Plein Sud

J’ai jeté un coup d’œil sur Twitter avant d’aller me coucher. J’aurais pas dû… Toute ma timeline est en ébullition, et je dois bien avouer que, si je passais devant un miroir, je serais pas surprise d’y apercevoir un regard furibond et des naseaux fumants. Non mais, pour qui elle se prend, là, Brigitte Macron ? Ça fait des mois qu’on est enfermé, qu’on peut sortir que pour aller travailler ou s’acheter à bouffer, et la voilà qui nous sort un « Fortnite, c’est terrible » ! Elle pense qu’ils ont quel genre de vie sociale, les ados, en ce moment ? À peine sortis du collège, ils doivent se dépêcher de rentrer chez eux, ou sinon, gare au couvre-feu ! Alors Fortnite, pour eux, moi je le vois plutôt comme une bénédiction. Le seul moyen qu’ils ont de continuer à s’amuser avec leurs potes. Ils l’utilisent presque plus comme un réseau social que comme un jeu vidéo, de toute façon. Mais bon, là-haut, ils sont tellement perchés, on a l’impression qu’ils vivent pas sur la même planète que nous. Comme l’autre, la députée, j’ai oublié son nom, celle qui touche cinq mille euros par mois d’indemnités parlementaires, et qui se plaint qu’avec ce salaire de misère, elle est obligée de manger des pâtes à tous les repas… Rien que d’y repenser, ça m’énerve. Tiens, c’est drôle, d’ailleurs, quand on y songe. Je suis sûre que ça lui en boucherait un coin, à la squatteuse de l’Élysée, de savoir que c’est l’amour des jeux vidéos qui a éveillé ma conscience politique !

Quand j’étais au collège, moi, j’avais de la chance, y avait pas de pandémie. Je pouvais faire du vélo avec les copines, aller voir un film au cinéma, ou boire un soda en terrasse, et tout ça, quand je voulais ! Sauf que le problème, c’était que pour que ce soit possible, il aurait fallu que j’en aie, des copines. Mais à cet âge-là, quand t’es fille de prof, et que ton père passe son temps à filer des heures de colle à la moitié du collège, parce qu’enseigner le dessin à des jeunes qui n’en ont rien à secouer, tu comprends, ce n’est pas simple, et il fait ce qu’il peut pour essayer de se faire respecter, eh ben t’es pas vraiment du genre populaire. Si, par-dessus ça, t’es la meilleure de ta classe, que t’empiles les bonnes notes, et que, même en te la jouant discrète, t’es la « chouchoute » dans toutes les matières, on peut dire que t’as tiré le gros lot. Bref, pour moi, donc, pas de copines. Et évidemment, pour couronner le tout, j’étais fille unique. Mais à la maison, on avait un ordinateur, et mieux que ça, à cette époque où la norme, c’était encore les abonnements internet en 56k facturés à la minute, on avait même le top du top de l’équipement : une connexion ADSL flambant neuve. J’achetais des magazines de jeux vidéo de temps en temps, parce que sortir toute seule, bouquiner, et écouter de la musique, ça va un moment, mais des fois j’avais envie de jouer, et pour ça, j’avais pas trente-six solutions. Donc, j’avais déjà entendu parler du nouveau phénomène du jeu vidéo aux États-Unis, qui avait été popularisé avec Everquest : les MMORPG, massively multiplayer online role-playing game – en français, les jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs. Dans le dernier magazine que j’avais acheté, ils parlaient d’un nouveau MMORPG sorti en France : Dark Age Of Camelot. Le concept me paraissait sympa, j’avais bien envie d’essayer, alors je me le suis fait offrir pour mon anniversaire, et j’ai utilisé mon argent de poche pour me payer l’abonnement mensuel. Ça a littéralement changé ma vie. J’étais toujours la paria du collège, mais au moins, le soir et le week-end, je pouvais me glisser dans la peau de quelqu’un d’autre. Quelqu’un de fréquentable. Bon, j’avais eu l’intelligence de choisir un type de personnage qui facilitait sûrement mon intégration : je soignais les autres, donc je leur évitais de passer leur temps à mourir au combat. Mais y avait pas que ça : le jeu intégrait un système de chat – textuel, c’était dans l’antiquité ! – et parfois je me connectais juste pour taper la discute avec d’autres joueurs, cachés comme moi derrière leurs avatars virtuels. Eh ben, je me suis fait de super potes, mine de rien. On a même fini par se rencontrer dans la vraie vie. Quand j’y repense, je sais pas si j’aurais tenu le coup, sans cette soupape. La solitude, à cet âge-là, ça peut parfois tourner au drame…

Après le collège, j’ai un peu laissé tomber les MMORPG. Le petit groupe avec lequel j’y jouais s’était éparpillé, la faute à la concurrence, et je voyais pas l’intérêt de continuer sans eux. Heureusement, à partir du lycée, faut croire que le plus gros de l’âge bête est passé. En tout cas, je sais pas si c’était pour ça, ou parce que j’étais plus considérée juste comme la fille du prof de dessin, mais j’étais moins seule. Je me suis remise surtout aux genres de jeux qui me branchaient avant, RPG solo, aventure, stratégie : on se faisait parfois des LAN parties de RTS avec quelques copains, le week-end. La terminale approchait, et j’adorais toujours autant jouer. J’avais une petite idée qui me trottait dans la tête depuis un moment. J’avais des facilités, je savais que je pourrais me tourner vers les études de mon choix, et comme j’avais un peu l’impression d’avoir été sauvée par un jeu vidéo à une période compliquée de mon existence, je me disais que ce serait sûrement sympa de trouver un boulot dans le domaine. Un genre de manière de payer ma dette. Et puis, faire de ma passion mon métier, ça me laissait rêveuse… On est naïf, à dix-huit ans ! Donc, une fois mon bac en poche, hop, direction la fac, en filière MIAGE. Et pour maximiser mes chances d’être embauchée dans le studio de mes rêves, je me suis tout de suite fixé comme objectif de ne pas arrêter avant d’avoir atteint au moins le niveau master, donc bac +5. Bon, franchement, le côté gestion, c’était pas vraiment ma tasse de thé. J’ai quand même réussi à assurer le service minimum, et c’est passé. Mais sur la partie informatique, là, autant dire que je me suis baladée. Faut reconnaître que ça m’intéressait. Commencer la programmation, ça m’a donné l’impression de découvrir l’envers du décor de tous les univers que j’avais parcourus comme joueuse. Je me croyais presque dans une espèce de making of géant !

Arrivée à vingt-trois ans, mon plan s’était déroulé sans accroc. J’avais envoyé comme prévu mon CV à un grand studio français, franchi brillamment toutes les étapes du processus de recrutement – être une joueuse invétérée depuis que j’étais toute petite avait peut-être autant compté que mon diplôme –, et rejoint l’équipe avec laquelle je travaillerais les mois suivants pour développer le futur titre qui, j’en étais persuadée, ferait vibrer toute une génération de joueurs du monde entier. Tu parles… L’envers du décor, le vrai, c’est à ce moment-là que je l’ai découvert. Je l’ai même bien senti passer. Le métier de développeur est déjà connu pour être très peu féminisé, mais chez ceux qui sont spécialisés dans le jeu vidéo, le ratio est encore plus déséquilibré qu’ailleurs. J’étais la seule fille de l’équipe, et dès mon premier jour, j’ai eu droit à quelques remarques bien lourdes. Je me suis pas formalisée, tout le monde rigolait, j’ai juste pensé qu’ils avaient un sens de l’humour carrément déplacé et qu’ils auraient difficilement pu faire moins fin, mais après tout, y avait pas à franchement parler d’attaque personnelle. Petit à petit, ces soi-disant blagues ont commencé à dériver, c’était vraiment de plus en plus pénible à supporter au quotidien, je subissais des allusions à longueur de journée, j’avais droit à des propositions à peine déguisées, jusqu’à ce qu’un matin, je finisse par m’énerver et leur dire ce que j’en pensais. Concert de réactions, toutes plus navrantes les unes que les autres :

— T’es lesbienne, ou quoi ?

— La vache, on peut même pas rigoler un peu ? Allez, c’est bon, détends-toi, espèce de mal baisée !

— Laissez pisser, les gars, elle doit avoir ses règles…

Et j’en passe. Voilà, j’ai donc découvert à cette occasion qu’en plus d’être sexiste, le milieu était aussi homophobe. À la soirée de fin d’année, quand je me suis retrouvée coincée contre un mur par trois collègues, et qu’un quatrième a fourré de force sa langue dans ma bouche en me palpant les fesses, j’ai regretté de ne pas être allée voir les RH plus tôt. Puis quand j’ai pu obtenir un rendez-vous, j’ai compris que de toute façon, ça aurait rien changé. Que j’étais pas la seule, qu’ils étaient au courant, et qu’ils fermaient les yeux. Je suis une battante, alors j’ai enfilé ma carapace, et j’ai décidé que je tiendrais bon, coûte que coûte. J’éviterais toutes les soirées, vraiment trop risquées, et je ferais mon boulot en fermant mes oreilles aux insultes que le reste de l’équipe passait son temps à m’adresser depuis mon coup de gueule. J’allais quand même pas laisser ces connards détruire mon rêve.

Et puis, avec le lancement du jeu qui approchait, j’ai découvert le crunch. Non, je me suis pas mise à faire des séries d’abdominaux de manière frénétique ; j’ai pas non plus commencé à engloutir des tonnes de tablettes de chocolat croustillant – désolée, elle était facile, celle-là. Le crunch, dans les studios de jeux vidéos, c’est cette période, en fin de développement d’un projet, où on met la pression aux équipes pour qu’elles terminent dans les délais. Un conseil ? Ne choisissez jamais un travail parce que vous appréciez le produit fini, sans vous être renseigné avant sur la manière dont il a été fabriqué ! Je sais, il faut croire que j’ai été bête à manger du foin, pour décider de ce que je ferais de ma vie sur un critère pareil… Enfin, en tout cas, un jeu vidéo, OK, ça fait le bonheur de millions de joueurs. Mais derrière, y a des dizaines de personnes qui ont bossé dessus, souvent des passionnés, d’ailleurs, comme moi. Et y a aussi un studio, qui généralement a annoncé une date de sortie à l’avance, qui veut que son titre se vende bien, et que ce soit un produit de qualité, parce qu’il tient à garder sa réputation, et que la compétition est rude. Et que fait-il, le studio, pour remplir ces objectifs ? Pas de scoop ici, aucune méthode miracle, juste une vieille recette éculée qui a fait ses preuves depuis la naissance du capitalisme de production : il exploite les petites mains. Le crunch, donc, c’est cette période, où on te demande de mettre un gros coup de collier pour boucler le projet. Mais c’est pas grave, qu’on te dit, parce que ça dure pas longtemps. Quelques jours. Qui se transforment en quelques semaines. Voire en quelques mois. Où tu comptes plus tes heures. Où tu restes au studio jour et nuit. Et le week-end, aussi. Et où tu culpabilises quand tu prends le temps de rentrer chez toi pour prendre une douche et dormir un peu, parce qu’on sait jamais, un collègue, qui est resté, lui, aura peut-être besoin de toi pile à ce moment-là sur un point précis, et perdra un temps précieux en se trouvant bloqué par ta faute. J’ai vécu des mois d’enfer. Tous les développeurs du domaine vous le diront, le crunch, c’est inévitable, c’est répandu partout dans le milieu, que ce soit sur les licences réputées, ou pour des titres indépendants. Personne y échappe. Je m’étais promis de tenir, alors j’ai serré les dents. J’étais déjà pas grosse, mais pendant les mois de crunch, j’ai perdu huit kilos. J’ai fini épuisée, sur les rotules. Je sais même pas comment j’ai réussi à ne pas craquer. Mais j’étais sûre d’une chose : plus jamais ça. Le jour où le jeu a été commercialisé, j’ai donné ma démission.

J’ai pris le temps de récupérer. J’en ai profité pour fureter, voir si ce que j’avais vécu, et qui a posteriori, maintenant que je pouvais prendre du recul, me semblait inadmissible, était dénoncé dans la presse. J’ai trouvé quelques articles. Y a notamment un journaliste d’investigation qui fait un super travail aux États-Unis pour dénoncer toutes ces dérives. Ensuite, je me suis demandé ce que j’allais faire. Hors de question que je remette les pieds dans un studio de jeux vidéos. Heureusement, avec des compétences en développement informatique, y a pas mal d’autres débouchés. Alors, quitte à prendre une autre direction que celle que j’avais empruntée jusqu’ici, avec ma passion en guise de boussole, j’ai bifurqué plein sud. Je me suis fait embaucher dans une SSII, une société de services en ingénierie informatique. À l’opposé du métier dont je rêvais ado. Le repoussoir du développeur. L’anti-boulot passion. Je m’étais renseignée au préalable : cette fois-ci, je savais où je débarquais ! Chat échaudé… J’aurais pas affaire à des enfants de chœur, mais j’étais prévenue.

Désormais, j’entamais une nouvelle vie, dans laquelle j’étais décidée à me défendre, à en découdre pour améliorer mes conditions de travail, et à ne rien subir sans réagir. New Game +, en quelque sorte : je me contenterais pas d’essayer d’esquiver les coups en croisant les doigts et en espérant arriver à atteindre la fin du niveau, je prendrais part à tous les combats. Alors je me suis syndiquée. Chez Solidaires informatique. C’est marrant, à sa création, le syndicat s’appelait SUD Télécom. Sûrement un signe que, cette fois-ci, je suivais la bonne direction.

FIN

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Passionnée de lecture dès son plus jeune âge, Catherine Phan van dévore les romans de divers genres, rêve d’écrire, et s’y essaie timidement dès le début du collège. Mais pendant de longues années, ses récits suivent tous le même chemin : celui de sa corbeille à papiers… Jusqu’au jour où, début 2021, elle décide finalement, pour ne pas vieillir avec des regrets, de s’armer de courage et de livrer ses futurs textes à des regards extérieurs.

https://catherinephanvan.fr/