Célibataires for rêveurs

Il fait chaud dans le deux pièces perchées au cinquième étage sans ascenseur de la rue du Dr Frédéric Granier, les fenêtres ouvertes ne font entrer que de l’air lourd, étouffant. Impossible de faire du courant d’air, l’appartement donne sur la rue qui est étroite avec des immeubles hauts. Heureusement les voisins du troisième sont partis en vacances car ils sont insupportables et bruyants. L’immeuble est calme et notre conversation continue à bâtons rompus depuis une demi-heure mais voici que le mot est dit.

Ce mot qui me touche particulièrement, qui prend mille sens différents, suivant qui le dit et comment il est dit. Ce mot qui est un état et qui devient un reproche, une moquerie, un mépris, une ironie et que sais-je encore. Pourtant, même dit avec banalité, parfois je le sens exprimé comme un classement, une mise à l’écart. Le célibat, elle est célibataire, il est célibataire.

— …tu sais Solène est célibataire et…

— Célibataire, célibat, bats-toi seule, seule porte ton bât, dis-je en lui coupant violemment la parole. Je sens soudain, ma bonne humeur qui s’en va, comment puis-je être si sensible me sentir étouffée ? Une douleur dans la poitrine m’empêche de respirer. Je me lève et essaie de reprendre ma respiration discrètement et enchaîne avec une phrase plus constructive.

— Mais, finalement le monde a changé, une femme de nos jours peut vivre indépendante et seule. Certes dans la génération de ma grand-mère, une célibataire était une bonne, une gouvernante ou la fille de la maison. Au plus jeune âge on essayait de marier la fille, la promettre afin qu’elle ne soit pas seule. La protection de l’homme était in-dis-pen-sable ! Remarque, si tu tombais enceinte autant être mariée !

— Et en plus les femmes célibataires restaient vierges lui répondit son ami d’une voix douce et ironique, et les hommes étaient considérés comme des homo.

Ils éclatèrent de rire.

— C’est ce qui explique pourquoi l’idée d’être célibataire est inconcevable.

— Peut-être ! Il y a le souhait dans une famille d’assurer la descendance, même si, quand les enfants sont là, on dit que c’est une plaie, que les grossesses usent les femmes. Finalement, je crois que les gens sont jaloux des célibataires, de leur indépendance.

— Oui surtout qu’il n’y avait pas de contrôle de naissance. Mais tu sais de nos jours c’est pareil, si tu n’as pas de gosses, si tu n’es pas « maquée », tu as toujours quelqu’un qui ne comprend pas. Alors je ne te raconte pas lors des réunions de famille, aux repas de Noël ou autres : ‘Alors ma belle toujours seule ? ‘

Des éclats de voix montent de la rue, encore une dispute, une bousculade, les portes claquent et le vrombissement d’une voiture résonne dans la rue étroite. On devine qu’elle monte la côte, elle doit être à la blanchisserie à présent, « blong ».

— Elle a pris le dos d’âne au niveau de l’épicerie du chinois un peu vite, constatais-je en me penchant sur le garde-fou de la fenêtre. Je reviens me lover dans mon fauteuil afin de reprendre la conversation.

— Pour beaucoup le célibat c’est la solitude, qui de nos jours est perçue comme une tare, mais finalement il y a des tas de gens qui croient être entourés mais le jour où ils sont dans la mouise ils se sentent bien seuls.

— Oui c’est vrai, tu peux être en famille et être seul et être seul et être entouré, enfin tu vois quoi !

— Euh oui, enfin euh ! sûr ! Tu te souviens du film japonais que nous avions vu au ciné-club il y a un moment déjà

— Lequel ?

— Je ne me souviens plus du titre. Il y avait un couple avec un enfant. Dès le début du film on voyait le couple qui donnait l’impression de vivre en parallèle. La femme parlait avec la fillette, l’homme mangeait sans rien dire et le lendemain le père donnait à la fillette son avis sur la conversation de la veille entre la mère et l’enfant. Ils vivaient seuls, chacun avec son histoire personnelle et surtout l’homme avec son secret.

— Oui je me souviens, Harmomium, un excellent film de Kôji Fukada, c’est vrai que chacun vit dans son monde, son univers, enfin un univers souvent très restreint. Une carapace semble les entourer, ce peut être une carapace de protection mais parfois inconsciemment nous sommes envahis par le travail et on a du mal à se déconnecter pour s’adapter à la vie familiale, les enfants, le quotidien.

— Oui je comprends et à ce moment-là, tu peux te dire c’est bien d’être seul, tranquille, tu peux prendre le temps de te détacher de ta journée sans tout faire tomber sur la famille.

— D’autant que si tout le monde a eu une rude journée…

Les deux amis rirent de bon cœur imaginant la crise dans l’appartement.

Le ventilateur continue de grincer avec son rythme en trois temps, le souffle qu’il répand est tiède et régulier.

— Remarque dans le style de couple juxtaposé, il ya celui du roman de Louis-Paul Boon, Menuet. Ils sont trois protagonistes, comme son nom l’indique, le mari et la femme qui sont chacun dans leur univers, et cette jeune fille, qui n’est pas leur fille mais qui est le lien, qu’elle tisse et découd. La femme paraît primaire, pour elle, la solitude est un châtiment, malheureusement elle ne trouve la chaleur humaine qu’en papotant avec son voisinage. Quant au mari, il ne cesse de se poser des questions sans réponse, il s’isole physiquement et moralement. Le roman est construit en trois parties dans lesquelles chacun raconte l’histoire avec ses mots en soliloque.

— Je ne connais pas du tout ce livre, mais en effet, malheureusement c’est souvent ainsi que vivent les couples et même les familles. Ils vivent en couple mais en solitaires. Mais ce ne sont pas des célibataires.

— Pour moi une personne célibataire est une personne qui vit seule, sans enfant ni compagne ou compagnon. Évidemment ces derniers peuvent être épisodiques. Au contraire, ça devient une distraction dans la vie.

— En effet je conçois très bien d’avoir une relation et rester célibataire. Ça apporte du piment des sentiments, des sensations de joie et de peine aussi. Mais à mon avis, si la relation dure très longtemps on n’est plus célibataire. Même si on ne vit pas sous le même toit.

— Tu as raison tout comme célibataire avec un enfant ou plusieurs ça ne veut pas dire grand-chose. C’est une famille qui a subi une séparation. Mais si le père ou la mère ‘ne refait pas sa vie’ comme on l’entend, car sa vie se refait quand même, il ou elle n’est pas un célibataire. Il ou elle est veuf, veuve ou divorcé·e.

— Exact, je n’avais pas vu sous cet angle. Oui en effet le célibataire est celui qui vit seul qui n’a pas fondé un foyer. Évidemment si tu es seul, tu ne peux pas faire d’enfant. Et si tu es deux tu n’es plus seul. Même si la relation ne dure pas longtemps

— Et alors, si tu es une mère célibataire oh la la !

— C’est vrai que les pères célibataires sont plus rares.

— Il y a des gens qui ont voulu élever seul un enfant, souvent ce sont des femmes. Mais elles ne sont pas restées toujours seules et parfois leur situation a changé.

— La charge d’une famille pour une personne seule est exponentielle. Tu as toutes les décisions à prendre, tu n’as pas toujours le recul, les emplois du temps des enfants ne coïncident pas toujours avec les tiens.

— Tu vois, tu l’as dit, une famille c’est exactement le contraire du célibat. Je revendique que le célibataire est une personne indépendante qui vit seule.

— Là tu vas à la définition du célibataire pur et dur. Je crois que de nos jours les gens considèrent qu’ils sont soit célibataires soit en couples.

— Oui, j’ai remarqué, mais pour moi un célibataire c’est, la vieille fille et le vieux garçon, même quand ils sont jeunes !

— Quand ils sont jeunes la famille a toujours un espoir de les marier, alors on ne les appelle pas encore « vieux ».

— J’avoue qu’il y a quand même des moments où la solitude à la maison me pèse. Comme pour les vacances, ah pour sûr j’irai où je veux. Mais enfin, être seule à l’hôtel je ne peux pas, alors je me joins à un groupe, je recrute des copains pour faire un truc ou je pars en voyage organisé. Ce qui fait que finalement, parfois je ne vais où j’avais prévu.

— Oui je comprends, moi la solitude ne me pèse pas vraiment, car comme tu sais, je suis globe – trotteur et je m’adapte à beaucoup de situations. Finalement ceux qui sont seuls peuvent ressentir la solitude pesante mais ceux qui ne sont pas seuls sentent souvent la compagnie de leurs proches également pesante. Regarde, dans l’œuvre de Hopper, les personnages sont toujours seuls et je dirais même encore plus solitaires quand il y en a plusieurs dans le cadre.

— Oh tu as bien raison, le pire, je crois, c’est Room in New York, le couple est dans une pièce minuscule, peut-être était-ce dans ce fameux studio où ils ont vécu Robert et Jo, à New York, à l’étroit. Enfin, quoi qu’il en soit, l’homme est installé confortablement dans un fauteuil, il lit son journal et elle, Jo bien sûr, sa seule muse et modèle, est assise au bord d’un tabouret de piano jouant avec deux doigts.

— En effet, je me souviens, on voit le couple dans son appartement à travers une fenêtre. On comprend très aisément que la femme est à l’étroit, physiquement et dans sa vie, qu’elle ne peut même pas jouer du piano, qu’elle n’ose pas déranger. Mais tu sais Jo, la femme d’Hopper, fait partie de ces femmes artistes qui ont eu leur carrière brisée à cause de leur vie en couple avec un artiste.

— Oh oui je sais, et ce tableau représente exactement la situation de ce couple, mais à mon avis ce n’est pas ce que voulait dire Hopper car il n’en était peut-être pas conscient, mais comme Jo avait une grande influence sur lui, elle l’a peut-être orienté vers cette mise en scène et même peut-être, inconsciemment, c’est nous qui interprétons ainsi avec du recul.

Mais il faut être honnête, il y a quand même des artistes femmes qui ont été célèbres avec ou grâce à leur mari, artiste célèbre ou homme puissant.

— Oui, Niki de St Phalle et Tinguely, Helen Frankentahler et Motherwell, Joan Mitchell et Riopelle, par exemple dans ce registre.

— Tout comme les hommes trop forts de caractère ruinent leur femme comme Picasso avec Dora.

— Peut-être qu’un couple n’est pas toujours fait pour travailler ensemble. Mais il y a des artistes de cinéma ou un de cinéma et l’autre dans un autre art, qui sont l’exemple de carrières riches, maintenant reste à savoir si leur vie n’était pas qu’une carrière et non une vie de couple.

— À qui penses-tu ?

— Signoré-Montant, Piccoli-Gréco, Gainsbourg-Birkin et j’en passe.

— Oui, en effet des noms qui font rêver, mais quand on approfondit bien, leur relation a été dure parfois. Mais peut-être à cause de leur vie dans le showbiz.

— La vie en couple est toujours difficile, les uns c’est à cause de leur vie de galère, les autres c’est à cause de leur vie trop luxueuse.

— Comme quoi finalement rien n’est simple. C’est peut-être tout simplement la vie qui est difficile.

— Tu veux un autre verre ? Ce Saint-Chinian est excellent n’est-ce pas ?

— J’adore, mais ce n’est pas le même que d’habitude ?

— Il vient du même domaine de Jougrand, mais ce n’est pas la même vinification. De plus, il est fabriqué avec des raisins de vieilles vignes.

— Ah ah ! Super, il est excellent !

— Ce sont de vieilles vignes plantées comme avant et vendangées à la main. Tu sais ces vieilles vignes tortueuses et basses soutenues par des « païcels » de bois, ça n’a rien à voir avec les plantations de maintenant, hautes, attachées à des piquets en fer espacés pour faire les vendanges à la machine.

— Hum ! Clac !

Il claque la langue sur le palais pour apprécier ce bon vin. Et après une pose de dégustation déclare :

— Je pense qu’un célibataire est naît pour être célibataire. Il y a des gens qui se marient plusieurs fois, il y en a d’autres qui ne se marient pas. Ou bien ceux qui passent leur vie à chercher l’âme sœur comme Bridget Jones en miroir à Elizabeth Bennet qui refusait les prétendants que sa mère lui présentait.

— Tu as raison, dit-elle en claquant également sa langue sur le palais avec une moue gourmande, elle sourit aux anges et ressent un bien-être profond. Peut-être l’image des vignes étendues dans la plaine et les coteaux de sa région lui a rendu un peu de paix. Après un moment de silence, elle confie à son ami :

— Finalement, vu le temps que nous passons ensemble, peut-être a-t-on trouvé le célibat idéal.

FIN

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