Le Figurant

Je ne me souviens plus si j’ai répondu à voix haute. Merci au revoir. Trop tard, ils se sont déjà détournés. Ils n’attendaient pas de réaction de ma part. Dans leur dos, je jette un :

— Mardi au hasard !

Ils ne m’ont pas entendu, je souris tout seul.

— Table 15 et 23 !

— Ça rame.

Je ramasse le plateau et me faufile en équilibriste entre les tables qui bruissent de mille discussions. Personne ne fait attention à moi avant que je ne pose les assiettes devant leur nez.

— Et là il m’a dit…

On me jette un bref regard, on s’adosse aux sièges pour me laisser la place. La phrase inachevée charge l’air d’une tension qui me donne l’illusion qu’on parle de moi.

— Le steak frites ?

— C’est pour moi, merci.

Je ne saurais jamais ce qu’il lui a dit. Elle me sourit mais ses yeux me traversent, elle ne fait que jouer le rôle qui est attendu d’elle. Je suis interchangeable. Je suis celui qui interrompt mais qui n’a pas de visage. Je suis un figurant dans le cours de leur vie, le serveur, grand, petit, brun, blond, jeune, vieux, peu importe. Je ne suis qu’une fonction. Je reste planté là une seconde de trop et m’amuse du trouble qui s’insinue sur son visage, du regard qui se détourne peu à peu pour me signifier que ma scène est terminée. Je cède et m’en vais déranger la table 23. La tête remplie du cliquetis des couverts et des voix qui se percutent, je lâche prise et laisse mon corps s’installer dans son costume et ses gestes quotidiens. Je souris quand il faut sourire, j’acquiesce d’un air concentré en prenant note des commandes, je souris, j’acquiesce, je souris, jusqu’à ce que la salle se vide peu à peu. La musique résonne en échos lointains contre mon crâne. Lorsque les derniers clients franchissent la porte, je les salue :

— Bonne purée !

On m’observe un instant d’un air confus, on marmonne une réponse avant de s’éloigner un peu trop vite. Une petite victoire, même si on m’aura oublié dès qu’on se sera mis au volant de sa voiture. Au moins, je suis sûr de ne pas être un fantôme. Ce regard me rend la mémoire, je regagne la surface de moi-même. Il est temps de fermer les rideaux, nettoyer la scène pour qu’elle apparaisse neuve, demain.

Je serre l’écharpe autour de mon cou et m’éloigne du restaurant plongé dans l’ombre. Aujourd’hui, essayer d’exister me fatigue. Je crois que ça ne mène à nulle part. Je m’en suis rendu compte il y a quelques mois déjà : je ne suis pas le personnage principal de ma propre vie. Je ne suis même pas un personnage secondaire, juste un figurant. Ce monde ne se déroule pas pour moi, il a dicté mes mots et mes actes avant ma naissance pour que j’habille les scènes de ceux qui comptent. Même mes tentatives d’échapper à mon script fade ne font qu’imiter des films. Elles m’ont amusé un temps. Maintenant, elles repoussent à peine le néant.

— Bonsoir !

Ça m’a échappé, trop fort, l’homme qui s’apprêtait à me croiser sursaute en émettant un son informe en guise de réponse. J’en veux à la partie de moi-même qui aspire encore à l’existence. Il s’éloigne à pas secs dans mon dos, j’aimerais m’excuser, mais il est trop tard. Je le sais, j’ai déjà essayé. J’ai percuté tellement d’inconnus dans la rue en espérant provoquer le hasard. Un rival, un ami, un amour, qu’importe, quelqu’un qui m’offrirait une histoire. Je n’ai récolté que des marmonnements que mes pardons n’ont jamais transformés en événement. Mais le rituel est resté. Que l’on me regarde, au moins un instant. Que l’on se demande si ce n’est pas moi, l’événement. Je me suis levé en hurlant dans des foules silencieuses. J’ai dansé au milieu de la route. Je réponds des absurdités partout où je vais. Pour les inconnus que je croise, je ne fais que jaillir du décor pour m’y fondre aussitôt l’instant passé. Je commence à accepter. Les histoires que l’on m’a racontées, enfant, n’étaient pas écrites pour moi. J’étais sûr que l’aventure viendrait à ma rencontre sans que je ne la cherche et qu’elle me forgerait en héros. Peut-être que j’étais destiné à mieux mais que j’ai échoué tous les tests invisibles de la vie. Maintenant, c’est trop tard, je suis comme les autres. Je fais semblant d’être extraordinaire mais personne n’est dupe. Il n’y a rien d’authentique à mes actes, ils ne sont pas tissés en moi comme ceux d’un protagoniste. Je le sais mais je n’arrive pas à m’arrêter. Comme si l’absurde pouvait me sauver des chemins tout tracés. Si je cède à la normalité, j’ai l’impression que je disparaîtrais. Si je ne fais que lire un script déjà joué cent fois, je n’existerais pas vraiment. Interchangeable. Mais mes mots ne sont que les ombres de ceux que l’on a écrits pour moi. Et ils ne changent rien au monde autour de moi.

La lumière pâle de l’arrêt de bus devant moi me ramène à la surface. J’ai marché sans m’en rendre compte. Je frissonne. C’est donc ça, le néant qui m’attend. À errer dans le labyrinthe de mes pensées sans voir ni ressentir quoique ce soit. La réalité derrière une vitre, pâle et assourdie. Il m’arrivera évidemment des choses dans ma vie. Des histoires d’amour et des ruptures. Des rires et des larmes, sûrement, qui sembleront vaguement m’appartenir. Salis pourtant par toutes les bouches qui ont arboré les mêmes sourires aux mêmes moments. Nos visages interchangeables. Même le désespoir que je sens refroidir au fond de moi n’est pas neuf. Impulsif, je me décale d’un pas et viens percuter l’épaule de l’inconnue qui attend, la tête baissée sur son téléphone. Elle vacille, l’appareil lui jaillit des mains. Je l’attrape au vol, réflexe.

— Désolé !

Elle tourne un regard furieux vers moi, la bouche entrouverte sur une invective qui ne fait que siffler. D’un geste sec, elle récupère le téléphone que je lui tends.

— Ah, c’est toi grommelle-t-elle.

La surprise me paralyse.

— Tu ne me reconnais pas ?

Je secoue la tête comme un enfant pris en faute.

— Je sais ce que tu fais, tu sais ?

— Je suis désolé…

Elle me fixe longuement d’un air réprobateur. Je ne la reconnais pas. J’aimerais tout lui expliquer, m’excuser de l’avoir effrayée, lui demander comment elle me connait. Mais les mots se mélangent et je reste silencieux. Le grondement sourd d’un moteur me sauve, la lumière du bus se reflète dans les yeux sombres de la jeune femme avant qu’elle ne me tourne le dos. Figé, je la regarde monter dans le véhicule. La porte se referme sans que je n’aie fait un geste. Je ne sors de ma stupeur qu’une fois le silence revenu. La rue obscure semble m’apparaître pour la première fois. Les lueurs des vitrines jettent des ombres blanches sur les trottoirs. Je suis passé des centaines de fois ici, j’ai appris à ne plus regarder le décor. Aujourd’hui, il semble réel. Je n’ose pas y réfléchir. Je m’éloigne d’un pas vif et le mouvement aère mes pensées, les dilue jusqu’à ce que je ne les entende plus.

Je suis revenu au restaurant à pieds, le lendemain. J’avais peur de la croiser. Je me suis persuadé il y a longtemps que rien de ce que je faisais ne laisserait de traces. On n’attend pas de réponse d’un lac dans lequel on jette des cailloux. Mais elle m’a reconnu et moi non. Ça ne devrait pas m’atteindre, ça ne change rien. Dans cette histoire, au mieux, c’est elle le personnage principal. Au pire, elle n’a pas plus d’importance que moi. Mais comment savoir ? La question m’obsède. Il n’est plus question de surprendre l’univers. Je l’observe attentivement, aux aguets. Je ne sais plus comment interagir avec les gens que je rencontre sur mon chemin, est-ce que je suis censé croiser leur regard, pendant combien de temps, est-ce qu’on se connait, est-ce qu’on devrait se saluer… ? Je ne maîtrise même plus mon script. Ça fait des mois que je ne prête pas attention à ce que je fais quand je m’incarne dans mon rôle, en pilote automatique. Comment est-ce que je faisais, avant ? Le passé est flou. C’est la rupture qui a tout changé. C’était elle, le personnage principal de ma vie. Quand elle est partie, j’ai réalisé que tout était gris. J’ai été de plus en plus seul, nos amis sont devenus les siens. Les jours se sont répétés jusqu’à l’écœurement, indiscernables les uns des autres. Interchangeables. Elle n’était plus là pour me raconter mon histoire.

Je pousse la porte du restaurant et la quantité d’informations qui percutent mes rétines m’étouffe. Tellement de détails, de couleurs, d’objets que j’avais acceptés comme une masse informe et qui me hurlent leur existence au visage. C’est trop. Je reste sur le seuil, la main sur la poignée, incapable d’avancer.

— Salut ! Ça va ?

Ma collègue est déjà là, affairée à préparer la salle, comme tous les matins. Elle m’observe avec une expression vaguement interrogatrice. J’ai l’impression de ne pas la connaître. Un instant, même son nom m’échappe. Lucie, je crois.

— Ça va…

Je réponds prudemment, comme si c’était la première fois qu’on discutait. C’est presque le cas. Je n’ai jamais fait attention à elle et elle y est habituée. Elle poursuit son travail sans un mot. Je l’ai traitée en figurante, elle aussi. Aujourd’hui, j’aimerais qu’elle me parle pour redécouvrir mes propres mots. La honte me sort de ma stupeur et je ferme la porte derrière moi.

Les premiers clients ne tardent pas à arriver et je n’ai toujours pas repris mon souffle. J’ai l’impression d’être en retard sur chaque interaction, chaque parole. Je les croyais si simples, si répétitives, mais je n’arrive plus à déchiffrer les expressions sur les visages, les intonations dans les voix. Chacun joue une partition connue en y amenant une infinité de micro-variations. Rien ne se répète exactement de la même manière. Et soudain, cela me terrifie.

— Bonjour, on a réservé une table pour quatre personnes.

Rien de plus banal en apparence. Un couple avec un enfant et une femme âgée. Mais il y a dans le sourire de l’homme quelque chose qui me dit qu’il me connait, que l’on a une histoire en commun dont je ne sais rien. La femme, elle, a un air vaguement impatient et les yeux qu’elle pose sur son mari attendent sa reconnaissance. Une multitude de liens en filigrane tissent une fresque qui m’échappe.

— À quel nom ?

Je sens que j’aurais dû le savoir sans poser la question. Je sens que je viens de perdre une histoire. Je ne comprends pas, je ne comprends plus. Qu’est-ce que j’attendais, pendant tout ce temps ? Exister dans le regard de gens que je ne voyais pas ? Qu’ils racontent mon histoire à ma place sans que je n’entende leurs voix ? Je ne retrouve plus le fil de mon raisonnement. J’ai passé tant de temps sous la surface du monde que je ne sais plus respirer. J’ai peur de leurs yeux qui gravent mes mots et mes actes dans leur mémoire. J’ai préféré les ignorer, je n’avais pas à m’inquiéter de qui j’étais. Je les emmène à la table d’un pas vif, pressé de disparaître à nouveau. Je sens les regards s’attarder sur moi, attendre que je prenne leur commande. J’y arrivais quand je nous pensais figurants. Maintenant, tout est trop important. Je vais me réfugier dans la cuisine où m’attendent des assiettes fumantes. J’ai besoin d’une pause. J’ai juste besoin d’une pause.

— Hey, ça rame ?

Je sursaute, surpris. La vapeur émanant des aliments a disparu, dissipée par l’air bruyant du restaurant. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Le visage de Lucie danse devant moi comme dans un rêve. Elle esquisse un sourire maladroit mais complice qui ne suffit pas à masquer l’inquiétude sur son visage. Je pourrais en pleurer. Je ne la connais même pas.

— Ça rame !

Ma voix s’effiloche. Je me souviendrai de son nom, cette fois-ci.

Je n’ai jamais retrouvé la femme qui m’a ramené à la surface, ce soir-là. Je la cherche encore dans la rue, à chaque fois que je prends le bus, quand une cliente que je ne connais pas entre dans le restaurant. Je l’imagine dans la ville, vaquant à ses occupations, invisible aux yeux de tous. Elle ne sait pas le rôle qu’elle a joué dans ma vie en quelques mots. Elle ne me connait pas, elle ne pense pas à moi. C’est mieux comme ça. Depuis, je prends le temps d’offrir un regard ou une parole aux inconnus dans la rue, au cas où ils auraient besoin d’une bouée de sauvetage, au cas où la solitude les aurait trop dilués. Qu’ils retrouvent la force de raconter la vie des autres et qu’ils se voient enfin exister dans leurs histoires.

FIN

Vous voulez rémunérer notre démarche et, à terme, les auteurs que nous publions ?

Contribuez à Réticule sur Tipeee


Née en 1994, Coralie Peguet est ingénieure en photonique après des études de physique. Elle écrit des nouvelles de science-fiction depuis des années. Plus récemment, elle s’intéresse à des projets mêlant écriture et photographie pour rendre compte des émotions du quotidien. Elle est passionnée par la philosophie, l’art, la science et l’expérience de la conscience humaine.

https://www.instagram.com/la_minute_de_coco/