Balle au centre

Voilà quatre heures que je suis parti. Quatre heures qui me semblent plus intenses que toute ma vie de quarante années !

À présent, je me demande ce que j’ai bien pu faire pendant ces quarante ans.

Je suis bouleversé.

Qui suis-je ?

Ma vie est, depuis ma naissance, une route droite, toute tracée. Moi, bébé de taille moyenne et de poids moyen, à la courbe de croissance tout à fait dans la norme, j’allais grandir élevé par deux parents fonctionnaires entre un petit frère et une grande sœur. Celui du milieu, celui qu’on ne voit pas ! Ni le plus beau, ni le plus intelligent des trois. Balle au centre. Ni la responsabilité de l’aîné, ni l’attention du petit dernier. Voué au culte de l’indécision. Le cul entre deux chaises (pardonnez l’expression !).

Enfant, je ne me distinguais dans aucune matière. Je n’étais pas suffisamment bon en maths pour qu’on me destinât à une carrière médicale, pas suffisamment bon en français pour qu’on m’orientât vers une filière littéraire, mais pas assez médiocre pour qu’on me proposât d’autres voies. Avec le recul, étant de nature assez gauche, je n’aurais pas donné cher de mes réalisations techniques, de toute façon. Mes prédispositions sportives et artistiques étaient, quant à elles, à la hauteur de mes aspirations : bornées.

Adolescent, j’étais un garçon transparent, trop timide pour draguer les filles mais pas assez pour les séduire. Comme si je n’avais pas assez d’arguments répulsifs, entre un visage acnéique et un corps squelettique, mes parents m’équipèrent d’un appareil dentaire, pour être bien sûrs de m’enlaidir tout à fait. Mes cheveux, cassants et secs, étaient immaitrisables.

Des palmes à la place des pieds, à croire qu’ils avaient grandi plus vite que le reste, surcroissance qui, malheureusement, ne s’appliquait pas à mon sexe.

Bref, le roi des auxcriniers !

Habitué à subir plus qu’à choisir, c’est tout naturellement que je me suis laissé mettre le grappin dessus par une femme autoritaire dont le seul but allait être de me casser les couilles, toute ma vie.

À partir de là, ma vie a changé. Mes rides ont chassé mes boutons et mes cheveux sont tombés. Affaires réglées !

Une maison, deux enfants, une balançoire, deux voitures, un poste dans une brigade cynophile, des beaux-parents envahissants, quelques copains.

Des enfants ni trop intelligents ni trop cons. J’avais même réussi à faire des enfants moyens. J’avais fait de ma banalité, un caractère atavique, transmissible à souhait. J’aurais préféré des gosses complètement cons, au moins ça aurait pu être drôle. Une vie à la Al Bundy, pour mettre un peu d’action.

Mais non.

Et puis, un jour, devant le tableau désolant de ma vie d’homme moyen, un matin, j’avais osé :

Chérie, puisque nous ne faisons plus l’amour ensemble, et si nous nous laissions quelques libertés ?

C’est là que ma femme m’avait lâché, dans une neutralité déconcertante :

— Pour ma part, je l’ai déjà fait. D’ailleurs, en ce moment, j’ai un amant.

J’étais tombé de haut. Je m’étais senti honteusement con. Elle, n’avait pas attendu que je lui pose la question. Sur nos vingt ans de mariage, elle en avait passé six à jouir sans permission.

Ce jour-là, je décidai de m’inscrire sur un site de rencontre. C’était comme partir à l’aventure ; ma première décision.

Je fus confronté, dès les premières lignes, à l’évidence désolante de ma trivialité. Je suis un homme « dans la moyenne ». Ni gros, ni maigre. Ni grand, ni petit. Je cherchai mes atouts, dans la palette limitée de mes qualités. Ma femme, dans un esprit de solidarité et de partage propre à tout mariage, m’est, sur ce plan, d’un faible secours. Entre « tu perds tes cheveux » et « dis donc, tu n’aurais pas encore grossi ? », Annie maîtrise, avec brio, l’art de la castration.

Je choisis donc une photographie banale, en uniforme et j’écrivis : « un homme simple qui a envie de casser son quotidien ». Même là, je manquais d’originalité.

Pourtant, contre toute attente, celle qui m’avait contacté était aux antipodes… de la banalité.

Voilà quatre heures que je l’ai quittée. Quatre heures que ma tête tente de recomposer la scène comme un Rubik’s Cube. Quatre heures que je repense à ces deux nouvelles heures passées ensemble. Tout ça ne m’était jamais arrivé !

En général, les moments avec ma femme, j’essaie plutôt de les oublier.

***

Tu dis que tu revois sans cesse mon regard. Ce n’est pas la couleur de mes yeux. Ils auraient pu être bleus, verts ou noirs. Ils sont bruns, mais d’un brun qui te fixait comme deux billes étincelantes. Tu dis ne jamais avoir vu de femme aussi attirante. Nous parlions depuis plusieurs mois. Surpris que je puisse m’intéresser à un homme aussi simple que toi, subjugué par ma beauté que tu trouvais insaisissable, tu es tombé sous mon charme. Tout à l’heure, mes yeux te sondaient, à t’en capturer l’âme. Tu avais laissé ton collègue quelques heures avec ton chien et ton talkie-walkie nous rappelait que tu étais de patrouille. Je te parlais de mes passions, nombreuses, pour cacher mon émoi. Tu te nourrissais des mouvements de ma bouche tandis que je buvais ta voix, ivre de tes silences.

Nous avons fait l’amour.

Tes bras, ton sexe, tes mains.

Mes seins, mon sexe, mes reins.

Tu m’as bouleversée.

Qui es-tu ?

Sorti de ta moyenne tranquille, tu as perdu l’équilibre ; j’ai glissé avec toi.

Quatre heures, seulement. Quatre heures, et déjà… ta balle n’est plus au centre, elle bondit librement. Ô délicieuse torture que la moyenne épargne, planquée sous la question du choix !

FIN

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Romancière, sous le nom de plume de Serena Davis, nouvelliste sous son vrai nom, Lydie Donnet est une écrivaine éclectique et protéiforme. Les déterminismes sociaux, le jeu des influences réciproques, la combativité féminine et la folie sont ses thèmes de prédilection. Son texte Balle au centre traite de la question du choix.

https://www.instagram.com/serena_davis_auteure/