Frontale

Je suis descendu à la frontale, comme un mineur de fond. L’escalier était étroit, je manœuvrais pour ne pas cogner l’étui qui pesait un âne mort. Avec mille précautions je l’ai déposé sur le sol douteux de la cave, j’en ai sorti mon instrument. Le pavillon projetait sur les murs des aplats lumineux, fantômes argentés à la lueur de la torche.

Avec cette humidité, je vais flinguer mes tampons, c’est sûr.

Voilà où j’en étais. Je n’en voulais à personne. Qu’est-ce qu’un saxophone, sinon un formidable projecteur d’aérosols, me permettant de partager mes miasmes avec les spectateurs du dernier rang ? Entre deux morceaux, je retournais l’instrument pour en extraire l’eau accumulée, qui faisait à mes pieds une flaque de salive et de condensation. En pleine épidémie ! un vrai danger public.

J’ai attaqué Donna Lee à fond de train, sans échauffement. Mon anche grinçait nerveusement, mes doigts martelaient les clés — je ne voulais rien savoir d’autre.

***

J’étais à peine arrivé au sous-sol quand la minuterie s’est arrêtée, me plongeant dans une obscurité à couper au couteau.

Merde !

Pour la première fois, j’avais oublié ma frontale. Ma petite virée en spéléo commençait mal.

J’ai déposé délicatement mon étui, et me suis mis, à tâtons, en quête d’un interrupteur.

'chier !

J’ai buté sur quelque chose – une de ces boîtes sinistres qui servent de piège à rats – et me suis emmêlé les pinceaux, pas loin de m’étaler. Mes doigts couraient le long d’un mur humide. Je ne savais plus du tout où j’étais.

Et là, alors que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, j’ai discerné une lueur au fond du couloir, vacillante, comme la lanterne d’un voyageur dans la montagne.

Je me suis approché. C’était la porte de la chaufferie, entrouverte. Quatre photophores tremblaient au sol, quand sur les murs se déployait une ombre gigantesque. C’était une fille, en tenue de danse, casque sur les oreilles. Elle a terminé son enchaînement avant d’ôter un écouteur.

« C’est toi qui fait tout ce bruit ? »

Je devais avoir l’air bien idiot, en survêt informe, les bras ballants, dans cette demi-pénombre. Heureusement qu’en plus je n’ai pas ma frontale, ai-je pensé. Devais-je mettre un masque ? Je n’en avais pas sur moi, certain de ne croiser personne ici-bas. Dans le doute, je restais à bonne distance.

« Oui, désolé, le son porte beaucoup… J’habite au huitième, et la tolérance de mes voisins n’a pas survécu au premier confinement. Et toi, qu’est-ce que tu fais là ? »

Elle désigna l’immense salle d’un geste du bras.

« Tu crois que j’ai ce genre d’espace chez moi ? » Je n’étais pas sûr qu’il s’agisse d’une question. Elle a fini par sourire. « C’est le seul local de l’immeuble où je puisse répéter… c’est aussi grand qu’un plateau, et on n’est pas dérangé. Et il y fait bien chaud ! »

Nous avons encore échangé quelques mots puis, en lui souhaitant une bonne répète, je suis reparti en quête d’un interrupteur. Une fois dans mon box je n’osais plus souffler, sachant qu’elle entendait probablement chaque note à travers les minces cloisons. Il m’a fallu une bonne séance de gammes et d’arpèges pour surmonter ce trac inconnu.

Je n’étais donc pas seul. Il allait falloir cohabiter.

***

« J’ai parfois du mal à me concentrer, quand tu joues sur un rythme très différent du mien. Mais c’est un bon exercice. » Nous avions pris l’habitude de discuter de temps en temps, lorsqu’on se croisait au pied des escaliers. « Alors, je coupe tout, et je suis ton tempo. Après avoir bien travaillé, c’est ma respiration. »

Sans doute l’avions-nous pensé en même temps. Mais c’est elle qui a fait le premier pas.

« Tu ne veux pas jouer un truc sur lequel on puisse danser ? Sur tes impros, c’est pas évident. »

Ce jour-là, j’avais passé une tête à la porte de la chaufferie, pour dire bonjour. Elle ne portait pas son casque.

« Tu veux que je joue, genre, ici ? » Elle s’est marrée. « Bien oui ! pourquoi pas ? »

J’ai sorti mon saxo et ai entamé prudemment un blues medium, Bag’s Groove ou Sandu.

« Laisse-toi aller, sors des standards ! Invente autre chose. »

Alors, les rôles se sont inversés : elle a commencé à danser, sans musique, devant moi, de ses enchaînements fluides, désarticulés, ces torsions terribles qu’elle paraissait effectuer sans le moindre effort ; une pulsation, puis un tempo étaient suggérés — comme une polyrythmie à la Elvin Jones, le pied qui retombe immanquablement sur deux et quatre malgré les digressions nichées dans les contretemps. Elle était ma section rythmique ; je n’avais plus qu’à m’y fondre. J’ai prudemment exposé une gamme modale — phrygienne. Joué avec cette idée. Elle me répondait d’un mouvement nouveau. Nous nous faisions écho, comme un soliste qui se nourrit des relances du groupe. Mais étais-je le soliste ? Je doublais le tempo sur des triolets parsemés d’accidents ; elle se démembrait, touchée au cœur — à moins que ce ne fût l’inverse. Cela a duré dix minutes ; j’étais vidé pour la journée.

Je suis remonté ce soir-là la frontale un peu plus légère, l’étui dansant au bout de mon bras.

***

Sans nous concerter, cette escapade est devenue notre rituel.

J’émergeais de mon box après deux heures de gammes et de déchiffrage. Je la retrouvais à la chaufferie, où elle travaillait pointes et jetés, apprenait la chorégraphie d’un lointain projet. J’avais encore le saxophone autour du cou, elle était toute échauffée ; nous pouvions improviser.

J’admirais sa discipline de fer, l’exigence de ce métier aux confins de l’art et du sport. Les petites blessures, les douleurs constantes. Je descendais un thermos de thé et deux cups en plastique, et nous discutions assis par terre, au pied de la chaudière ronflante.

Au fil des jours, des motifs revenaient, me tombaient sous les doigts alors qu’elle reproduisait les mêmes séquences. Une idée naissait, puis une autre. Au bout d’une semaine, sans en avoir parlé, nous avions dix minutes chorégraphiées sur une thématique. Les ombres dansaient par-dessus les bougies ; son corps, déformé, vibrant sur les murs, et le pavillon, monstrueux, étalé au plafond. « On a déjà notre décor » — c’était une évidence.

Je n’avais jamais si bien travaillé de ma vie ; je n’aurais quitté ce confinement pour rien au monde.

***

Lors du premier confinement, j’étais retourné chez ma mère. Je jouais douze heures par jour, je me prenais pour Coltrane, le bec en bouche au saut du lit. Je soufflais dans le jardin, les voisins étaient loin, ils s’en foutaient. Je m’étais inventé un emploi du temps ; je courais, faisais du yoga, laissais mijoter des agneaux de sept heures, des cannelés et des cupcakes. C’était notre drôle de guerre, notre Mai 68 pour Millennials, l’an 01, tous à la maison, rien ni personne ne nous empêchera de recommencer, différemment, par écran interposé, de bâtir le monde d’après sur Zoom et sur WhatsApp — on allait voir ce qu’on allait voir, le travail, l’émancipation, les hôpitaux, la transition écologique, la culture salvatrice, ah, comment vivre sans l’art !

Huit mois plus tard, les soignants sont sur les rotules — mais à présent tout le monde s’en fout ; les jeunes en veulent aux vieux de leur voler leurs vingt ans ; les boomers, sûrs de leur bon droit, préfèrent perdre un poumon que de renoncer à un pouce de leur liberté. Plus personne ne croit en rien, à part qu’on se fait vaguement enfumer. Par qui ? Pourquoi ? Du fond de mon sous-sol, je n’en ai pas la moindre idée.

Huit mois plus tard, le cœur n’y était plus. Je suis resté à Paris, les quatre murs suintants de ma cave pour tout horizon professionnel, et je soufflais, je soufflais à la poursuite de Charlie Parker — jusqu’à pousser la porte de la chaufferie.

***

Le confinement a bien fini par s’arrêter. Nous sommes tous deux remontés de notre cave, une dernière fois, deux ours sortis d’hibernation. J’ai ôté ma frontale — qu’allions-nous faire, à présent ?

L’immeuble était silencieux ; nous voilà dehors, éblouis, un soleil de décembre. Enfin je te vois en pleine lumière.

« Tu crois qu’on pourra montrer ça à quelqu’un, un jour ? »

« Un public, tu veux dire ? »

Nous avons ajusté nos masques, riant comme des collégiens, prêts à conquérir ce monde déconfiné.

FIN

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Vit et travaille à Paris. Il aime se frotter à divers genres littéraires, en vers ou en prose. Ses nouvelles et poèmes ont pu être lus dans les revues Dissonances, Rue Saint Ambroise et Le Coquelicot.