quand il fut bien trop tard. De toute façon, eût-elle consulté à la première chute que tout aurait déjà été perdu. Tumeur au cerveau, métastase d’une tumeur au poumon que personne n’avait détectée. Le médecin dodelina de la tête, de l’air du parent qui découvre son enfant au milieu des sacs de farine qu’il a éventrés avant de patauger dedans avec les pieds mouillés – Quel gâchis mon Dieu quel gâchis ! – et expédia Alex en soins palliatifs. Il s’était alors passé à peine trois mois depuis la première chute.

Je l’ai accompagnée jusqu’au bout, Arnaud, tu m’entends ! Tu le sais, toi, que je ne l’ai jamais abandonnée ! Cette femme magnifique, aux formes fines et fermes, pleine de la vie la plus tumultueuse, fondit complètement en quelques semaines. Je l’ai vue s’évaporer gramme par gramme, en lui tenant la main. Quand elle ne fut plus que lambeaux d’elle-même, j’étais encore là, à passer mes journées à lui lire des livres ou lui faire écouter de la musique.

Un soir, croyant lui faire plaisir, je lui murmurai :

— Nous avons tenu notre promesse, Alex, nous voilà ensemble au bout du chemin.

Elle tourna alors son regard vers moi, remplie d’une vigueur inattendue, et le feu dans ses yeux mourants elle me lança :

— Moi j’ai tenu ma promesse, mais toi ?

— Moi ?

— Oui, toi ! Toi qui vas me survivre, qu’est ce que tu en feras de notre promesse ?

Abasourdi, je ne sus que répondre, mais Alex ne me laissa pas le temps de répliquer :

— Tu vas recommencer ta vie, tu vas connaître d’autres femmes et ta promesse, tu vas te torcher avec !

Puis elle retomba sur son oreiller, épuisée. Muet de stupéfaction, je sortis de la chambre et rentrai chez nous. Le lendemain, quand j’arrivai à l’hôpital, elle était morte.

À l’enterrement, vous, mes enfants, m’avez trouvé anéanti. Je l’étais. Par son absence, par ma souffrance, mais aussi par les dernières paroles qu’elle m’avait adressées. Je ne me souviens plus des premières semaines qui suivirent sa mort, car je ne crois pas avoir dessaoulé. Ma vie s’était vidée d’un seul coup, comme un ballon de baudruche qui éclate sous la pression. Je réalisai brutalement que mes seuls amis étaient les amis d’Alex, mes seuls loisirs étaient les siens, mes goûts culinaires, musicaux, cinématographiques étaient seulement des artifices pour lui plaire. Maintenant qu’elle n’était plus là pour les valider, ils me paraissaient vains, superficiels et prétentieux. Même mes opinions sur les grandes questions de ce monde me semblaient avoir perdu leurs appuis. Je pensais à travers Alex. Je cuisinais pour elle, mangeais avec elle. Je m’habillais pour elle.

Monsieur Alex n’était plus rien sans Alex.

Tu comprends, Arnaud ? Tu comprends mieux ?

Moi qui avais arrêté de boire depuis vingt ans, je côtoyai fraternellement le coma éthylique pendant plusieurs semaines, puis un matin, je me réveillai allongé sur le trottoir dans une partie de la ville que je ne connaissais pas. Les passants m’enjambaient tranquillement avant de poursuivre leur chemin. Je ne tentai même pas de me relever. Je restai sur le dos pendant une bonne heure, le temps d’apprivoiser une idée qui venait rôder autour de moi, la convaincre de s’approcher, puis de l’attraper comme on se raccroche à un bout de bois tendu depuis la berge, qui va vous sortir du torrent et résoudre tous vos problèmes. Je savais comment continuer à vivre. Comment tenir ma promesse. En une fraction de seconde, tout devint clair dans ma tête. Je me relevai. Je rentrai chez moi. Je ne touchai plus à une goutte d’alcool jusqu’à ce que tout fût réglé. Je préparai tout, froidement, consciencieusement, minutieusement. Mon corps et mon esprit se tendirent vers l’échéance. Au moment de partir, je serrai mes deux enfants dans mes bras. Je n’eus jamais la moindre hésitation. Le lendemain de mon départ, je commençai la procédure. À partir de ce jour, bien avant d’entrer à la clinique, je devins pleinement la personne que je voulais être. Je passai tous les tests psychologiques haut la main.

J’étais déterminé.

Voilà mon histoire, Arnaud. J’espère que tu plaideras ma cause auprès de ta sœur. Je l’aime comme je t’aime, comme j’ai aimé ta mère, sans nuances et sans concessions. Mais je ne pouvais pas continuer à vivre en restant Monsieur Alex et je sais que vous vous seriez opposé à ma décision. Aujourd’hui, je suis Alex, tout simplement. Complètement avec elle, complètement elle, jusqu’à ma mort.

J’ai tenu ma promesse.

FIN

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Brice Gautier écrit des nouvelles dont on se demande bien à quel genre elles appartiennent. Claires ou sombres, parfois teintées de fantastique ou carrément de science-fiction, parfois teintées de rien de spécial, on les retrouvera dans les revues Harfang, Rue Saint Ambroise, Arkuiris, Le Cafard Hérétique, Pourtant, L’encrier renversé ou encore en ligne dans la revue Squeeze ou l’Ampoule. Son premier recueil de nouvelles, “Même pas mal”, est paru en novembre 2021 aux éditions Quadrature. C’est à se demander s’il n’est pas du genre à considérer qu’en littérature, comme pour les êtres humains, il est idiot et vain de vouloir distinguer des races ou des genres là où rien ne vaut le métissage et la nuance.

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