Les faits

Samedi 18 avril, 16h20.

Aujourd’hui samedi 18 avril j’ai été verbalisé par les flics pour ne pas avoir respecté les règles du confinement.
Les faits : je suis sorti de chez moi prendre l’air, j’ai marché pendant une trentaine de minutes dans un rayon de moins d’un kilomètre de mon domicile (j’habite rue Magenta et je me suis fait arrêter rue Louis Blanc, pour ceux qui veulent vérifier), je suis tombé sur deux flics postés à un coin de rue qui m’ont demandé mon attestation et qui m’ont collé 135 € d’amende sans aucune raison.

Rue Louis Blanc. J’avais déjà entendu ces histoires de flics et de délits de sale gueule, et pour être honnête au fond de moi je me doutais bien que ça pouvait m’arriver un jour parce que je suis jeune et que je me laisse pousser les cheveux depuis le début du confinement. C’est pour ça que quand je les ai vus, instinctivement, j’ai commencé à changer de trottoir avant de réaliser que la rue était hyper étroite et qu’ils pourraient m’interpeller depuis l’autre côté. J’ai donc fait semblant de refaire mon lacet pour gagner du temps, mais du coup j’étais au milieu de la route et honnêtement ça devenait carrément louche, j’ai levé le nez vers eux et ok ils m’avaient vu. Je suis revenu sur le trottoir. C’est là qu’ils m’ont appelé une première fois. J’ai pris une grande inspiration, pendant ce temps-là ils ont continué à m’appeler deux fois, trois fois, ils ont fini par me siffler. J’ai avancé. J’étais prêt. J’ai marché bien droit sans les regarder parce que je sais très bien que ces mecs ne peuvent pas supporter qu’on les regarde. Ils pensent qu’on défie leur autorité ou qu’on va voler leur âme ou quelque chose comme ça, et puis arrivé à quelques mètres d’eux je me suis arrêté, j’ai relevé la tête en regardant bien dans le vide pendant genre une minute. Je voulais leur montrer que je respectais tellement la distance sociale que je faisais comme s’ils n’existaient pas. Ils ont fini par me demander mon attestation et, pendant que je la sortais, ils ont commencé à me poser des questions perso pour savoir où j’habitais, si j’étais seul, où j’allais, avec qui je vivais, depuis combien de temps, et plus les questions s’accumulaient moins je répondais, et pourtant ça me démangeait de leur demander à mon tour pour qui ces gens se prenaient, et depuis combien de temps je vivais sans le savoir dans un régime fasciste ? Je me suis grouillé de sortir leur attestation de merde, avec coché « déplacements brefs » au-dessus de l’heure et de mon adresse qui montraient bien que je marchais depuis une quarantaine de minutes et dans un périmètre de moins d’un kilomètre de mon domicile. Un des deux gars l’a regardée avec clairement l’air de chercher comment me foutre une amende alors que tout était réglo, et pendant ce temps-là l’autre gars me regardait, mais moi je ne le regardais pas genre j’en rien à foutre des flics.

Boulevard Sébastopol. J’en ai rien à foutre des flics et de l’autorité en général. Je n’ai jamais aimé qu’on me dise quoi faire, et encore moins qu’on m’infantilise. Mon père aime bien raconter cette anecdote qui remonte à mes quatre ou cinq ans : j’avais fait une connerie, il m’avait engueulé, et au bout de son speech j’avais fini par lui répondre « c’est à moi que tu parles ? » Boum, taxi driver. Ça l’avait scié. Et peut-être rendu fier aussi, bizarrement, parce que mon père avait la tête dure mais passons, je ne vais pas vous baratiner avec ça. J’ai jamais aimé qu’on me donne des leçons, qu’on m’évalue, qu’on me reprenne, qu’on me redresse, qu’on me cisaille, qu’on me moule, qu’on me pétrisse. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai toujours préféré rester célibataire. J’ai 32 ans si vous vous posez la question. Si j’avais voulu me trouver quelqu’un, je l’aurais fait, et ça aurait été facile. J’aurais juste eu à baisser un peu mon froc.
J’ai eu une copine en mars 2017 et j’avais été très clair là-dessus, je lui avais dit que j’étais quelqu’un de libre et que je n’appréciais pas beaucoup qu’on me mette un mode d’emploi de la vie sous le pif pour savoir où aller, et bien sûr elle était totalement ok avec ça elle disait : « c’est ce qui me plaît chez toi », sauf qu’elle était végane et qu’au bout de quelques semaines elle s’était mise en tête de me faire changer de régime alimentaire, et au bout d’un moment on ne pouvait plus manger ensemble sans que tout son mépris pour ce que je bouffais ne dégouline de toute sa gueule d’autruche. Quand un jour elle a voulu remplir mon frigo pour me faire une surprise parce que je n’avais pas le temps de faire les courses je lui ai dit vas-y dégage, et je n’ai jamais regretté cette décision. Quelle conne. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui foutre que je n’aie pas le temps de faire les courses ? Je n’ai jamais aimé cuisiner de toute façon. Les gens qui prennent des photos de leurs plats pour les mettre sur les réseaux sociaux sont des malades mentaux, toutes ces conneries ça n’a jamais été mon délire. La bouffe pour moi ça a toujours été de l’énergie. Des kilojoules. Et oui, parfois mon frigo est vide, il n’y a plus que de la mayonnaise en tube et je la mange sur des biscottes, qui d’autre ça regarde à part moi ? La fille avec qui je sortais avait une chaîne YouTube où elle donnait des « astuces » pour faire du sport à haut niveau tout en ayant un régime végan et des milliers de connards venaient liker ces vidéos de merde alors qu’en vrai elle pouvait pas courir plus de dix minutes sans faire un malaise vagal et c’est la vérité bordel, une fois je l’ai ramassée au sol en bas de chez moi la gueule jaunâtre parce qu’elle avait tenté de courir après avoir passé une semaine à ne s’alimenter que de jus de pommes, et le lendemain elle allait raconter sur internet que ça avait été la meilleure expérience de sa vie. Quelle indécence putain. Quelle imposture.

Rue de Crimée. Je repense à toutes ces choses tandis que je remonte vers chez moi, et en arrive à la conclusion que ces deux flics ne m’auraient jamais arrêté si j’avais été en train de courir. Ça me rend fou ça aussi, cette indulgence pour les gens qui courent pendant le confinement. Autre anecdote : l’autre jour un jogger m’a carrément engueulé parce que je n’étais pas descendu du trottoir pour le laisser passer, et quand je dis engueuler c’est engueuler, pas juste le mec qui marmonne des trucs racistes en me croisant ou je sais pas trop quoi. Là le type s’est arrêté, a fait demi-tour pour revenir à ma hauteur et me dire face à face que c’était scandaleux de pas l’avoir laissé passer, en m’insultant et tout. J’ai halluciné. Les voilà les donneurs de leçon sur le confinement : des joggers de merde, des minables qui saisissent enfin l’opportunité de se prendre pour des héros en restant chez eux, et qui se persuadent que tous ceux qui ne sont pas d’accord avec le confinement ont tort. Des types qui boivent chaque intervention de Macron à la télé comme du petit lait, ou alors qui trouvent qu’il n’en fait pas assez, qu’on devrait aussi avoir des applis de traçage sur nos téléphones, des caméras de surveillance dans chaque rue, qu’on devrait refiler le Covid de force à ceux qui enfreignent les règles en les enfermant dans des EHPAD on pourrait même en faire une émission de télé. Quand j’y repense j’aurais vraiment dû lui tousser à la gueule à ce jogger.
Ok je ne cours pas et je mange n’importe comment, mais je vais vous dire, j’aime bien le badminton. Ça me fait péter les plombs de plus pouvoir en faire. Au badminton tu ne t’approches jamais de ton adversaire : comment tu peux me faire avaler qu’un sport comme celui-là est interdit alors que les supermarchés restent ouverts ? Comment on peut être assez cons pour respecter des règles pareilles sans déconner ? Parfois je me demande si tout cela n’est pas un test finalement, pour fixer des limites de la connerie humaine. On tente de voir jusqu’où on peut aller, en retirant des libertés les unes après les autres et en observant les gens, comme des putains de rats de laboratoire à qui on filerait des décharges électriques dès qu’ils sortiraient de leur trou en leur imprimant que c’est pour leur bien, et qui non seulement seraient ok avec le concept, mais en plus trouveraient ça génial, et qui se mettraient à leurs fenêtres tous les soirs pour applaudir d’autres rats uniquement parce qu’ils font leur boulot, et qui viendraient m’emmerder dès que je sors avec leurs regards inquisiteurs, leurs moues réprobatrices de sales rats, croisant leurs petites pattes pour que je me fasse choper par la police des rats. Quelles conneries.

Rue Solférino. Ça fait trois semaines que j’ai arrêté d’aller au boulot. Je fais du dépannage informatique, on travaille essentiellement pour des petites boîtes, donc autant vous dire qu’il n’y a plus grand-chose à faire. Au départ mon chef nous a demandé de continuer à venir malgré le confinement, et puis comme on avait presque plus d’interventions juste de la paperasse il nous a demandé de rester chez nous et là je suis en chômage partiel, payé 80 %. Je ne sais même pas si j’aurais encore un boulot après tout ça.
Pour m’occuper je dépanne aussi des gens de temps en temps, mais avec cette histoire tout le monde est tellement flippé que je ne reçois presque plus d’appels. La semaine dernière je suis allé réparer l’ordinateur d’une amie de mes parents, c’était complètement délirant. Elle avait déposé des gants de vaisselle et un masque de plongée devant sa porte, avec une note où était écrit en majuscules « protocole » souligné trois fois, qui disait qu’il fallait que j’enfile ça et que je rentre à l’intérieur en suivant des flèches collées au chatterton au sol jusqu’à son ordinateur. L’appartement était désert, et pendant un moment je me suis imaginé qu’elle en avait profité pour aller faire des courses plutôt que de me croiser mais non, cette folle s’était barricadée dans ses toilettes d’où elle essayait de m’expliquer ce qui n’allait pas avec son PC. Sans blague, j’avais l’impression d’être dans Fort Boyard, dans l’épreuve avec juste la tête qui dépasse et les compartiments avec des cafards et des araignées, et qu’elle, elle allait essayer de m’expliquer où se trouvait la clé. Mais pas du tout : elle voulait juste parler de sa vie et de ses problèmes, manque de bol j’étais le seul être humain avec lequel elle entrait en contact depuis trois semaines, et c’était par le trou d’une serrure de chiottes. Elle a complètement ouvert les vannes, elle voulait absolument me parler du professeur Raoult dont elle était fan, et ça la rendait tellement triste qu’on ne lui donne pas les moyens de travailler et de trouver une solution à tout ça, les médias l’ont crucifié tu comprends ? Et c’est là, quand elle a dit « crucifier » que j’ai enfin compris que les gens comme elle attendaient juste que Jésus descende du ciel avec une seringue finalement, et qu’il vienne tous les piquer pour les sauver. Merde, cette femme devait avoir l’âge de mes parents et elle attendait encore que quelqu’un vienne lui prendre la main pour traverser la route ? Et moi j’essayais de lui expliquer qu’il n’y avait rien à craindre, qu’on avait pas besoin de vaccin, que de toute façon après avoir passé autant de temps entre quatre murs elle et moi on était en pleine forme, vous ne voulez pas sortir vous êtes sûre ? Et comment on fait pour l’argent ? Mais elle, elle me répondait que l’argent c’était plus important maintenant et qu’elle me paierait quand tout cela serait fini, elle viendrait déposer un chèque à mes parents et tout, tu leur passeras le bonjour. Voilà. Au revoir maintenant.
Sur le moment j’étais scié. J’ai marché vers la porte des toilettes, j’avais envie de tourner un peu la poignée pour lui mettre un gros coup de pression à cette connasse, mais qu’est-ce qu’elle allait raconter à mes parents ? Tarée comme elle était, elle aurait même été capable de hurler et d’inventer je sais pas quoi, les voisins seraient venus m’emmerder, me mettre des coups de bâton pour me faire mal sans m’approcher. Bref, j’ai fait demi-tour, mais je m’en voulais de me faire entuber aussi facilement, alors avant de partir j’ai léché toutes les poignées de porte de la baraque, histoire qu’elle flippe de choper le Covid en sentant ma bave sur ses mains.

Rue Magenta. J’en reviens aux flics. Le motif de l’amende c’est que pour eux je n’avais pas le temps de regagner mon domicile en 15 minutes, et que j’allais dépasser l’heure à laquelle j’avais droit. Putain de dictature. Mais je n’ai rien dit, d’abord parce qu’ils auraient été trop contents de me voir en colère, ensuite parce que des infractions au confinement j’en ai commis plus d’une et que se faire pincer fait partie du jeu. C’est presque une récompense quand on y réfléchit, une sorte d’attestation de sortie du troupeau des moutons. Je suis juste dégoûté de m’être fait pincer pour ça, un truc que j’ai pas fait, plutôt que pour samedi soir par exemple. J’aurais aimé les voir tiens, ces deux flics, se pointer samedi dernier au « maquis », la cave d’un copain, ils m’auraient trouvé ivre mort en bonne compagnie, entre gens responsables.
Quand je réfléchis au confinement, le truc qui me tue, c’est la confiance, le fait qu’on fasse jamais confiance. Les flics ne me croient pas quand je leur dis que je peux rentrer chez moi en moins de 15 minutes, le gouvernement ne me croit pas quand je dis que je suis assez grand pour comprendre le danger, c’est quoi leur problème ? Et moi en retour il faudrait que je leur fasse confiance à eux pour gérer tout ça, alors qu’ils foirent tout depuis des années ? C’est dément sérieusement. Moi je fais confiance aux gens. Tous ces amis que j’ai croisés samedi dernier, tous sans exception : je leur fais confiance. Je ne les connais pas tous si vous voulez tout savoir, mais s’ils ont décidé de sortir c’est qu’ils savent ce qu’ils font, point final.
Un autre truc dans lequel j’ai confiance ce sont les chiffres. Ce virus a tué 20 000 personnes en France sur une population de plus de 65 millions. Et encore, aucun moyen de savoir si elles sont vraiment mortes de ça ou d’autre chose. Et je parie qu’il y a plus de morts à cause du confinement, genre les suicides et tout ça. De toute façon plus des trois quarts des victimes sont des vieux. Statistiquement j’ai quasiment aucune chance d’attraper ce truc, quant à en mourir je ne crois même pas que ce soit possible. Aux Pays-Bas, ou genre en Corée, il y a zéro confinement, les gens vivent normalement, et je suis sûr qu’il y a moins de morts qu’en France. Pourquoi aucun média ne dit ça ? Que c’est juste une grippe, que la grippe tue des milliers de gens chaque année, dans les maisons de retraite on serait même bien emmerdés pour accueillir tout le monde si la grippe n’éliminait pas les effectifs chaque hiver, mais habituellement on n’en a juste rien à foutre. Ça me sidère que tout le monde ferme sa gueule, c’est sidérant. Sidérant… Et ce qui me fout en rogne, vraiment en rogne, c’est d’imaginer Macron et toute sa clique se frotter les mains à chaque conseil des ministres, je les entends se tordre de rire d’ici, alors qu’eux sont dans leurs foutues résidences secondaires sur la Côte d’Azur, à prendre l’apéro, à jouer à la pétanque tous ensembles avec les gens du MEDEF qui viennent leur mettre des tapes dans le dos pour les remercier d’avoir enfin supprimé les 35 heures pour nous faire tous bosser comme des cons sitôt que ce sera terminé parce que c’est bien ça le pire bordel c’est que tout cela va se terminer, cette maladie va se terminer, et même si elle ne se termine pas on va vivre avec et après ? On s’habituera. C’est exactement comme quand on s’est habitué à porter des préservatifs alors qu’avant on faisait l’amour sans. On fera l’amour avec des masques N95.
Et longtemps j’avoue, longtemps, ça me mettait en colère tout ça, le confinement, je me disais qu’accepter en fait c’était renoncer, c’était l’échec, c’était comme le début d’un nouveau monde de débiles qui accepteraient tout, absolument tout, et puis j’ai compris, j’ai compris le soir où j’ai entendu Macron parler de guerre, j’ai compris que tous ces gens n’attendaient que ça finalement, ils attendaient leur guerre, et leur guerre ce serait le confinement parce que pour eux c’est ça la guerre, rester enfermé chez soi c’est la guerre, c’est les tranchées, c’est les nazis, c’est l’occasion de regarder la mort dans les yeux en jouant à la roulette russe quand bien même il y aurait une bonne dizaine de milliers de balles dans le truc. Et quand je vois les manifs anti confinement aux États-Unis j’en viens à me dire que ce sont eux qui ont raison, parce qu’eux au moins ils ouvrent leur gueule, ils ne sont pas là dans leurs niches là, comme des toutous, à japper, parce qu’on en est là, des toutous qui jappent et qui se prennent pour des saint-bernards avec des tonneaux d’eau de vie autour du cou sauf que les tonneaux c’est des respirateurs artificiels, vous voyez ? Une génération entière de saint-bernard coincés dans des boules à neige ramenées d’une classe verte par un enfant de CE2 à ses parents avec l’argent de poche qu’ils lui ont donné. Des bibelots sur une étagère, des millions de bibelots sur des millions d’étagères entretenus par une vieille dame qui louche avec un plumeau et qui porterait des couettes avec des rubans.

Épilogue

Samedi 18 avril, 16h40.

J’arrive enfin chez moi. La maison est vide. J’entends mes parents dans le jardin, ils y passent des journées entières, ils vont tailler des trucs au moindre rayon de soleil. Quand ils ont annoncé que les jardineries rouvraient ma mère fallait voir c’était le plus beau jour de sa vie. Elle s’est mise à pleurer, j’étais super gêné. Je profite d’être seul dans le salon pour allumer la télé et zapper d’une chaîne à l’autre, explorer tous ces programmes de l’après-midi autrefois réservés aux chômeurs et aux dépressifs. Je m’arrête sur RTL 9, car j’ai vu apparaître à l’écran la silhouette familière d’un motard sur une route américaine, et de cette série je connais le générique par cœur :

« Il était flic et il faisait du bon travail

Il avait commis le crime le plus grave

En témoignant contre d’autres flics qui avaient mal tourné

Ces flics avaient tenté de l’éliminer »

FIN

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