Un rideau sur le monde

Mercredi soir. 21 h 30.

Le rideau rouge était tombé quelques instants plus tôt. En faisant preuve d’un peu d’imagination, on pouvait encore entendre depuis les loges des artistes les applaudissements des rares spectateurs ayant eu le privilège d’assister à la répétition générale. Prochaine étape : deux semaines de représentations. Jérôme Dastier, debout devant son casier personnel, troquait ses habits de scène contre ses vêtements de ville. Bien qu’encore enivré par cette trépidante soirée, il lui tardait de rejoindre la quiétude de son foyer afin de prendre un peu de repos. Surtout que les prochains jours s’annonçaient particulièrement exaltants. Deux heures de Donizetti demandaient beaucoup d’engagement et de concentration, mais quel plaisir de pouvoir chanter un tel opéra. Les occasions de ce genre se faisaient si rares en cette période d’instabilité. Tandis que Jérôme finissait de boucler sa ceinture, un de ses collègues ténors, un homme replet au sourire contagieux, se rapprocha de lui.

— On s’en est plutôt bien tiré, pas vrai ? l’apostropha-t-il, guilleret. Et ton solo, franchement j’adore.

— Merci Stefan, c’est très gentil. Oui, ça rend bien. Le chœur à une bonne homogénéité, la musique est vraiment belle… Je pense que les spectacles vont bien se passer. Ces dernières semaines de travail ont été intenses, mais elles ont porté leurs fruits. Nous sommes prêts.

— Et on est beau, en plus ! ajouta Stefan en brandissant un large cintre où pendait un ample costume tout droit sorti du XVIIe siècle. Ça change du smoking ou du frac ! Tu te rappelles la dernière fois où ils nous ont déguisés comme ça ? Ça fait au moins, quoi… sept ans ? Plus peut-être. Franchement, ça me manquait. Pas toi ? Tu sais quoi ? Il y a vingt-cinq ans, j’aurais dû passer le concours de la Bastille ! Côté costumes, ils ne s’ennuient jamais, eux. (Le sourire de Stefan se figea un instant sur ses lèvres) Quoique maintenant, les productions d’époque, ils n’en voient plus vraiment non plus…

— C’est ce qu’il semblerait, confirma Jérôme avec gravité. Tu te rappelles du MacBeth de l’an dernier avec ces sorcières en tailleur moulant ? Quelle hérésie… Mais bon, la musique continue, c’est le plus important.

— C’est vrai, c’est vrai. Et quelle musique ! Personnellement, Donizetti je ne m’en lasse pas. Et pour une fois, on a un chef qui sait vraiment diriger ce répertoire. Il sait ce qu’il veut et il l’impose ! D’ailleurs c’est pour ça qu’il t’a donné ce petit rôle. Depuis le temps que tu passais des auditions… Eh bien, tu l’auras eu ton heure de gloire. Et juste avant la retraite en plus !

— Oh, la retraite tout de suite, s’esclaffa monsieur Dastier en enfilant son manteau, ne me vieillit pas si vite ! Ce n’est pas parce que Hugues est parti en avance que tous les hommes de soixante ans doivent craindre pour leur emploi.

Mais, malgré son ton badin, ses paroles sonnaient faux. Stefan, soudain gêné, se tut un court instant avant d’enchainer d’une voix mal assurée.

— Je ne voudrais pas t’inquiéter davantage, mais avec la crise sanitaire, on raconte que les restrictions de postes vont aller croissant. Enfin, tu vois ce que je veux dire… Au dernier confinement, ils nous ont payés plein salaire pendant deux mois à rester à la maison. Imagine que ça recommence encore une ou deux fois ? La boite va profiter de la crise pour réduire les effectifs du chœur. C’est ce qu’ils voulaient déjà faire depuis des années de toute façon.

— On verra ! grommela Jérôme, se forçant à sourire. En attendant, on a du travail et on s’exprime en public ! Tu te rends compte ? Ce genre de production coûte une blinde. Des costumes d’époque, de somptueux décors, de jeunes et talentueux solistes… On joue à guichet fermé. Les gens ont soif de culture, de divertissement et de rêve !

— Oui, tu as raison, s’écria Stefan. Vive Donizetti et vive la musique ! Pas vrai les gars ?

Les quelques artistes encore présents dans la loge se fendirent d’un rire bon enfant qui réchauffa aussitôt l’atmosphère. Ayant fini de s’habiller, monsieur Dastier souhaita une bonne soirée à Stefan et à ses collègues, puis quitta le Théâtre afin de regagner sa voiture. Encore une heure de trajet et il serait chez lui. Il hésita à allumer la radio, mais ne souhaitant pas entendre une énième fois les discours déprimants de certains animateurs, il préféra s’en abstenir. Distanciations, port du masque, règles d’hygiène et de comportement social… Il connaissait tout cela par cœur. Concilier musique et protocole sanitaire n’avait pas été de tout repos, mais grâce aux efforts de chacun, tout le monde avait pu continuer à travailler et partager sa passion. Un cédérom trainait sur le siège passager, il l’attrapa et le glissa dans l’autoradio. La mélodie grave et solennelle du premier mouvement de la Symphonie N.3 de Mahler emplit lentement l’habitacle, plongeant le conducteur préoccupé dans une douce quiétude. Rien de tel que l’œuvre d’un maître pour oublier ses soucis.

Le lendemain. 8 h 10.

Jérôme Dastier était en train de terminer sa troisième tartine de confiture lorsque son portable sonna. Curieux, il jeta un coup d’œil à l’écran pour voir qui l’appelait à cette heure. En voyant le nom de son régisseur s’afficher, il prit l’appel immédiatement.

— Bonjour Jacques, dit-il, un souci ? Le raccord avant le concert est avancé finalement ?

— Non… Non, ce n’est pour ça que je t’appelle. Tu as écouté le discours du Président hier soir ?

— Ah, c’était hier soir, c’est vrai. Non, je suis rentré directement après la générale. Je n’ai même pas écouté les infos à la radio d’ailleurs, je n’avais pas la tête à ça. Pourquoi ?

— Nous sommes reconfinés, Jérôme, c’est officiel.

— Non ! Je n’osais pas croire qu’ils en viendraient encore une fois à cette extrémité, après tout le mal qu’on s’est donné pour appliquer le protocole sanitaire au sein du chœur ! Après… Eh, merde les spectacles ! Attends, le confinement prend effet quand ? Lundi ? Si ça se trouve…

— Il commence après-demain, répondit promptement le régisseur sans laisser le temps à son interlocuteur de se faire de fausses joies. Toutes les représentations ont été annulées. Je suis désolé mon vieux.

— Oh non… Pas encore ! Tu sais tout le mal que l’on s’est donné pour se plier aux règles de distanciation. Chanter à un mètre de distance de son voisin, respecter les gestes barrières, se désinfecter les mains avant et après chaque répétition, mettre le masque dès qu’on arrête de chanter… on a tout fait bon sang ! Et là, après deux mois d’efforts, on nous empêche de nous exprimer ? On nous musèle ?

— On s’en doutait de toute façon, soupira Jacques d’une voix lasse. C’était couru, tu le savais aussi bien que moi.

— Oui, mais je voulais y croire. Nous voulions tous y croire, pas vrai ? (Jérôme prit quelques secondes pour se calmer. Après tout, son régisseur n’était en aucun cas responsable de ce retournement de situation) Enfin bon, merci de m’avoir prévenu. Je l’aurais appris tôt ou tard, mais c’est toujours plus agréable quand c’est un ami qui te l’annonce de vive voix.

— Après vingt-sept ans, je te devais bien ça. Bon, bah prend soin de toi. Je vais envoyer un mail aux autres, même s’ils doivent probablement être déjà au courant. Ce genre de nouvelles circule vite, d’ordinaire.

— Tu connais mon goût pour les réseaux sociaux et la télévision, grommela Jérôme en tripotant sa moitié de tartine enduite de gelée de groseille. Allez, bon courage à toi aussi. Et encore merci mon vieux.

Après avoir raccroché, monsieur Dastier resta un moment silencieux, hagard. Il n’avait pas menti à Jacques. Même si un reconfinement semblait inévitable pour bon nombre de gens et que ce mot était sur toutes les lèvres, il avait espéré que l’État n’en arriverait pas là. Il avait espéré que toutes les mesures, pourtant drastiques voir antinaturelles auxquelles lui et ses complaisants collègues s’étaient pliés, suffiraient à endiguer la fameuse « deuxième vague ». Hélas, cela n’avait pas été le cas. Il hésita à appeler Stefan et Daniel pour le leur annoncer, mais il se ravisa. Toujours au courant des moindres annonces de l’État, ils devaient sûrement être déjà au courant. Du reste, la perspective d’évoquer avec eux ce nouveau coup dur pour la culture et le monde de la musique ne l’enchantait guère. Qu’aurait-il bien pu leur dire de toute façon ? Leur déception et leur frustration devaient au moins être égales à la sienne, inutile de jeter de l’huile sur le feu.

— Ils ont reconfiné, chéri, dit soudain une voix féminine dans son dos.

— Je sais mon amour, répondit Jérôme en se tournant aussitôt pour lui faire face. Jacques vient de m’appeler pour me le dire. Je me suis senti un peu idiot, j’aurais dû me tenir au courant de l’évolution des…

— Cela n’aurait rien changé à l’affaire, déclara son épouse avec fermeté. Moi non plus je ne le savais pas, c’est Hortense qui vient juste de me l’annoncer. Elle l’a vu sur Facebook.

— Heureusement qu’elle est là, ironisa-t-il. Tu vois, sans télévision, on est vraiment coupé du monde…

— C’est justement pour ça qu’on ne paye plus le câble depuis des années. Pour se protéger de tout ce stress et de cette pression constante que les médias nous font subir. À ton avis, pourquoi avons-nous décidé de vivre à la campagne, malgré ton travail à Paris ?

— Oui, tu as raison. (Jérôme se tut un instant, puis soupira) N’empêche, même si j’en doutais, ça fait un choc.

— Bien sûr que ça fait un choc, tu as fait tellement de concessions ces dernières semaines. Et puis le premier confinement n’est pas si loin, on n’a même pas eu le temps de s’en remettre qu’on replonge de nouveau dans un autre ! Quelle plaie !

— Faut croire qu’ils n’avaient vraiment pas d’autres choix… cracha monsieur Dastier, amer.

— C’est ce qu’ils prétendent en tout cas, s’exclama Hortense en faisant irruption dans la cuisine. Tu sais, ils n’ont pas vraiment besoin de donner de raisons. C’est comme avec le couvre-feu : ils commandent et on obéit. « Pour le bien commun », disent-ils. Enfin, passons, c’est fait. (La jeune fille s’avança pour étreindre la main de son père, modeste tentative pour lui témoigner du réconfort) Quel dommage pour tes spectacles papa, et pour ton solo, depuis le temps que tu rêvais d’en avoir un.

— Oui, comme tu le dis. Un beau rêve, hein ? Tout ce travail, toutes ces semaines d’efforts… Et cette belle musique qui ne profitera à personne. Tu imagines les gens qui ont réservé leurs billets ? Le Théâtre va devoir tous les rembourser. Déjà qu’ils ne faisaient presque plus de représentations et avaient modifié tout leur planning afin de s’adapter au couvre-feu…

— Nous vivons une époque difficile chéri, il faut faire avec, déclara madame Dastier, pragmatique. Quant à ton travail, ce n’est pas perdu. Pourquoi tu ne ferais pas un enregistrement ? Tu pourrais le poster sur YouTube, Hortense pourrait t’aider.

— Bien sûr, ce serait génial !

Jérôme fit la moue.

— Sans l’orchestre et les autres choristes, ça risque d’être assez inintéressant… Et puis les costumes sont restés au Théâtre, c’était justement le clou du spectacle. Sans parler du maquillage, des décors d’exception et du cadre en lui-même. Non, il vaut mieux que je m’en fasse une raison.

Hortense et sa mère gardèrent le silence, ne sachant que répondre. Ce genre de répertoire n’était effectivement pas fait pour être chanté à capella et remuer le couteau dans la plaie ne servirait à rien. À quoi bon chanter, si personne n’était là pour écouter ? Sans public, comment partager sa passion ? Compte tenu de la situation, les costumes ainsi que les décors seraient rapidement renvoyés par avion au Metropolitan Opera de New York, presque sans avoir été utilisés. Les maquilleuses, les membres de l’équipe technique, le metteur en scène, le chef d’orchestre, les soixante choristes, les quinze danseurs, et les quatre-vingts musiciens se retrouveraient à nouveau inactifs. Seuls avec leurs rêves, leurs envies déçues et leur savoir-faire unique inemployé. Ils avaient déjà vécu cela. Le premier confinement avait été comme un coup de massue. Du jour au lendemain la France s’était figée, les commerces avaient été fermés tout comme les libraires, les concerts ainsi que les représentations et les tournées de toutes sortes annulées ou repoussées. Un chanteur ou un musicien ne pouvait pas faire de télétravail. S’arrêter de travailler signifiait s’arrêter de chanter, de côtoyer ses collègues, de partager son amour pour la belle musique. Arrêter de transmettre sa vision d’un monde, d’une culture, à des gens venus écouter et se nourrir de choses bien plus subtiles et importantes que de simples sons ou de vulgaires mélodies. En des temps si difficiles, c’est justement de cela dont le monde avait besoin. Les enregistrements sur cédérom et les vidéos lives sur YouTube ne faisaient pas tout. Rien ne pouvait remplacer l’échange subtil entre un musicien et son public, entre l’auditeur et l’interprète.

— Au moins tu es toujours payé, dit-elle à son mari. Penses aux libraires, à Arnaud et Paul qui ont dédiés leur vie entière au théâtre et qui ne peuvent plus jouer, aux auteurs de tous horizons et à tous les intermittents du spectacle qui risquent de ne plus toucher de revenus pendant des semaines.

— Mais j’y pense justement, soupira monsieur Dastier d’une voix atone. J’y pense, et cela m’attriste énormément. Mais qu’y puis-je ? (Jérôme se tut un instant avant de reprendre d’un ton plus posé) Tu as raison, ma situation pourrait être bien pire. Je vais appeler Arnaud et Paul pour voir comment ils vont, et si nécessaire, nous les aiderons à passer cette période difficile. C’est le moins que nous puissions faire.

Les yeux pétillants de larmes, Anne Dastier étreignit son mari. Hortense, incapable de résister à l’élan d’affection et de fierté qu’elle ressentait elle aussi, l’enveloppa de ses bras. Les prochaines semaines n’allaient pas être faciles, mais, ensemble, ils pouvaient surmonter n’importe quelle difficulté.

FIN

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Musicien, musicologue et homme de lettres, Victor Benusiglio est né en 1992 à Paris. Résidant actuellement dans le bocage sarthois, il partage son temps entre sa vie de famille, ses projets d’écriture et son travail au sein de l’entreprise familiale.