La gifle

Mon amour

Je t’envoie ce mail sur ta boite perso afin de pouvoir l’ignorer, ignorer que je l’ai écrit, ignorer ce que tu en auras fait. Une fois posté, il sera comme un résidu enfoui, désormais absent de toute mémoire comme de toute vie. Après cela, pour moi, plus rien de ce qui en aura motivé la rédaction n’aura existé.

Alors voilà.

Tu sais : il y a trois ans, cette petite boule au sein droit. C’était rien, même pas mal. Une mammographie juste pour se rassurer avant les vacances. Et puis l’annonce, la catastrophe ; je ne vais pas épiloguer là-dessus. Quand ça arrive comme ça, d’un coup, l’esprit réagit instinctivement : il-faut-affronter relève de l’évidence, pas du choix ni de la tactique. On rassemble ses forces, on fait le tri entre l’essentiel et le secondaire et l’on fonce : biopsie, radiothérapie, chirurgie, chimio. Les choses s’enchaînent à une vitesse folle. Pendant toute cette période du traitement je t’ai parfois admiré : tu tenais le cap ; pour moi et nos deux merveilleux adolescents, tu t’es montré fort, fiable, le fanal dans la tempête, la boussole sur l’océan, le havre pour reprendre force, en vrai marin que tu es ! Mes cheveux ont repoussé, les marqueurs ont réintégré leurs enfers. Il a subsisté alors ce stigmate infâme d’une mastectomie partielle que par lassitude je ne voulais pas faire « réparer », selon l’expression convenue de la médecine, expression qui me donnait parfois l’impression que j’étais à voir plus comme une mécanique en panne que comme une femme !

Et c’est à ce moment que j’ai commencé à sombrer, au moment où j’ai été déclarée guérie, justement. Le début fut insidieux, un état entre soulagement et angoisse, entre bonheur et contrainte, un sentiment qui mêlait la revendication de ma féminité au doute que celle-ci m’ait abandonnée. Car, vois-tu mon amour, petit à petit s’est insinuée en moi cette suspicion d’une forfaiture de moi contre moi : comment avais-je pu produire cette chose-là ? Mes seins, généreuses mamelles qui avaient assouvi deux vigoureux appétits devenaient les otages d’un crabe dévoreur qui encore m’émiettait ; j’étais toujours rongé par une tumeur qui continuait à exhiber sa nuisance, ce sein atrophié, injure à mon statut de femme. Je voulus alors me plonger dans l’ignorance, mais cet effort pour chasser de ma conscience cette monstrueuse cicatrice ne faisait qu’en renforcer la présence obsédante : moins je voulais le savoir, plus j’y pensais. Lentement j’abandonnai toute velléité à « être », être ta compagne, être la mère de nos enfants, être quelqu’un simplement… J’étais deshabitée du sentiment d’appartenance à une collectivité quelconque : les Amazones ont disparu depuis longtemps et leur vaillance ne m’était d’aucune exemplarité. Au quotidien, je faisais parce qu’il fallait. C’est tout. Mon corps m’avait trahi, j’étais devenue une apparence dispensée de sa référence charnelle. Pouvais-je même revendiquer être une apparence ? Je prenais mes distances avec moi-même. Toi tu ne te rendais compte de rien. Alors j’ai commencé à t’éloigner de moi, comme je l’avais fait pour ma propre personne. Je ne l’ai pas décidé, cela s’est fait avec la spontanéité banale du ce-qui-doit-arriver-arrive. Progressivement tu me devenais étranger. Je comprenais de moins en moins ton comportement dont le sens m’échappait. Tu avais toujours les mêmes gestes de tendresse, ou parfois un mot que tu voulais gentil « Vous êtes bien jolie aujourd’hui Madame ». Comment pouvais-je l’être, quelle « Dame » voyais-tu en moi ? La maladie avait « suicidé » (c’est le mot qui m’est venu spontanément à l’esprit, un jour) l’idée que je me faisais de ma condition de femme, et tu prétendais me trouver jolie dans pareil état ? Tu refusais de regarder la réalité en face, ma réalité au bénéfice de l’ignorance du drame que je vivais. Parfois tu voulais que nous jouions de nos corps. Tes mains évitaient de s’attarder sur ma poitrine, ce reliquat répugnant pour un désir que tu voulais me faire croire encore vivace ! Tu faisais comme si rien ne m’était arrivé, comme si j’étais intacte alors que je n’avais qu’à baisser le regard pour éprouver l’horreur. Tu niais mon malheur plus que tu ne m’en consolais et par là même c’est toute ma personne que tu niais. Je me suis mise à te haïr : ton affection me paraissait sale, déplacée, abjecte. Fallait-il que tu aies peu de considération pour toi à pouvoir m’aimer malgré le spectacle sordide que je te proposais ! Ce désir te salissait. Tu méritais mieux que cette femme au corps repoussant. Je souhaitais de toutes mes forces que tu prennes une maîtresse et qu’ainsi repu d’une féminité authentique tu t’affirmes comme un homme, un vrai. Au lieu de cela tu multipliais les attentions de toutes sortes envers moi tandis qu’en mon for intérieur tu ne me suscitais que dégoût et écœurement en raison même de ces sentiments dont je me sentais indigne. J’étais devenue repoussoir à mes yeux, comment ne l’aurais-je pas été à ton regard ? Et c’est là…

Et c’est là, je me souviens très bien, c’était un dimanche après-midi, les garçons étaient sortis, je t’ai repoussé avec brutalité, ajoutant un méprisant « fous-moi la paix ». Nos regards se sont croisés. Et dans le tien j’ai vu toute la détresse du monde, toute l’incompréhension de la terre, vite suivies d’une étincelle de colère. Tu as explosé comme jamais je n’aurais cru que tu puisses le faire, toi ordinairement si calme : « Eh merde, tu n’es pas qu’un sein, fut-il mutilé ! » as-tu hurlé. Et tu as disparu je ne sais où. Je suis restée pantoise au milieu du salon, sonnée, KO debout, incapable de réagir. Mais réagir à quoi ? Je venais de prendre une gifle en pleine gueule. Je crois que j’ai écarquillé les yeux, je crois que je me suis tâtée pour m’assurer que je ne rêvais pas, je crois que j’ai cherché dans ma cervelle mon identité ou mon année de naissance, je crois que j’ai essayé de me souvenir de la date du jour. Je crois, mais en fait je ne sais plus. Le reste de l’après-midi a passé très vite. Bizarrement nous n’avons plus échangé une seule parole de toute cette soirée. Il fut jusqu’à nos fils pour garder le silence à leur retour. Souviens-toi, nous avons dîné sans mot-dire, puis tu es allé te coucher… Je dis silence. Je ne suis pas certaine que ce mot soit juste tant l’atmosphère m’a paru dense, compacte et non vide. Étrange moment quand j’y repense que ces instants où rien semble faire sens à tout.

Je crois qu’après, les choses sont allées très vite. Ta phrase tournait dans ma tête inlassablement, véritable coup de fouet qui impose au cheval d’ignorer que la charge est trop lourde. Oui mon amour tu m’avais fait mal, non pas mal à mon orgueil, mais mal à mon désespoir. Ce lundi matin je me suis retrouvée seule, seule face à moi, seule à la croisée des chemins, seule à devoir choisir. Je me suis approchée de la glace : « au fond, ces pattes d’oie au coin de l’œil.. ». Je me suis fait couler un bain offrant ma nudité à la caresse de l’onde tiède. Depuis combien de temps n’avais-je pas éprouvé tel bonheur, tel bien-être accordé à mon corps, telle réalité d’une chair qui se suggère à sa propre intimité ? Je me suis senti une, entière, sans que quelque idée parasite d’un morcellement n’en vienne contester l’authenticité. Au sortir, je me suis habillée, et non vêtue. J’ai ressorti la robe frangée qui te plaisait tant (ai-je eu du mal à la retrouver !). Je virevoltais devant la glace comme une enfant qui a passé en fraude un vêtement maternel : oui je me contemplais, je m’admirais. Comme une Nathalie Wood dans West Side Story je me suis mise à fredonner « I feel pretty.. »

Le soir je t’ai Accueilli et si j’écris ce mot avec une majuscule c’est bien pour lui donner ce sens de l’absolu qui ne supporterait aucun complément explicatif ! Au fil des jours j’ai repris confiance en moi : recevoir des amis pour ma « fabuleuse daube de canard », comme tu dis, aller faire du lèche-vitrine avec Jane ou simplement me remettre à lire. Bien sûr, parfois, de mauvais esprits sont revenus me hanter, le cheval refusait d’avancer. Alors l’évidence de ta présence me redonnait courage : tu n’étais pas qu’un aiguillon, tu étais l’incarnation d’une progression à laquelle je me devais, autant pour toi et nos enfants que pour moi, dans un même intérêt confondu : nul intercesseur ne venait justifier de ce bonheur auquel il m’était ordonné d’advenir.

Je ne dirai pas que long avait été ce cheminement. L’impression qu’il m’en reste c’est qu’il fut comme une sorte d’apprentissage : les jours succèdent aux jours, sorte de marches à gravir, ascension vers un sommet dont on ignore la distance qui nous en sépare. Mais là n’est pas le principal ; car il faut avancer, et cette progression vers un lieu désigné, mais cependant inconnu suffit à apporter sa récompense et susciter la plénitude de l’être pour lui-même : je fais, donc je suis fut la formule proverbiale qui m’a nourrie dans les moments de doute. Je l’ai lue dans ton regard, je l’ai vue à travers tes gestes, je l’ai entendue dans la douce impulsion de ta voix lorsque tu évoquais le programme de la télé ou le résultat d’un match de foot. Car jamais tu ne fis allusion à… Mais ton silence valait mieux que mille encouragements formulés sous la forme d’un altruisme trop indifférencié pour être honnête : nous souffrions ensemble, à nous de reconnaître cette identité de douleur pour n’en point faire le théâtre d’une épopée victorieuse factice. De même que j’ai toujours réfuté le terme de se battre contre, de même j’ai mis à distance ces mots de consolation dolente que m’adressaient parfois des amis mal inspirés. (Mais peut-on vraiment leur en vouloir ?)

Où en serais-je à présent si la maladie n’était venue toquer à notre porte ? Je ne sais. Je ne vais pas verser dans ce pseudo-romantisme du « remerciement à la fatalité » et du « j’ai beaucoup appris sur moi » qui m’exaspère tant. Mais je sais que la femme que je suis à présent l’est pleinement, sans complaisance ni soumission au mal, pas plus que de révolte, d’ailleurs. La seule limite qu’elle aurait pu connaître aurait été celle qu’elle-même aurait tracée, et c’est justement cela au-delà de quoi je suis passé un dimanche. Une seule gifle avait pu me rendre à ma liberté, une seule gifle avait pu me désasservir de cette illusion d’un sein manquant qui me définirait dans l’exclusivité d’une chair, d’une fonction. Une seule gifle avait pu à m’extraire du carcan d’une femme réduite à l’exigence d’une intégrité corporelle, et cette gifle c’était toi qui me l’avais offerte : « Tu n’es pas qu’un sein, fut-il mutilé ».

Ton épouse, si bien aimée de toi.

FIN

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