Les confins confinent toujours à la fin

En lisant la presse du jour, mes yeux m’ont joué un drôle de tour : « confins » est venu mystérieusement remplacer « confinement ». J’ouvre mon Larousse et je cherche la définition. C’est sans doute une part de pensée magique qui subsiste en moi : quand un mot se présente comme un cheveu sur la soupe, je crois que je vais trouver les raisons de son irruption dans le dictionnaire.

  • Parties d’un territoire situées à son extrême limite et à la frontière d’un autre : Les confins de l’Europe et de l’Asie.
  • Littéraire. Limite, point, partie extrême : Venir des confins de la ville.
  • Point, degré intermédiaire, limite indécise entre deux états : Aux confins du courage et de la lâcheté.

Merci, Larousse même si je ne suis guère plus avancée. Car « confins », c’est un retors ! Un substantif qui ne se laisse pas prendre au lasso de l’explication à la petite semaine. J’ai de quoi justifier mon réveil à 3h 15 bien que je ne sache pas trop si je vais parler de ça à mon médecin qui me recevra à 8h 30… Nous nous contenterons d’un tacite concours de cernes assorti d’échanges courtois de symptômes et de conseils… Pour l’heure, j’essaie de comprendre comment une « partie extrême » peut constituer une « limite indécise »… Aux confins de la cuisine, je vais préparer du café TOTAL… Un bon litre… En pliant les rebords du filtre papier, me vient une belle association de malfaiteurs : « confins – confinement – cons finis »… Je la note aussitôt sur le paquet de filtres « Mails e-tas »… Et dire que je suis à jeun. Les courriels et les messages urgents vont devoir attendre : « Je suis en guerre… » comme disait le petit oligarque vêtu de noir qui est censé être mon président… « contre un ennemi invisible » défini par le Larousse. Je cherche donc à savoir quels sont ces confins désormais calfeutrés dans mon cerveau même si cette quête m’apparaît TOTALement déraisonnable. Je ne suis pas sans ignorer que ce type d’explorations prétentieuses peut me faire cataloguer dans la rubrique interminable de « ceux-qui-pètent-plus-haut-que-leur-cul » ! Et quand bien même, si cette activité devient un jour, une discipline olympique, je serai enfin une athlète de haut niveau ! En redescendant du podium, parce que le café est prêt, je repense à l’affichette délicieusement subversive du boucher-charcutier : « Le confit ne ment jamais ! »… Les confins, par contre… C’est une autre paire de manchons… Qu’existe-t-il aux confins ? C’est la question que je me pose après quelques heures d’exposition à la vacuité sociale alors que j’aurai pu me contenter du soleil d’hier et du bronzage qui lui est conséquent. Je surfe donc sur Internet en perdant de vue mes confins. Photos de pissenlits en majesté, d’animaux avachis sur des pelouses taillées au carré, de couchers de soleil qui virent au rouge sans pour autant me faire voir de la même couleur. Je rigole des roucoulades de ces guerriers de lumière. Des œuvres d’art qui pullulent dont pas mal me font apprécier les petits chats et les pissenlits. Çà et là, des pensées positives décollent et des pouces montent au ciel sans risquer de percuter le moindre avion. Et des conseils, des bonnes paroles, des « aimons-nous-les-uns-les-autres ! » mais « chacun-chez-soi ! »… Et des remontrances aux récalcitrants, des amendes qui remplacent les cacahuètes de l’apéro… des pan-pan-cul-cul par écrans interposés qui ne font même pas mal ! Oui, je sais qu’il n’y a pas de pan-pan-cul-cul sans fondement et je laisse la victoire aux moralisateurs et amateurs de pléonasmes. Et puis des milliers de ressources mises en ligne, des films, des séries de séries, des livres accessibles en deux clics et en un claquement de doigts. Je dresse la liste et j’ai bien peur que le confinement ne dure pas les siècles nécessaires à l’assimilation de ces denrées impérissables. Encore des vidéos d’intubés qui veulent à tout prix témoigner, de silhouettes vertes que nul ne songe identifier. Je repense à Leila, mon aide-soignante lumineuse, pas seulement à cause de la perfusion de morphine. Elle entrait dans ma chambre, en imitant Madonna et je me marrais. « Holidays » jusqu’au bout de mes états de conscience. Que fait-elle, en ce moment, méconnaissable sous son masque ? Le confinement mène à l’invisibilité et pas à seulement à celle du prétendu ennemi. S’agit-il d’invisibilité ou bien d’aveuglement ? A tous se regarder et se jauger, qui décrétera l’anamorphose comme seule perspective possible ? Quel est le spectacle que je décris ainsi ? Des militaires affairés à ce qui n’est pas une guerre. Des masques… Des masques.

Christ's Entry into Brussels in 1889

Il n’y en a jamais assez… C’est le lien que j’établis avec les confins. Des masques qui sortent de la boîte de Pandore alors que d’aucuns attendent, au bord du puits, que la vérité sorte. Toute nue mais bien lisse comme l’affiche publicitaire pour l’épilation définitive. Des masques comme ceux d’Ensor, qui me font penser que le grotesque ne protège guère de l’absurdité. Entre les soignants qui luttent et l’oisiveté des bons petits soldats qui commentent. N’est pas ascète qui veut. Ne rien faire, accepter de s’ennuyer c’est peut-être s’avouer sa propre impuissance. Je repense à la toile que j’ai peinte il y a quatre ans : « La révolution est l’état de ceux qui tournent en rond ». Mes ironies rebelles me perdront sans doute… aux confins de quoi ? Je choisis alors d’allumer l’écran blanc de mes nuits noires et d’écrire comme on joue aux échecs. Pas forcément pour gagner la partie. Mes doigts pianotent en rythme et le curseur clignote. Image minimale du mouvement loin du flot des images animées. Je prends le temps qui de toute façon n’appartient à personne, pour appréhender la catastrophe planétaire dans mon bureau confortablement bordélique. Même si le monde a l’inénarrable noirceur du café TOTAL, je l’écrirai sans hâte et sans sucre. Je poursuis mon rêve donquichottesque en m’autorisant la mélancolie des dragons (tiens, Philippe Quesne me revient à l’esprit…), et l’expérience du désenchantement du monde sous forme de jeu… De maux pourris, parfois. De mots périmés par l’exploration des confins. J’ y retourne. Écrire est une activité ludique qui consiste seulement à faire des lignes avec les lettres et à effacer peu à peu les règles et à raturer les repères. La seule rigueur, c’est de se mettre un pied au cul pour s’y coller le matin. Prise de « partie extrême » et « limites indécises ». Ca y est : j’y suis !… Pour le moment !

La révolution...

FIN

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Nathalie Grangis a vagi pour la première fois au matin du dernier jour le plus long de 1969. C’était dans une petite ville où les mâles sont Castrais de père en fils, à deux pas du Sidobre où les rochers ne répondent ni aux rossignols, ni aux légions de sirènes. Ce cri primal fut ainsi le dernier et les conditions précédemment citées expliquent sans doute qu’une fois poussée dans le monde, Nathalie Grangis choisit d’ouvrir les yeux et de fermer sa gueule. Elevée dans un pré carré, elle se mit à tourner en rond avant de suivre une drôle de bête qui, bien que l’ayant mordu jusqu’au sang, lui montra une brèche dans la clôture. Depuis, Nathalie Grangis s’échappe souvent de sa tanière à Marseillette pour filer à travers bois avec son lézard plastique. De ces moments dérobés aux horloges, elle sème à tout va des peintures d’animaux familiers mais pas fantastiques, des photographies de tas de n’importe quoi, de coupes à blanc dans les forêts noires. Elle écrit aussi des textes qui évoquent l’agacement du troupeau et la beauté des rêves oubliés.

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