Demain, je danserai encore

Un verre de plus dans le gosier et c’est reparti. La bière, ses bulles qui gonflent les joues, réchauffent la gorge et noient l’estomac, s’infiltre en moi et je la prends. Entière. Euphorisante.

Buvez pour moi.

C’est la, quoi ? cinquième bière ? Je ne sais plus. Je ne compte pas.

Le monde tourne. Ces derniers mois, il a mal tourné. Il a inversé la tendance, défait toutes les croyances. Il a marché sur la tête. On dit pourtant aux jeunes filles qu’il existe un prince charmant. Un jeune homme beau, bon, bien, pas banal. Et le mien, il est venu. Comme dans les contes. Rien que pour moi. Même si je ne dormais pas — je ne dors jamais, je suis insomniaque — il est venu m’a embrassée a couché avec moi m’a dit qu’il m’aimait et d’un coup, d’un seul, pouf ! comme un shot d’absinthe qui soudain vous bouscule les nerfs, vous brouille la vue, secoue vos membres et vous fait tituber, d’un coup d’un seul le prince est devenu crapaud : un être sale, visqueux. Vampire : au sourire d’acier et aux dents tranchantes, qui se penche vers vous, souffle dans votre cou y plante ses crocs vous suce jusqu’à la moelle et vous laisse, vous abandonne, pantoise, vidée, blanche, les yeux écarquillés, l’horreur au creux du cœur et le rire disparu au coin de la rue, affalée au milieu de toutes ces autres princesses qui elles non plus, n’avaient rien vu venir. N’avaient rien demandé.

Priez pour moi.

Sixième bière, allez ! Ce n’est pas de l’alcoolisme. C’est samedi soir. La ville tout entière est en fête. Un festival, une batucada, un dernier week-end de joie avant la mort de l’été. Et pourtant, à la surface de mon corps flottant, sous mes yeux troublés, je crois qu’ils se réunissent tous pour moi. Autour de moi.

Dehors, il fait encore chaud. La nuit est tombée mais les lumières du bar jaillissent et explosent : du rose bonbon sur le pourtour de l’église, du violet par-dessus les clapotis du ruisseau, du bleu ciel aspergeant les feuilles vieillissantes de l’automne.

Émerveillez-vous !

Mes amies sont là. Il n’en manque pas une. Des verres entre les mains, des rires sur les visages, des yeux qui pétillent. La famille est là aussi, plus loin — assise, sage et discrète. Toutes célèbrent avec moi cette journée miraculeuse. Inespérée. Éprouvante. Une journée entière passée à attendre, s’effrayer, pleurer, laisser les cœurs faire des bons dans les poitrines pour. Ça. La fin. Enfin ! Une condamnation.

Applaudissons.

Applaudissons car, aujourd’hui, mon viol a été reconnu comme un viol. Il s’en est fallu de peu. Puisque les gens, dans les tribunaux, dans la rue, ne savent pas encore ce que c’est. Ne savent pas tant qu’ils ne l’ont pas vécu. Imaginez-vous, mon copain : au-dessus de moi, l’œil vif, la bouche ouverte, la main sur sa ceinture puis qui déboutonne son pantalon puis qui sort son sexe puis qui l’enfonce dans mon vagin et ne s’arrête pas, ne s’arrête pas, ne s’arrête pas, ne s’arrête pas jusqu’à ce qu’il jouisse. Et moi : au sol, des bleus sur les cuisses, les poignets cassés, des larmes sur les joues, le nez qui coule, les cris, les cris, puis la résiliation, la résiliation, l’attente, et ce putain de plafond qui n’en finit pas d’être un plafond.

Blanc.

Un autre verre de bière. Pour faire avaler l’image.

Applaudissons !

Cette journée passée, la paix refait surface. Elle s’était tapie, la lâche, sous des couches de honte, de silence et d’alcool. Il a fallu gratter, gratter et gratter pour la ressusciter.

Ce soir, disais-je, c’est différent. Ce n’est pas pour me bâillonner que j’ai invité les alcools : c’est pour célébrer. En contrebas, dans la rue, les orchestres jouent. Se succèdent. Je vois flou. Je vois flou mais je vois loin : des couleurs se distinguent, des baguettes s’élèvent dans les airs, des rires surplombent les tambours ; les claquements s’enchaînent, les gongs ! ripostent, les bangs ! s’abattent en une pluie diluvienne et la pluie saisit les os, soulève les poitrines et nous emporte haut, très haut au-dessus de la terrasse. Les gens se trémoussent. Tapent des mains. La batucada se rapproche, se rapproche, grandit : les visages joyeux des musiciens se précisent et je discerne les scintillements argentés de leurs sourires. Septième bière. Tout s’accélère. Le rythme précipite l’ivresse et d’un coup, surprise, les musiciens s’avancent encore, se séparent, par grappes escaladent les marches et se retrouvent, là, devant moi, à côté de moi, sur la terrasse. Au milieu des fêtards que cette visite illumine. Une musicienne me regarde ; entre deux battements de tambour, elle me regarde, ne me quitte pas des yeux, m’invite à lâcher prise. Alors je tombe dans un tuba, me noie dans les notes, baigne dans leur fougue et ressors, forte, exubérante, avec une envie folle de danser, de secouer mon corps, de pousser des cris, de me plonger dans l’insouciance et l’ardeur et le merveilleux.

Jouez pour moi !

Demain, je danserai encore.

FIN

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Quand Pauline Parent ne travaille pas dans un bureau parfaitement gris (tout va bien, son secteur professionnel, c’est le cinéma), sa synesthésie reprend le dessus : dans sa tête, les lettres ont des couleurs, les goûts une texture, les chiffres une place bien rangée dans l’espace. Elle a étudié l’archéologie égyptienne et les hiéroglyphes (mais ça n’a pas servi à grand-chose), puis les sciences politiques, et fait aujourd’hui partie de l’association féministe intersectionnelle ‘Les effronté-es’ (là, elle se sent un peu plus utile). Avec sa plume, elle ne peut pas s’empêcher de créer des situations réelles (avec une dose de surréalisme), parfois vécues (par elle ou par d’autres) et souvent sombres (mais justes).