La Brique

Il y avait une fois un homme qui s’apprêtait à lire un bon livre au coin du feu, dans son fauteuil, un soir d’automne, lorsqu’une brique traversa la fenêtre du salon pour atterrir à ses pieds, sur le tapis. Sur le moment, il n’y prêta pas vraiment attention : il ramassa les bris de verre, plaça un morceau de carton sur la vitre fracassée pour empêcher le vent de s’y engouffrer, et jeta la brique dans un grand tas de vieux débris à mettre aux encombrants, à la cave, parce qu’il hésitait à la mettre directement à la poubelle (en avait-on le droit ?). Puis il s’installa de nouveau confortablement dans son fauteuil et ouvrit son livre.

Cette nuit-là, il dormit un peu mal, et se réveilla plusieurs fois en sursaut, croyant avoir entendu une autre vitre voler en éclats – bien qu’il eût pris soin de fermer toutes les persiennes avant de se coucher. Dans les jours qui suivirent, il fit remplacer le verre des fenêtres par du plexiglas.

L’incident ne se reproduisit pas. Le quotidien reprit son cours. Pourtant, la première partie de sa vie était bien terminée. Il ne le savait pas encore, mais ce que signifiait cette brique incongrue au milieu du tapis émaillé de copeaux de verre, c’était la fin de son innocence. Longtemps, il avait cru en un monde où les briques ne traversaient pas les fenêtres. Dorénavant, il ne trouverait plus le repos.

Cela commença par des questions qui se mirent à éclore en lui, à l’improviste, alors qu’il pensait à tout autre chose : qui ? Qui avait pu lancer cette brique ? Était-ce lui que l’on avait voulu atteindre – lui qui, si ses souvenirs étaient exacts, n’avait jamais causé de tort à quiconque, du moins pas récemment – ou seulement la vitre, pour le plaisir de faire des dégâts ? Et pourquoi une brique ? Pourquoi pas une pierre, un pavé, un parpaing ? Y avait-il un message ? Après tout, la brique n’était-elle pas symbole du bâtir, l’élément de base de la fabrication (d’ailleurs, dans fabrique, il y a brique) ? En la projetant dans son salon, avait-on cherché à lui dire quelque chose ? En détruisant sa fenêtre et sa tranquillité, essayait-on de l’inciter à construire, ou à reconstruire son existence, ses habitudes, ce qu’il tenait pour acquis ? Se façonner une nouvelle conscience du monde, plus exacte, plus vraie, et détruisant les fenêtres fictives de son ancienne vie ? L’allégorie de la caverne, en somme. La caverne n’était que fiction, elle aussi. Les murs étaient faux. Seule la brique était vraie.

Les semaines ont passé, mais il dort toujours mal. Car ce qui est entré dans la maison, avec la brique dont il s’est bien vite débarrassé, c’est l’idée de la brique, la possibilité perpétuelle d’un jet de brique. Même intacte et restaurée, la fenêtre porte toujours, en filigrane, les contours invisibles de son ancienne brisure, le fantôme de l’instant où la brique l’a traversée. Sur le tapis, quand il y arrête le regard, se découpe toujours le rectangle impalpable, décalque idéal du projectile disparu qui a brièvement séjourné là, et dont l’impression perdure par l’effet de cette forme particulière de persistance rétinienne que l’on appelle mémoire. Le courant d’air qui s’est infiltré dans le salon par la vitre fendue y reste perceptible, même des années après réparation.

Ce que murmure cette brise spectrale, c’est l’idée que quelqu’un, n’importe qui, là, dehors, peut à tout moment lancer une brique, ou pire. Parfois une brique n’est qu’une brique, parfois elle est un avertissement, une sentence, un point d’interrogation, une bombe à retardement. L’idée que la maison, autrefois si sûre, ne l’est plus, ne peut plus être un refuge, un vase hermétiquement clos, mais qu’elle est traversée par les mêmes flux et forces imprévisibles qui se déchaînent à l’extérieur. L’idée qu’il n’y a en définitive pas d’intérieur, que l’intérieur n’est que fiction.

Au cœur même de la maison s’est lové un creux en forme de brique, extension du trou dans la vitre, qui grandit, grandit de semaine en semaine, enfle jusqu’à emplir chaque pièce. Quand il s’assoit dans son fauteuil, il lui semble sentir quelque chose de dur et de contondant sous le coussin. Quand il regarde par la fenêtre, il guette les passants qui portent la main à leur poche ou à leur sac, attendant celui qui en sortira quelque chose à lancer. Partout où il va, il s’efforce d’éviter ce vide béant, croissant, il en longe les contours, se déplace sur ses bords, s’applique à ne pas y tomber. Comme faite d’antimatière, la brique, qui semblait de prime abord être un solide, s’est muée en trou noir, qui grandit à mesure qu’il absorbe ce qui l’entoure. Il en a presque oublié la brique physique, toujours enterrée à la cave dans une montagne de bric-à-brac. Elle n’est plus pertinente. C’est désormais la brique métaphysique, née d’elle, qui la remplace et se glisse partout. Il n’y a désormais plus rien, dans toute son existence, qui ne soit sans mélange, qui ne contienne un peu de brique. Impossible de s’en défaire. Un simple marteau vient aisément à bout d’une brique ordinaire, mais quel marteau peut briser une brique métaphysique ?

Le plus insupportable n’est pas d’apprendre à vivre avec la brique (on s’habitue à tout), mais de voir les autres continuer à vivre dans l’insouciance béate de ceux qui croient aux fenêtres et aux murs. Alors, maintenant, il sort la nuit, rôde aux abords des maisons dans les rues désertes, et jette des briques dans leurs vitres avant de s’enfuir à toutes jambes. Il fait entrer chez les propriétaires naïfs, qui se croyaient à l’abri des aléas de la vie parce qu’ils se sont cloîtrés entre quatre parois de verre et sous un toit de papier, la conscience de la brique. Un temps, il a voulu créer un mouvement, entraîner dans son sillage d’autres êtres éclairés, recruter une bande de messagers qui briseraient avec lui les fenêtres des rêveurs, porteraient avec lui la brique dans les foyers et les esprits, alerteraient leurs voisins sur le danger permanent et invisible qui les menace, mais il a bientôt dû se rendre à l’évidence que ce mode de propagation ne fonctionne que pour les religions, qui n’inquiètent que pour mieux rassurer par la promesse de quelque récompense, ou du moins d’une forme supérieure de stabilité, de cohérence au-delà de l’apparent arbitraire des choses. Tu es brique, et sur cette brique… La brique ne gagnait pas de fidèles, parce qu’elle n’avait à promettre qu’elle-même. Ainsi a-t-il dû se résoudre à poursuivre sa quête en solitaire, se cachant des autorités dans l’ombre entre deux réverbères, espérant que son message, si difficile à recevoir car sans contrepartie, serait entendu de quelques élus, que l’on ne pourrait plus qualifier d’heureux.

La seule fenêtre acceptable, en fin de compte, c’est peut-être l’eau, qui ondule et se referme spontanément après le passage de la brique. On ne jette pas deux fois sa brique dans le même fleuve. L’eau ne fait pas semblant d’être solide comme les autres fenêtres (sauf en hiver, bien sûr) : elle absorbe la brique, l’intègre à son volume, qu’elle adapte et redistribue autour d’elle. C’est encore ce qu’il y a de mieux à faire : éliminer de soi toutes les parties qui se prétendent solides, résistantes, ne garder que le fluide. C’est ce qu’il vous dira, si vous le rencontrez sous le pont où il habite à présent, et passe ses nuits à lancer dans le canal des briques volées sur des chantiers : on ne peut pas être une brique. On ne peut pas devenir brique. Rien n’est solide. Les murs ne sont jamais que d’autres formes de fenêtres. En dernière analyse, mieux vaut devenir de l’eau. S’y jeter comme la brique, la laisser nous recouvrir, nous envelopper, nous envahir. Car contrairement à la brique, nous sommes pénétrables, tout est pénétrable, la brique n’est que la fiction qui nous fait prendre conscience de cette irrémédiable vérité. C’est ce qu’il dit toujours, sous son pont qui n’est peut-être que fiction, lui aussi, et qui pourrait bien finir par disparaître avec lui : qu’un jour, ou une nuit, il se jettera dans le canal, et qu’on ne le verra plus. Mais il ne le fait jamais.

FIN

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