Agoraphobe

Jour 1.

À mon réveil je m’aperçus que je m’étais métamorphosé en cloporte géant. Il faut dire que longtemps je m’étais mouché dans mon coude en sortant à cinq heures avec la marquise. Depuis, on m’appelle Attila Coudismouch, prénom et nom courants en Hongrie et en Roumanie.

Au petit déjeuner : tasse de thé avec une tartine de confinure.

Puis sortir. (Tentative de sortie.)

— Vous êtes en état d’attestation, me dit le flic en bas de la rue.

Il faut dire que j’avais volé la clé de la prison. Il m’a donc arrêté pour vol. Il m’a mis en prison à la Santé.

J’aimais bien ça : rester enfermé, protégé, mais je n’y suis pas resté : j’avais la clé. J’ai préféré m’enfermer chez moi. Entre les murs.

Je mets de l’ordre. J’avais un tableau qui traînait, une peinture silencieuse. Je l’ai mis dans un cadre et je l’ai accroché au mur. Le cadre est resté accroché, le tableau est tombé. Je l’ai brûlé : un tableau qui ne tient pas au mur ne mérite pas de vivre.

Il y a des gens qui prient face à un mur et y insèrent des messages à leur dieu. Il y a des gens qui passent à travers les murs pour voir ce que font les voisins quand ils sont tout nus. Moi, c’est plutôt pour voir dans les murs : passer la tête dans le mur pour voir les poissons volants, entrer dans le plancher pour frayer avec les baleines, et plus bas, sous la chape de béton, discuter avec les squelettes enracinés.

Pour me changer les idées, de temps en temps, je regarde par le trou de la serrure.

Je vois un œil.

— Toc, toc ! C’est la pizza !

— Glissez-la sous la porte.

Je ne sortirai pas.

Je surveille le palier. En collant mon oreille à la cloison mitoyenne, je perçois que mon voisin n’est pas seul. Je crois qu’il reçoit des paranoïaques. Il est coiffé en brosse et il vit sous le seuil de pauvreté. Les gens qu’il reçoit s’essuient les pieds sur sa tête avant d’entrer. (Une réunion d’hydroalcooliques anonymes ?)

Une inconnue squatte l’escalier d’incendie. Debout dans une robe décousue, elle tient des propos de même. J’ai peur qu’elle touche la poignée de ma porte dûment aseptisée. J’adresse un clin d’œil à la porte qui émet un pet soporifique en retour.

Dehors, un chien aboie.

En regardant par la fenêtre je vois que pourtant c’est presque le printemps. Le sol est aussi convivial que possible. L’herbe s’efforce de sortir de terre et les arbres de s’embourgeoiser.

Ou bien j’observe le parking. Quelqu’un a oublié un bébé dans une voiture en plein soleil. Il a explosé.

Au bout du parking, j’aperçois la dernière cabine téléphonique avant la fin du monde. Ma voisine obèse Clafounette Devisu s’y confine à grande peine. Depuis qu’on lui a supprimé son téléphone portable pour cause de micro-ondes néfastes, elle vit dans la cabine en question. Mais elle n’a pas d’attestation purgatoire sur elle – comment rentrer à la maison ? Les passants lui jettent des pièces (les petites pièces rouges de 1 ou 2 cts).

Je sors d’un placard une paire de jumelles héritées de mon grand-père. Elles se nomment Martine et Mathilde et se pendent à mon cou. Je m’en sers pour observer l’horizon, mais elles n’aiment pas ça. Je visionne le néant d’un œil vide. Au loin, une place, un café avec des gens masqués. C’est tentant. Mais ils ne m’auront pas ! Je reste chez moi. Je n’irai pas traîner aux terrasses des cafés (chauffées) où on a trop de risques de se prendre une rafale de Kalash ou une chute de flèche de Notre-Dame. Et partout dehors, jetés, ces coudes où on s’est mouché consciencieusement, ces masques dans le caniveau, à vau-l’eau, avec les mégots…

Les masques ! Les gens se sont débarrassés de la moitié de leur visage. Ils ne présentent plus que des surfaces nues, neutres. Plus de bouche, plus de nez. Deux yeux dans une face de gélatine. Disparition fantomatique.

Quant aux fous de passants qui errent dans la rue sans masque…

Les rues semblent vidées de leurs sens, les doubles comme les interdits. Les dérogatoires vont la tête basse, comme à la messe, comptant leurs pieds, poètes renfrognés. S’ils parlent, c’est balbutiant de cordes vocales flasques. Masqués comme pour un hold-up, ou pour se défendre contre ce soudain apport d’oxygène anxiogène. Le masque, c’est comme le gilet jaune vanté en son temps par Karl Lagerfeld. C’est moche mais ça peut sauver des vies, paraît-il. Soudain, au milieu du boulevard, une femme court – à la manière élégante d’une danseuse classique, mais on ne peut pas douter qu’elle soit de la classe des mammifères, contrairement aux vraies danseuses classiques qui sont plutôt à coutures plates, en général. Elle n’est pas masquée. La police tire à vue. Elle s’abat.

Je ne sortirai pas.

Jour 2.

Tentative de demi-sortie. Assis sur mon balcon entre deux poules d’eau révolutionnaires dépoilées (un cadeau de l’évêque de Marmande), j’allume un cigare, je tire trois bouffées et je le jette, à peine entamé, par-dessus le bastingage. J’entends un cri. Me penchant prudemment, je constate qu’il a mis le feu au chapeau de Dolorès Quartefigue, la diva du quartier. Mais que fait-elle dehors, par ce temps de chien ?

D’en bas, elle me crie :

— On a enterré mon grand-père. Enfin… D’abord on l’a enterré, puis, pour mettre toute la famille d’accord, on l’a déterré et on l’a fait incinérer. Comme la tombe était encore ouverte, on y a répandu ses cendres. Et maintenant mon chapeau brûle !

— Désolé, mes condoléances, lui réponds-je du haut de mon balcon.

Je décide d’arrêter le cigare. Mais ma cigarette électronique a des fuites. J’appelle un plombier-chauffagiste. Il me transfère à un marin-pêcheur informaticien. Qui appelle sa dépanneuse Georgette. Elle refuse d’intervenir pour cause de confinement (mais qu’est-ce qu’ils ont tous, avec leur confinement ? Moi, je me refuse à sortir, OK, mais eux ?)

J’allume la télé. C’est un débat sur ABC+ via Skype.

A est spiritualiste. Il croit à des tas de trucs improbables : l’esprit, les esprits, la transcendance, Platon, Dieu, les anges, une vie post-mortem, l’au-delà, le paradis, l’enfer, l’amour, le péché… Il est super angoissé.

B est matérialiste. Il s’ennuie un peu mais il boit des coups en terrasse avec des amis. Du moins c’est ce qu’il faisait avant les attentats des terrasses à la kalachnikov et le confinement qui s’ensuivit. Ça ne s’est pas arrangé depuis.

C est nihiliste. Ou nihil tout court : il est mort, étouffé par son masque.

J’ai compris : sortir ? Pas question.

Puis c’est les infos bourrées de faits divers de déconfinement prématuré. Un individu masqué braque une pharmacie et s’empare du stock de masques (sans compter les écouvillons de test nasal, les seringues et les flacons de vaxin). Un avion de tourisme bourré de touristes déconfinés en goguette s’écrase sur une colonie de vacances où se sont déclarés deux nouveaux cas de paranovirus. Tombé sur une colline boisée, il déclenche un incendie de forêt. Les gens fuyant le feu plongent dans les piscines, les lacs, les rivières, la mer – et se noient en masse. (Sauf ceux qui ont des masques de plongée Décathlon.) Dans la Vallée de la Mort, un bus bourré de touristes républicains déconfinés en goguette se renverse. Une cellule de crise a été mise en place par le comité d’entreprise (masqué). Une mère de famille obèse de 35 ans qui, fraîchement déconfinée, avait enlevé une jeune fille sortie sans auto-autorisation dérogatoire, est éjectée d’un manège fou après la rupture d’un câble.

Et chez les Amishs, comment ça se passe ? Sont-ils confinés, contaminés ? Y a t il des pertes ?

Dring-dring ! (Le facteur sonne parfois deux fois. C’est jour pair à la Poste.)

On n’est pas forcé d’accepter tout ce qui nous est adressé d’une manière ou d’une autre, surtout en pleine confination. Par exemple, au courrier, dans une enveloppe, il y a un chat. Le chat ne m’aime pas, et d’ailleurs j’en ai déjà un. J’essaye de le vendre aux puces, mais elles n’en veulent pas. Je le fous par la fenêtre du 5e. Il retombe sur ses pattes et se les casse toutes les quatre. Au matin, les éboueurs le ramasseront. (Merci aux éboueurs qui font partie des « invisibles » qui restent au boulot.)

Le soir, film catastrophe : Koronaz, le virus galactique géant, étale sur sa table une carte du monde. Les yeux fermés, il abat son index sur un pays au hasard.

Six millions trois cent soixante mille morts (sans compter les esclaves).

(Interruption des programmes, saison 3, épisode 9.)

Vers trois heures du matin, malgré tout, je sors vérifier que tout est toujours là. Vêtu d’un jogging blanc, j’ai tout d’un fantôme (mais il est vrai qu’à cette heure-là je ne suis pas grand-chose de plus qu’un fantôme). Tout est en place, les fleurs dans leurs bacs, le banc municipal sur la circulade, le platane de la placette, même le merle figé sur sa branche. Tout est prêt à redémarrer dès que le soleil se dressera sur ses ergots.

J’en profite pour fertiliser la pelouse avec un liquide anatomique chargé de tout un tas de bactéries anaérobies.

Pour rentrer chez moi, je frappe à ma porte. Personne ne répond, c’est normal puisque je suis dehors. Mais quand même, c’est rassurant. Et puis j’ai la clef. Tiens, j’ai gardé celle de la prison. Par chance elle ouvre aussi ma porte.

Jour 3.

Le matin au réveil, c’est dur. Avec ce putain de chat qui s’est fait greffer une puce-radar-micro-caméra connectée, je n’ai pas intérêt à tenter une sortie non autorisée. Capteur de mes infos intimes, il aurait vite fait de me dénoncer à qui de droit (sa queue sert d’antenne). C’est qu’il faut se méfier de tout, jusqu’à la machine à café instantané connectée au ministère. Et je ne parle même pas de mon smartofone portab’ !

Je me masque en vue de tenter une sortie : je ne tiens pas à ce que les voisins me reconnaissent. La concierge est dans l’escalier avec son balai banalisé qui dissimule un radar de proximité. Je lui roulerais bien une pelle gâteau parce qu’elle est sexy, toute nue sous son tablier à fleurs (et sa moustache embryonnaire, donc !) Mais ses lunettes à double foyer affichent en TriDi un message comme quoi l’ascenseur est désormais limité à un passager sans-contact et surveillé par caméra vidéo connectée. Je prends l’escalier, donc, mais gaffe : ma montre-podomètre me limite à un seul croisement humain à deux mètres de distance. Justement, la factrice (c’est jour impair à la Poste) est en train de monter. Elle est charmante, un peu myope, avec deux gros yeux bordés de cils et un décolleté dangereux. Et l’escalier aussi est sous le feu de la rampe des caméras disciplinaires. Je baisse les yeux, je compte les marches. (Prendre la rampe à cheval, comme quand j’avais huit ans ? Je n’y songe même pas ! La boule de laiton qui la surmonte à l’arrivée tout en bas est forcément piégée, équipée d’une caméra qui capterait en gros plan mon entrejambes et sa température.)

J’atteins sans encombre le niveau de la rue, mais le danger continue.

Dehors, je tombe en Désuétude. Drôle de pays. Espace désérotique. Tout est vieux, ici, obsolète, presqu’oublié. Même les vieux ont l’air plus vieux qu’ailleurs. Il n’y a là que des gens qui ne laissent pas de trace. D’autres marchent à pas lourds comme pour rejoindre, gourds, le cimetière des éléphants.

Le terrain est aussi balisé qu’un QR Code. Sur les trottoirs, aux passages piétons, aux feux rouges, n’importe quoi est susceptible de dissimuler un détecteur de sans-masque ou de non-distanciation : le chapeau d’un passant, un pot de fleurs sur un rebord de fenêtre, une boîte aux lettres… Les micros-trottoirs sont partout, trottinettant allègrement. Les vélos-agents-provocateurs clignent de l’œil sournoisement (ils sont interdits aux femmes en jupe, mais ça n’empêche pas). Les bagnoles ne s’en font pas, mais n’en pensent pas moins.

Pourtant, en prévention, tous les passants (a priori innocents mais contrevenants potentiels) sont équipés d’un détecteur de microondes. Ça bippe de partout l’alerte aux puces-radar. Mais en vain : c’est trop tard, toujours trop tard. Via le SDF du coin transformé en borne wifi contre la promesse d’un repas chaud par jour, ma contredanse pour l’inévitable débordement de distance sociale a instantanément été transmise aux services de la Préfecture. L’avis s’affiche déjà sur le panneau d’information face à la Mairie. La honte publique me submerge ! Je sais que simultanément, le faire-part arrive sur l’écran de mon minitel. Quand je rentrerai chez moi, télérepéré, géolocalisé, et dûment vidéoverbalisé, je découvrirai le relevé bancaire qui m’indiquera le prélèvement automatique de 355 neuneuros (déjà soustraits sur mon découvert autorisé) ainsi que la perte d’un point G sur mon permis de contact social mensuel.

En plus il y a cet oiseau qui plane immobile juste au-dessus de moi. Un oiseau ? Quelque chose comme un ange, plutôt. Un être féminin, nu, corps blanc sous ses ailes plumeuses, ses seins gonflés en deux poires tête en bas, tendues vers moi, son ventre imberbe. Et son lait qui coule dans mes yeux et son sang dans ma bouche. Pourvu qu’il ne fasse pas ses besoins sur moi comme un vulgaire pigeon. Mais peut-être que je fantasme… ? Un drone, en réalité ? Il paraît qu’en Amérique, chacun est implanté d’une puce GPS reliée par satellite géostationnaire au Pentagone, lequel a vite fait de t’expédier, en cas de rupture du sans-contact, un drone modèle Raptor équipé de missiles coin-coin.

Dans le parc, des visages émergent à peine du sol. Faut faire gaffe de pas marcher dessus. Ce sont des « suricates », m’explique-t-on, des jeunes qui s’enterrent debout. Ne pas affronter le monde, surtout ! Certains ne laissent même pas dépasser le visage, ils ont un petit tuyau pour respirer. Les gamins, quand ils les repèrent, pissent dedans. Les enfants sont cruels.

Non loin, dans le bois de B…, est un margouillis peuplé d’une crapaudaille de batraciens qui déteignent au lavage. Chaque fois qu’ils se baignent, ils ressortent blancs et il leur faut une heure ou deux au soleil pour reprendre leur belle teinte vert-de-gris, leurs belles pustules couleur de viande gâtée et leurs yeux farouches.

J’en ai mangé quelques-uns. Puis j’ai été malade sur la voie publique. On m’a arrêté (encore !) et enfermé (encore !) à la Santé. J’en suis ressorti guéri.

Guéri ? C’est à voir. Guéri de quoi, de mon agoraphobie, de la paranoïa généralisée ?

Pour finir, ils m’ont donné le choix :

Soit me poser un collier électronique qui m’enverrait une décharge quand (par inadvertance) j’essaierais de sortir de jour.

Soit la cabine de décontamination.

J’ai choisi celle-ci. J’y suis entré. Une voix a annoncé : « Pendant que vous vous lavez superficiellement au gel hydroalcoolique, des radiations invisibles détruiront tous les germes dans votre corps. 

— Mais… » tenté-je de protester.

Trop tard. Les radiations en question ne faisaient pas la différence entre germes pathogènes et biotope faisant partie intégrante de mon organisme.

Je mourus parfaitement décontaminé et je pus enfin rester peinard chez moi.

FIN

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Connu avant tout comme illustrateur de SF, auteur de bandes dessinées (Pilote, Métal Hurlant) et de films d’animation (Gandahar, Les Enfants de la pluie). Coté écriture, il participe depuis fin 2018 à diverses publications (papier et numérique) comme les anthologies Arkuiris, Mille-Saisons, Le Chien à deux queues, etc. ou les revues Galaxies, Gandahar, etc.

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