Inside

17 mars 2020, 12h00

Confinés… Coincés avec nous-même. Et moi, je ne suis pas prête à me faire face… La solitude et le temps libre invitent à dresser un bilan de sa vie. Et s’il y a bien quelque chose que je ne veux pas faire c’est un bilan de ma vie. Mes copines les plus sympathiques s’en occupent déjà très bien ! A trente ans passés, je me retrouve seule, en surpoids, fraîchement licenciée et sans projet pour l’avenir. Rien de très brillant. Et à la limite ce ne serait rien s’il n’y avait pas les Autres. Ma famille, mes amis, la société, les réseaux sociaux… tout ce qui peut me rappeler que la vie que je mène ne fait pas partie de ce qui est considéré comme une vie réussie. Même sans rendre des comptes je dois tout de même dévoiler l’état actuel des choses. Bien entendu ils me soutiennent (je ne parle pas des réseaux sociaux avec leur catalogue de photos retouchées, d’appartements splendides, de tailles fines et de vacances de rêve) mais au final je ne suis pas sûre de vouloir un soutien, je voudrais plutôt une acceptation. Qui a dit qu’il fallait être à deux pour être heureux ? (Baloo ? Ah non, dans Le Livre de la Jungle il a dit qu’il en fallait peu pour être heureux… Merci les références.) Qui a dit qu’il fallait une grossesse pour combler une femme ? Bon, il y a sûrement quelqu’un qui a dit ça, mais je ne veux pas le savoir. Je veux vivre ma vie comme je l’entends, comme je le peux et sans pression extérieure. Et finalement ce confinement va peut-être m’y aider… Je vais essayer de m’affirmer, d’évaluer ce que je veux vraiment changer dans ma vie et de laisser tomber ce que les autres voudraient que je change !

17 mars 2020, 15h

Rectification. Je me suis un peu emballée. Confinement est synonyme de pression sociale. Il faut être le plus productif possible, lire tous les classiques, devenir un expert en économie, pratiquer une activité physique quotidienne et intense pour atteindre un corps de rêve pour cet été, manger équilibré, jardiner, bricoler et j’en passe ! En réalité, on n’a plus d’excuse pour procrastiner, c’est ça le confinement !

18 mars

Après une superbe grasse matinée bien méritée, j’ai bullé dans mon canapé en rêvassant, j’ai avancé mollement un polar palpitant (c’est pas Proust mais c’est de la lecture quand même !), j’ai écouté un podcast sur le climat et quand je me suis dit que j’avais faim il était déjà 16 heures 30. J’ai donc fait un gros goûter. Je me sentais à moins 150 sur l’échelle de la fée du logis alors j’ai établi une liste de tout ce que je dois ranger dans la maison. Ça m’a déprimée, donc j’ai plié et rangé cette liste (avec toute la paperasse administrative que j’avais oublié d’inclure dans ma to-do list) et j’ai rejoint le confort rassurant de mon canapé. J’ai délaissé mon thriller au profit d’une série télévisée que l’on pourrait classer dans la catégorie des comédies romantiques et je suis restée obnubilée par l’écran deux épisodes durant avant de prendre un stylo et de déverser mon dépit. Je n’ose même pas aller voir les photos stupides de mes amis qui ont réussi à gérer avec brio leur vie professionnelle, familiale, tout en se cultivant, en faisant du sport, des travaux manuels réussis et en cuisinant de bons petits plats immortalisés sous toutes les coutures pour faire saliver le quidam qui regarde ce flot de niaiserie au lieu de préparer son repas. Au secours.

(Zut, j’ai troué ma feuille dans un excès théâtral pour poser mon point final.)

19 mars, 20h

J’ai réussi à m’assoupir devant un film et à me réveiller au beau milieu de la nuit, le dos en vrac et l’estomac dans les talons. Cette journée a été aussi peu productive que la précédente mais au moins je vais me coucher tôt.

20 mars, 14h08

Le roman que je lis est vraiment passionnant, ça faisait longtemps que je n’avais pas pu dévorer un livre sans culpabiliser d’avoir des choses plus importantes à faire, ça fait du bien ! Mon estomac crie famine.

21 mars

Je me suis remise aux jeux vidéo ! Ça devait faire quatre ans que je n’avais pas sorti ma console, je m’éclate.

25 mars

Aujourd’hui j’ai essayé de jongler. Bilan : deux lampes cassées et une balle perdue… Expérience à ne pas réitérer.

27 mars

Confinement J+10 : j’ai enfin rangé mon bazar. Il me fallait auparavant épuiser tous les loisirs que j’avais envie de faire sans être interrompue et puis finalement un beau jour j’ai classé mes livres, rangé ma bibliothèque, mes produits de beauté… Et ça m’a permis de rajouter des occupations à ma liste. J’ai retrouvé de la laine et des crochets par exemple. Et un tas d’ingrédients pour faire des cosmétiques zéro déchet, du shampoing solide, un baume à lèvres mais aussi de la lessive maison, etc.

31 mars

Mes recherches sur l’écologie, un MOOC en ligne et autres documentaires m’ont fait cheminer sur mon projet de vie. Avant je trouvais que « c’était super la nature et l’écologie » mais mes convictions s’arrêtaient là. Bon, je faisais quelques efforts pour acheter de la nourriture biologique et locale et je gardais en tête qu’il fallait limiter ma consommation de plastique sans y parvenir. Je pensais m’engager dans une association, mais je n’avais jamais pris le temps de le faire. Avec ce mode ralenti j’ai envisagé de devenir activiste pour la planète. Je me suis engagée dans une association. Et puis de fil en aiguille, ou de branche en liane, j’ai fini par trouver un boulot. Un vrai job. Dorénavant mon métier sera en adéquation avec mon opinion. Enfin, il faut encore que je sois prise, mais j’ai postulé. J’espère que ma lettre de motivation ne sera pas trop enthousiaste et ne me fera pas passer pour une illuminée. Le post-confinement devrait être plus optimiste si je suis prise.

1er avril

Je n’arrive pas à coucher sur le papier mon écœurement face aux violences conjugales. On ne vit pas tous le même confinement. Je pense à toutes ces familles entassées dans de minuscules logements partout dans le monde, ces personnes âgées esseulées. Ces enfants utilisés comme réceptacles des frustrations de leurs parents enfermés. Et ces parents aussi d’ailleurs, prisonniers avec leur progéniture chérie… qui se révèle moins angélique que prévu. Et puis tous les malades. Je me sais impuissante et passée ma minute de pensée pour ceux qui ont moins de chance que moi je continue mon train-train habituel. Je me rassure en me disant que je ne peux rien faire de plus. Je me sens quand même assez mal.

Demain il va y avoir une rencontre (virtuelle, cela va sans dire) avec un groupe d’écolo engagés de la ville… je n’ai plus beaucoup de temps pour écrire avec tous ces projets.

2 avril

Est-ce que ça va me porter malheur d’en parler ? Est-ce que j’ai honte de me relire dans quelques jours et de me trouver stupide ? Je ne sais pas trop. En tous cas, j’ai tergiversé longtemps avant de me décider à écrire. Hier la visioconférence était intéressante, on a parlé de plusieurs projets, j’ai même proposé deux idées qui ont été retenues et qui ont plu à tous le monde ! Et surtout (beaucoup plus intéressant !) il y avait Paul. Son sourire est exquis, il a été super sympa, à la fin on était quelques-uns à discuter et, comme je suis nouvelle, il m’a donné plein de conseils, m’a proposé de m’investir dans un projet et il m’a donné son numéro de téléphone. Je suis sous le charme ! Je ne lui ai pas encore envoyé de message, il est secrétaire de l’asso c’est sûrement seulement pour ça qu’il veut être en contact.

4 avril

Je suis sortie pour une promenade en plein air. J’avais oublié la sensation de l’air qui caresse ma peau. Je n’y avais peut-être pas prêté particulièrement attention auparavant. Je me suis réjouie de voir les branchages remuer, de suivre des yeux une feuille qui roulait sur elle-même et virevoltait sur le trottoir. Des brindilles craquaient sous mes pas lorsque j’ai pris le chemin du lac. Les nuances de couleurs des feuilles me plaisaient. Les fleurs embaumaient, l’herbe fraîchement coupée aussi.

Le lac était calme, immobile, le ciel se reflétait dans l’eau. Quel silence. Le léger clapotis de l’eau, le chant d’oiseaux invisibles, le murmure dans les feuillages. Les algues vertes brillaient au soleil et prenaient des reflets mordorés. Je me suis perdue dans leur contemplation. J’ai eu l’impression de faire partie d’un tout. Je me suis délectée de cette sensation de bien-être avant de rentrer à regret. Je sentais les galets sous mes semelles fines et la douce chaleur du soleil contre ma nuque.

Ah oui ! j’avais attaché mes cheveux exceptionnellement, et pour cause… Dans un autre registre, hier j’ai tenté une coupe de cheveux maison. Le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas exactement ce que j’envisageais. Pourtant le tutoriel avait l’air facile. Disons que j’ai un carré plongeant inversé… et asymétrique.

5 avril

Quatre heures trente ! C’est le temps qu’on a passé au téléphone avec Paul. On a énormément de points communs et on a bien rigolé ! Il me plaît vraiment beaucoup, mais réflexion faite, j’espère qu’on va être seulement bons amis. C’est rare d’avoir des discussions vraiment sérieuses sur des sujets importants. On se contente souvent de faits et de banalités.

6 avril

Je me suis remise au dessin, je laisse s’exprimer ma créativité. Ça me fait un bien fou. Et parfois le résultat est très moche mais c’est sans importance, c’est pour moi.

Ce soir c’est à nouveau « apéritif en ligne » !

7 avril

Je me plais, je suis bien dans mon corps, dans ma tête, dans ma vie. J’ai médité longuement sur ce qui m’est cher, ce que j’aimerais accomplir et ce qui m’est indifférent. J’ai également essayé de discerner ce qui vient de moi, de ce qui m’a été inculqué de l’extérieur, à travers les contes, la société, les publicités. Cela me paraît extrêmement difficile, mais néanmoins essentiel. J’essaie de me recentrer sur ce dont j’avais réellement besoin et de me détacher du regard des autres.

8 avril

Entretien d’embauche virtuel réussi ! Nouveau travail en poche ! Je trinquerais bien, mais je n’ai que du sirop. Ma chef semble exigeante mais sympathique, ce que j’apprécie. Elle a à peu près mon âge, un carré plongeant dans le bon sens et un très beau vase derrière son bureau. Les missions sont restées floues, avec des noms un peu fumeux, mais apparemment il y aura de quoi faire.

10 avril

Contrairement à la plupart des gens, je ne m’ennuie pas, y compris lorsque je ne fais rien de particulier. Mes pensées vagabondent sans cesse et mon imagination occupe les rares moments d’oisiveté pure. Je m’évade, je refais des conversations, je rêve que je rejoins les personnages d’un roman ou d’un film, ou bien encore j’incarne l’un d’eux. Il faut bien avouer que la plupart du temps leurs réactions ne sont pas adaptées, leurs actions irréfléchies et ce n’est pas ce que j’aurais fait moi ! Il faut bien que je rétablisse ce qui aurait dû se passer.

11 avril

Déconfinement en vue ! J’ai hâte que la vie reprenne son cours. J’ai besoin d’action ! J’ai besoin de me sentir utile ! Et j’ai envie de voir ce que l’avenir me réserve. Le nouveau travail, les nouveaux engagements et la mise en application du fruit de mes réflexions… J’ai sûrement réussi à mieux m’accepter en étant blottie dans ma belle petite bulle, mais est-ce qu’il en sera de même de retour à la réalité. Ma bulle risque d’éclater à la moindre piqûre. Ce confinement m’a offert une parenthèse de douceur où j’ai eu l’occasion de me reconstruire, libérée des obligations habituelles de la vie. Ça tombait à point nommé. Il est impossible en temps normal de se mettre en retrait, de demander à ne pas être trop dérangé, de ne voir personne, de se consacrer à soi-même, de laisser de côté tout le reste. Je n’aurais jamais été capable de faire cela. J’ai eu le temps de réfléchir, de méditer, de me poser des questions profondes, qui donnent parfois le vertige mais valent la peine d’être posées. On ne peut pas toujours être dans la fuite en avant, dans le déni des choses essentielles avec l’excuse de ne pas avoir le temps. C’est de cela que j’avais peur au début. Pas tellement du virus lui-même. On se sent souvent invincible. On pense que rien ne peut nous arriver. Les accidents de la route c’est pour les autres. Le Covid-19 aussi. C’est parfois une bonne chose, car sinon on serait paralysé et on ne sortirait plus de chez nous (et pas à cause du confinement !). Néanmoins, il ne faut pas toujours croire qu’on ne fait pas partie des statistiques. Je persiste toutefois à penser que je ne serai pas malade. Ce n’est pas le moment.

FIN

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Océane Ginot enseigne l’anglais dans le secondaire. Passionnée de lecture, elle adore créer des histoires depuis qu’elle sait écrire… et même avant cela à travers des dessins !