Chocs

Je me souviens du choc entre nos deux corps.

Je me souviens du bruit de sa peau contre la mienne.

Je me souviens de la douleur à laquelle il était indifférent.

Je me souviens de ce qu'il a dit quand il a vu le sang couler entre mes

cuisses.

« Tu ne l'as jamais fait ou quoi ? »

Je me souviens de cette première fois dans le flou de l'alcool avec cet

inconnu.

Cet inconnu dont j'entends encore la voix cachée dans les draps d'autres

hommes.

Cet inconnu dépourvu de délicatesse qui m'a enlevé ma virginité dans les

vapeurs d'alcool.

Cet inconnu qui m'avait emmenée dans ces toilettes d'une boite de nuit

que je visitais pour la

première fois.

Cet inconnu dont je me souviens à peine du visage obtus.

Ce visage que j'ai vu pour la dernière fois, quand il a rangé son sexe

dans son jean, avant de me

laisser seule dans cet endroit sale.

Cet endroit qui m'a paru immense dans ma chancelance.

Je me souviens de toutes ces premières fois, ce soir-là.

Je me souviens de la tristesse que j'ai ressentie, en imaginant que

c'était la première image « d'une nuit d'amour » que j'allais garder.

Je me souviens m'être dit

« Au moins, c'est fait. »

Je me souviens me sentir sale.

Je me sens sale encore aujourd'hui,

De le faire, d'en parler ou même d'y penser.

Je me souviens avoir eu honte de ma première fois des années durant.

Je me souviens inventer une idyllique histoire à raconter à mes amis.

À tous ceux qui me posaient des questions sur ce fameux moment d'une

vie.

Je me souviens finir par y croire à force de la raconter de nombreuses

fois.

Puis je me souviens l'oublier lorsque je me retrouvais uniquement vêtue

de peaux.

Je me souviens avoir été terrifiée par les corps que je désirais.

Je me souviens avoir été pétrifiée devant mes propres désirs.

Je me souviens raconter la vérité de cette première fois, pour la

première fois le mois dernier.

Je me souviens du choc de mon ami en entendant mes maux.

« C'est violent. »

Je me souviens avoir employé ces mots pour le dire

« Il m'a baisé. »

« Je l'ai laissé faire. »

Je me souviens m'être dit que je n'étais pas guérie.

Je me souviens avoir enfin réalisé que ça m'avait touchée.

Que ça m'avait choquée.

Je me souviens de la première fois qu'on a été tendre avec moi.

Je me souviens avoir été émue aux larmes. Je me souviens m'être dit que

je n'étais pas normale,

Puis réaliser que c'était le passé qui ne l'était pas.

Je me souviens du choc que cette caresse avait provoqué en moi.

Du désir qui en a jailli.

Je me souviens dans ce moment m'être dit

« Le désir existe de cette façon-là. »

Je ne le connaissais pas, ce nouveau désir de tendresse qui s'offrait à

moi.

Je me souviens avoir eu envie de faire l'amour.

Je me souviens connaître enfin le plaisir de la lenteur,

De la douceur des mots, des gestes et des regards qu'on portait sur moi

pour la première fois.

Je me souviens vouloir qu'il me choque pour toujours...

Je me souviens de sa bouche, de sa peau et de ses mains.

Je me souviens de ma peau frissonnante face à l'envie d'y graver ses

mots.

Je me souviens de sa voix que ma nuque écoutait grâce à la force de son

souffle.

Je me souviens de son visage angélique s'endormant sur mon sein.

Je me souviens par cœur de son corps comme d'une poésie.

Celles que l'on récite sans en comprendre le sens quand on est enfant.

Je me souviens de la première fois que j'ai voulu être une femme.

Je me souviens regarder ma grand-mère avec admiration, dans mon petit

corps d'enfant.

Je me souviens du rouge du vernis qu'elle s'appliquait avec grâce sur

les ongles.

Je me souviens de sa façon de se tenir droite.

Je me souviens l'imaginer dans le plus beau des ballets, danser seule

avec mille autres corps.

Je me souviens l'imiter en secret dans ma chambre.

Je me souviens vouloir devenir elle, « quand je serai grande ».

Je me souviens lui promettre de ne jamais avoir de regrets.

Je me souviens lui promettre de me tenir droite à mon tour face au

monde.

Je me souviens de son départ dans les pleurs.

De la première fois que je comprenais le sens de l'injustice.

Je me souviens de ce combat face à la maladie.

De la première fois que je me suis dit,

« Je ne veux pas être une femme si je peux en mourir. »

Je me souviens regarder mes seins dans le miroir,

Puis les imaginer se noircir de l'intérieur, comme les siens.

Je me souviens du choc de toutes ces premières fois.

Toutes ces histoires qui m'ont abîmée.

Toutes ces histoires qui m'ont appris les contresens et l'ironie de la

vie.

Je me souviens de ces histoires qui m'ont construite.

Toutes ces histoires qui me sont apparues comme une fin.

Toutes ces histoires que j'ai traversées à reculons,

Où dans lesquelles j'ai préféré me bander les yeux pour y plonger tête

la première.

Toutes ces histoires que je ne souhaite à personne.

Ainsi que toutes celles que chacun mérite de vivre.

Toutes ces histoires qui font sourire l'enfant que j'ai été.

Toutes celles qui ont fait pleurer la femme qu'on a cherché à briser.

Je me souviens de tous ces chocs.

Je m'en souviens comme des punitions.

Je m'en souviens comme des cadeaux.

Oui, je me souviens de tous ces chocs que j'ai préféré oublier.

Et de tous ces chocs que je voudrais revivre cent fois.

Puis, il y a tous ces chocs, qui me choquent encore...

FIN

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Avant de revêtir la casquette d’autrice, Astrid Cardinaux est avant tout comédienne. Elle a été formée au Conservatoire d’Art Dramatique d’Orléans sous la direction de Fabrice Pruvost. Elle y bénéficie de l’enseignement de nombreux professionnels comédiens, metteurs en scènes, danseurs, etc. Elle y est par ailleurs formée à l’écriture par le dramaturge Gregory Pluym. Désormais, elle joue, mets en scène et/ou écrit divers spectacles depuis l’obtention de son diplôme d’études théâtrale en 2018. Pour le cinéma, elle a récemment écrit et réalisé son premier court métrage, Miroirs, et en a d’ores et déjà écrit deux autres en cours de production. Elle a également joué dans divers courts métrages et une web série, réalisés par Pierre Girot, au sein du collectif orléanais 21Corp.