La Photographie

Quand 872 entra pour la première fois dans le Grand Bâtiment, il fut frappé, comme tous les autres avant lui, par la vitesse du Flux. On lui avait répété, comme à tous les autres avant lui, depuis son enfance que le Flux était extrêmement rapide, qu’on ne pouvait regarder un document en particulier qu’en se concentrant au maximum pour fixer son regard sur l’un d’eux. Il avait essayé, comme tous les autres avant lui, mais que cela ne durait de toute façon d’un quart de seconde puisque le document avait tôt fait d’être entraîné dans la salle suivante. Malgré toutes les descriptions qu’on lui en avait faites, le Flux était ce qu’il avait vu de plus impressionnant de sa vie. Il était d’une teinte blanchâtre-grisâtre-jaunâtre. Il était rapide. Il était long et ininterrompu. Il fuyait d’une pièce à l’autre. Il faisait un bruit très léger qui ressemblait au frémissement des feuilles qui froufroutent et se frottent en automne.

Des années plus tard, 872 était capable de former les nouveaux, n’en étant désormais plus un lui-même. Il arriva ce matin-là, le premier où il était chargé de former des arrivants, en costume gris foncé, comme tous les jours, avec une cravate gris clair pour être reconnaissable. Les nouveaux arrivèrent à l’heure, réussissant ainsi leur premier test. Ils étaient trois : 1073, 1115 et 1264. 1073 était la plus vieille, évidemment, mais elle paraissait la plus jeune. Elle était petite, pétillante et ressemblait à une poupée un peu décoiffée, une poupée qu’on imaginerait se ruer dans les couloirs du métro pour arriver à l’heure puis afficher un grand sourire pour compenser son air de marathonienne. 1115 était un grand type qui avait l’air d’avoir peur de tout. Il était élancé, habillé en noir et portait un petit chapeau. De loin, on aurait dit une épingle à couture. 1264, arrivé le dernier, ce qui se voyait parce qu’il avait encore les joues rouges de sa course, était un garçonnet qui semblait bien trop jeune pour pouvoir travailler – 872 apprendrait plus tard qu’il avait un QI supérieur à la moyenne et qu’il avait sauté plusieurs classes, ce qui expliquait son air juvénile. Il souriait beaucoup, ce qui surprit 872.

Après les avoir salués, il les fit entrer dans le Grand Bâtiment, dans la salle principale, là où le Flux allait le plus vite. Il vit dans les yeux de ses trois apprentis l’admiration qu’il avait lui-même ressentie lors de son premier jour. Il répondit aux questions classiques : oui le Flux allait toujours aussi vite, parfois même plus, non, il n’était pas possible de le toucher, à moins de vouloir perdre sa main, oui, le bruit de frchtfrcht était émis par le papier traversant les salles à toute vitesse et oui, il était vraiment absolument ininterrompu.

Ils continuèrent la visite, allant de salle en salle, en suivant le sens du Flux. Les dossiers y courraient dans tous les sens, les feuilles y volaient, les pochettes y étaient entraînées. Ils croisèrent les employés chargés de trier les dossiers avant de les envoyer quelques bureaux plus loin dans le ventre du Flux, ainsi que ceux qui devaient réceptionner les dossiers terminés pour les classer, et donc les sortir du Flux à jamais.

Dans une des salles de classement, là où le Flux perdait le plus de vitesse pour permettre aux employés de saisir les dossiers qu’ils devaient retirer sans se couper, les quatre collègues virent leur regard s’accrocher à un dossier d’un jaune très vif, et dont la couleur permettait de bien voir sa course au sien du Flux, avant de le voir sortir de la pièce. Quelques instants après, 1073 déclara avoir vu une photographie voler auprès des dossiers emportés par le Flux. 872 failli rire tant cette remarque était insensée, mais on ne riait pas dans le Grand Bâtiment, on y travaillait. Alors, il se contenta de lui rappeler la loi fondatrice qui séparait vie privée et vie professionnelle et lui conseilla d’éviter de répéter des bêtises pareilles. 1115 et 1264 ne se donnèrent même pas la peine de prononcer un seul mot tant la déclaration de leur collègue féminine les désola. Raconter des mensonges dès son premier jour franchement, il fallait être bête.

Plus loin dans la visite, 1073 demanda à aller aux toilettes et les garçons continuèrent sans elle, lui donnant un point de rendez-vous pour les rejoindre quand elle aurait fini, pour ne pas perdre de temps. Surtout, ne jamais perdre de temps.

872 continua de jouer au guide touristique dans son environnement de travail et emmena 1115 et 1264 jusqu’à son bureau. Il était petit et gris, comme tous les autres bureaux du Grand Bâtiment, mais il avait l’avantage d’être son bureau à lui, ce qui était une possession rare pour quelqu’un de pas si ancien dans l’Entreprise. 872 était en train de montrer tous les recoins secrets et géniaux de son petit bureau aux deux nouveaux quand 1073 les rejoint.

Elle          avait          une          photographie          dans          la          main.

Vite, 872 ferma la porte. Trop vite, cela avait fait du bruit. Plus vite, 1115 et 1264 couinèrent et se rassemblèrent autour de leur collègue. Moins vite, 872 réussi à articuler, d’une voix blanche, une phrase. Un son. Un fragment de parole. Maisquestcequecestqueça ?

1073 leva un regard inquiet vers 872 et, d’une petite voix, répondit simplement, je vous avais bien dit que j’avais vu une photographie. 872 explosa de colère et de consternation. En silence, bien entendu. 1073 expliqua qu’elle était retournée en salle de classement, regarder le Flux de plus près, quand elle avait vu le dossier jaune, qui, encore une fois accrocha son regard. Elle comprit alors que le Flux avait eu le temps de faire une boucle et que, si le dossier jaune avait fait un tour, la photographie n’allait pas tarder à suivre. Elle s’était ruée vers le coin de la pièce d’où le Flux sortait et avait levé le bras dès qu’elle avait vu un papier plus coloré que les autres, attrapant ainsi la photographie.

872 perdit légèrement son sang-froid. Elle ne se rendait pas compte. Si on apprenait qu’elle avait pris un document dans le Flux sans que ce soit son poste, elle serait bannie. Si on apprenait que ce document était une photographie, la personne l’ayant perdue serait virée. VIRÉE. Non, ce n’était pas possible il ne pouvait pas laisser quelqu’un se faire v.i.r.e.r.

Il tourna en rond dans son petit bureau, autour des petits nouveaux, dont l’une tenait une petite photographie qui était une énorme infraction à la loi sur la vie privée. 872 reprit ses esprits et expliqua aux trois apprentis que si quelqu’un comprenait qu’un employé avait emmené une photographie dans le Grand Bâtiment, il serait viré. Les trois hurlèrent en chuchotant combien ce serait atroce. 1264 suggéra une chose impossible, une chose démentielle, une chose totalement inenvisageable : retrouver à qui appartenait la photographie et la lui rendre, sans prévenir personne, pour lui éviter le licenciement. Bien évidemment, cette proposition était insensée. 872 ne pouvait pas prendre sa journée de travail pour jouer à une chasse au trésor avec les petits nouveaux. Dans le Grand Bâtiment, on travaillait, c’était tout. Et puis d’abord, ce n’était pas à 872 de couvrir les bêtises de quelqu’un. On n’emmène rien de personnel sur son lieu de travail, c’était la loi bon sang.

Alors, il fit ce qu’il devait faire, ce qui était absolument normal de faire, ce que tous les autres employés du Grand Bâtiment auraient fait. Il dénonça 1073.

872 et 1073, suivis de 1115 et 1264 prirent donc l’ascenseur 5, le plus grand et le plus rapide, jusqu’au dernier étage, où se trouvait le bureau du Grand Patron de l’Entreprise. Bip-bip, 25e étage, ouverture des portes. Ouin ouin, 1073, virée le premier jour. Toc-toc, 89e bureau, Grand Patron. 872 poussa doucement la porte du bureau 89, se retrouvant face à leur supérieur à tous, et lui conta ce qui s’était passé.

Comment ça une photographie mais que voulez-vous dire mais c’est interdit mais je sais bien Grand Patron c’est pour cela que je me devais de dénoncer cette jeune femme mais oui vous avez bien fait vous aurez une promotion et puis montrez-moi cette photographie à la fin.

1073 s’approcha, lentement, du grand bureau du Grand Patron du Grand Bâtiment, et lui tendit la photographie. Elle était petite, un peu abîmée et représentait une femme tenant un bébé dans ses bras.

Comment avez-vous eu cette photographie eh bien c’est elle Grand Patron comme je vous le disais c’est 1073 qu’il faut virer mais non c’est à moi oui oui Grand Patron évidemment excusez-moi vous avez raison c’est à vous de décider mais non je vous dis que c’est à moi enfin la photographie la photographie est à moi c’est ma femme et

mon bébé.

Alors, le Grand Patron, du haut de son 25e étage, eut soudain l’air triste. Pourtant, dans le Grand Bâtiment, on était sérieux, c’était tout. La tristesse est un sentiment personnel, qui s’accomplit dans la vie personnelle, qui ne peut absolument pas jamais de la vie être mélangée au monde professionnel. C’est la loi. C’est comme ça.

872 demanda au patron de se ressaisir, être triste n’était pas accepté, et puis que voulait-il dire par « la photographie est à moi » ? Ce n’était tout simplement pas possible.

« Mais je n’en peux plus 872 vous comprenez ça ? Je n’en peux plus de ces règles débiles. Je suis triste et si je veux le montrer je le fais. De toute façon qui va me virer ? Hahahahahahahahahaha c’est moi le Grand Patron c’est moi qui décide ! La photographie est bien à moi, c’est ma famille et j’en avais marre de la quitter tous les jours de 8 heures à 18 heures alors j’ai décidé de les emporter avec moi. J’ai dû la perdre en travaillant, puisque c’est tout ce qu’on fait ici de toute façon.

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler

Travailler. »

Le lendemain, le Grand Patron avait été remplacé, 1073 avait été bannie, 872 visitait son nouveau bureau, porte 89, au 25e étage, et le Flux continuait de couler, faisant défiler des milliers de dossiers devant des milliers d’employés du Grand Bâtiment.

FIN

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Je m’appelle Eva Lebois et j’ai 20 ans. J’étudie les lettres à l’Université Gustave Eiffel. J’ai toujours été passionnée de lecture et j’écris de plus en plus. J’ai un compte Instagram dédié à l’écriture où je publie de courts poèmes : @evadrawsnothing.

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