Anne et Dory

Anne est à l’arrêt. Pour cette artiste de cirque, la roue a cessé de tourner depuis quelques mois. Au début, sa troupe avait encore la possibilité d’organiser des représentations à mi-guichet fermé. Mais alors, elle et ses amis guignols avaient dû doubler les bouchées et boucher les derniers espaces d’un temps déjà bien employé. Anne est malhabile quand il s’agit de décrire son quotidien, peut-être parce que celui-ci lui paraît déjà bien lointain ; peut-être aussi parce qu’elle est aussi légère en propos que sur scène. Des images valent encore mieux que des mots, alors elle se sert de son téléphone pour nous raconter sa vie qu’elle conjugue déjà, malgré elle, au passé. Acrobaties gracieuses et musicales. Ligne d’équilibriste, souplesse de marionnette, spontanéité clownesque. Le numéro l’intéresse moins que sa mise en manège. Habituellement, elle prend place au milieu du public en passant par l’entrée des spectateurs, et elle attend. Elle attend que ses compères entament leurs improvisations diverses et inspirées. Elle attend son tour et surtout, elle attend que plus personne ne l’attende. Alors, elle se lève et fait parler l’enfant qui veille en elle. De gestes imprévisibles en palabres aléatoires, elle détonne et ne se lasse d’autant surprendre ses copains plaisantins que ses voisins de gradin. La plupart des fois, au cours de ses inventions spontanées, elle ne dit rien. Elle se contente de faire. Elle ouvre une bouteille de champagne et la sirote, elle gesticule sur sa chaise, elle fait le poirier dans les allées, elle prétend qu’elle est libre, ni regardante, ni regardée. Et libre, il se pourrait bien qu’elle le soit, réellement. La vie d’Anne est un cirque. L’improvisation, son train-train. L’absurde, sa loi. Elle vit en compagnie de Dory, sa poule attachée comme attachante, qui l’accompagne où l’envie lui prend d’aller. Parfois sur sa tête ou sur une épaule, parfois dans l’herbe d’un parc municipal ou sur une table de pique-nique, Dory picore la vie comme Anne l’embrasse. Elles s’y adaptent en l’accueillant sans la prier. Cet été, faute de chapiteau, Anne a travaillé pour son amie Maria, laquelle est propriétaire d’un camping, dans le Pays basque. Il s’agissait d’organiser des promenades à cheval pour les petits et les grands enfants qui seraient prêts à braver l’Incertain pour partir en vacances. Un succès. Un bol d’air spontané au milieu des temps qui courent et qui croulent sous le poids d’une indécrottable anxiété rémanente. En septembre, après que les derniers sourires voyageurs eurent quitté les lieux, Anne a laissé Dory se reposer au camping, le temps d’une quinzaine. Les vendanges. La vie d’artiste apprend la vie tout court. L’imprévu, l’impensable, la veine et l’éclat. Alors, pas d’apitoiement. Le carrousel hiberne, le carrousel hiberne. On fait avec. Ses compagnons de route aussi ont su saisir l’opportunité offerte par l’état des choses actuel pour s’élancer vers de nouveaux horizons colorés. En Bretagne, une partie de la bande en est aux prises avec un vieux corps de ferme. À terme, l’endroit devrait servir de lieu de répétitions comme de résidence artistique à qui se sentirait la plume inspirée par les joies du Cirque.

Souvenir d'octobre au Pays Basque,
Reims, 30 décembre 2020

FIN

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Maël, 27 ans. J’ai commencé à écrire il y a trois ans, à la sortie d’études un peu trop longues au cours desquelles j’avais fini par perdre mon âme d’enfant. Aujourd’hui, j’ai délaissé le milieu universitaire pour un mode de vie nomade et désordonné dont je tente de dessiner les contours à l’aide de courts textes que je m’amuse à publier sous le pseudonyme de Marius Chapiteau, ce moi rencontré sur le bitume.

https://mariuschapiteau.wordpress.com/