Enfin seule !

Curieusement, j’ai l’impression d’avoir attendu ça toute ma vie.

Pas d’être coincée dans 40 m2, j’aurais préféré plus grand. Mais je n’ai pas vraiment ressenti d’angoisse quand j’ai entendu à la radio la confirmation des rumeurs qui circulaient depuis deux ou trois jours : les français sont priés de rester chez eux. Je peux très bien travailler de chez moi, j’écris et je réponds à des mails de toutes façons. D’ailleurs, ça fait des années que je me bats avec mes différents employeurs pour télétravailler davantage. Par télétravailler, je veux dire travailler de « chez moi » ou d’ailleurs – où précisément ne regarde personne, au fond. Qui a vu le titre de propriété du siège sur lequel je m’assois, du bureau auquel je travaille ? Ça fait un certain temps que je ne suis que de passage là où j’habite, de toutes façons – télétravailler correspond bien à mon mode de vie nomade. Je passe, j’observe, je note les curiosités du monde qui m’entoure, et je continue ma route.

Enfin, pour le nomadisme, il faudra repasser : avec le confinement, j’ai basculé comme tout le monde dans l’ultra-sédentarité. Je me doutais bien que ça durerait plus que les deux semaines initialement annoncées, mais j’ai délibérément évité d’anticiper, de penser à l’avenir dans le confinement, de compter les jours. Ca a d’ailleurs été la première bonne surprise. Moi qui prends des notes mentales de tout, je n’ai eu aucun mal à voiler pudiquement ce qui aurait pu être angoissant dans la situation.

J’ai redécouvert avec délectation les montagnes de tissus et les piles de livres que j’accumule depuis des années sans prendre le temps d’y toucher. Je ne les ai pas touchés davantage, pour être honnête. J’ai même emprunté un livre à la voisine et passé commande de nouveaux livres à la librairie dès que ça a été possible. Mais certaines de ces étoffes et de ces pages font partie de moi, elles me rappellent des périodes, des lieux, des amis. Je les effleure et je pars en voyage. D’autres, par contre, ne me parlent plus. Ça a été la deuxième bonne surprise. Ils attendent patiemment dans l’entrée que je m’en débarrasse. Comme un serpent qui mue, je me sépare sans état d’âme de ce qui ne me touche plus.

Je suis très, très myope. Ça me rend service, je crois, pendant ce confinement. J’ai l’habitude d’enlever mes lunettes et de regarder les choses d’extrêmement près, de caresser les détails. Les reliefs microscopiques d’une théière en terre cuite deviennent un désert naturel d’Amérique ou d’Australie ; les poils minuscules à la surface d’une feuille de plante verte, un champ de blé bercé par les vents au cœur de l’été. Les plis de la peau sur ma main se déforment quand je bouge, je deviens un crocodile.

Il n’y a pas un bruit et ça m’arrange. Les oiseaux et les bruits de la nature ne reviennent pas si vite que l’on nous le dit dans les journaux, le bip-bip du camion poubelle devient l’événement auditif de la journée. D’habitude, le bruit et la musique m’encombrent, je n’arrive pas à filtrer ni à processer toutes ces informations disparates de sources mélangées, ça m’épuise. Sans bruit, je peux laisser courir mes pensées et me concentrer sur l’intérieur de moi-même. Je parle un peu avec la famille, les amis – ça me suffit pour l’instant. Parfois, je mets de la musique, je crie, je chante, je danse en riant.

Bien sûr, un grand nombre de ces choses ne sont pas vraiment avouables en société d’habitude. Comment dire que je suis ravie, soulagée d’être enfin seule ? Je jubile en voyant que beaucoup d’autres que moi avouent, presque gênés, leur appréciation du confinement. Certains se débarrassent des contingences de la vie dans la mégapole – RER, ultra-sociabilité – et se recentrent sur ce qui leur importe au fond, leurs familles, leurs œuvres. D’autres sont soulagés de ne pas avoir à interagir avec tant de monde. D’autres laissent libre cours à leurs vies virtuelles ou à leurs folies douces. Ce sont ceux qui comme moi, ont de la chance. En perdant une liberté, nous avons gagné celle d’être nous-mêmes sans avoir à nous justifier auprès des autres.

Peut-on être soi-même longtemps sans faire face à l’autre ? Vaste question – c’est un peu une expérience grandeur nature de philo que le pays s’offre aujourd’hui. Il y a quelques mois, ma réponse aurait été « non » – j’ai toujours été nulle en philo. Mais aujourd’hui, cette question n’existe pas. J’ai eu de la chance. Peu avant le confinement, j’ai passé la frontière pour me faire inséminer. Derrière ce mot barbare se cache mon salut – ça a tenu et je prépare, tranquille, l’arrivée d’une nouvelle vie.

Je contemple mi-figue mi-raisin la perspective du déconfinement, un semi-chaos imminent, programmé et à coup sûr plus dangereux que l’étape qui s’achève. J’ai du mal à croire que la société va subitement être plus juste, que nous n’allons pas spontanément retrouver nos vieilles habitudes collectives, de l’indifférence à l’individualisme en passant par la surconsommation. Malgré ces visions déprimantes, je crois que nous sommes tous un peu changés. C’est avec curiosité et impatience que je veux revoir mes proches, profiter de leurs présences et plonger dans ce nouveau monde, accompagnée d’une nouvelle pousse.

FIN

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