Déclaration de guerre

Depuis le mois de février 2020, les nouvelles en provenance de la Chine ne sont guère rassurantes. L’inquiétude grandit en silence au sein des foyers, tout semble s’accélérer.

Dans mon lycée agricole, perdu dans la campagne berrichonne, depuis une semaine, à la pause de dix heures, mon collègue de mathématiques se lance dans de grands discours enflammés sur le Coronavirus. Il ne comprend pas tout ce battage médiatique autour d’une maladie qui n’est autre qu’une grippe !

Je ne dis rien. J’écoute mon entourage renchérir sur le sujet. Dès que le gouvernement chinois a révélé la propagation du Covid-19, j’ai pensé que s’il en était venu à le déclarer c’est qu’il ne pouvait plus retenir l’information et que le virus allait forcément se répandre. J’ai également douté des propos de la ministre de la santé dans son allocution, début février. Elle expliquait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter en France, qu’il n’y avait qu’un seul cas et que la situation était maîtrisée.

Les nouvelles ne sont donc pas bonnes du tout. La directrice du lycée nous tient informés, au fur et à mesure, des dernières directives du ministère. Nous ne savons plus trop sur quel pied danser. Les élèves s’interrogent. Pour l’instant, nous ne sommes pas concernés par le confinement, nous devons dire aux élèves que ce n’est pas la peine qu’ils se fassent une joie de rentrer chez eux !

Jeudi 12 mars 2020, je donne un travail à ma classe de terminale, une élève me lance :

— Madame, ce n’est pas sûr que l’on se revoie lundi, on sera peut-être tous chez nous !

Elle n’a pas l’air de dire cela au hasard ! Mais la direction semble être sûre d’elle.

Il est quatorze heures trente et, comme tous les jeudis, je regagne ma voiture à la hâte. Il faut dire que du lundi au jeudi, je reste sur place à cause de la distance. Je prends mon travail à sept heures trente et je finis souvent vers vingt et une heures trente car, en dehors des cours, les tâches administratives sont volumineuses. J’y trouve un avantage, celui de travailler dans le calme absolu d’une salle des professeurs déserte. Ma semaine est dense ! Je souffle en allumant le contact. En moins de deux heures passées sur les routes de campagnes je serai chez moi en ville. J’allume la radio, j’ai la tête ailleurs. Je ne peux m’empêcher de penser au coronavirus et à ce confinement qui semble cette fois inévitable.

Vendredi 13 mars, mon téléphone professionnel se met à vibrer. C’est le lycée ! Pour que la directrice m’appelle un vendredi c’est que cela doit être urgent.

— Bonjour Hélène, réunion de crise lundi après-midi seuls les élèves sont concernés par le confinement. On les renvoie chez eux ce week-end mais, nous devons nous réunir pour organiser leur stage…

Lundi 16 mars 2020. Je me prépare, j’allume la télévision sur BFM TV, et plus j’écoute les dernières informations, plus je me demande si je ne dois pas me préparer à faire l’aller-retour pour rien mais, je n’ai pas le choix !

Comme d’habitude, je suis une des premières à arriver au lycée et je m’étonne de ne trouver personne dans les bureaux. Soudain, la secrétaire apparaît et m’annonce l’absence de la directrice pour raison de santé. L’ordre du jour vient de changer. La réunion ne portera que sur la continuité pédagogique, le lycée est fermé.

La réunion est relativement brève, nous avons bien compris que chacun, sur une base commune, devra se débrouiller pour assurer des cours à distance.

Finalement, je ne serai peut-être pas venue pour rien puisque je dois passer par la ferme d’à côté pour récupérer ma caravane et la remonter jusqu’à ma maison de campagne pour une durée indéterminée. Après plus d’une heure de rangement et de calage, je me dépêche de procéder à l’attelage, facilité par les moteurs. Pour une femme seule ce n’est pas difficile en soi mais, cela demande une certaine force et une certaine technique que j’ai appris à apprivoiser.

Je préviens mon mari que je reprends la route en direction de ma maison de campagne où j’ai bien l’intention de rester plusieurs jours, seule, libre, tranquille. D’ailleurs j’ai pris du retard dans certains travaux.

Dès mon arrivée, après trois heures de route, je suis, à la lettre, l’emploi du temps que j’ai établi. La première chose à faire, même avec la nuit et sous les premières gouttes de pluie, c’est de ranger la caravane sous le hangar. Seulement une fois la voiture débarrassée, je pourrai envisager de me préparer un bon dîner.

Je suis l’intervention du président de la République au journal de vingt heures sur le petit ordinateur que mon fils m’a laissé. Avec ce confinement confirmé, je sais d’ores et déjà comment organiser ma journée du lendemain.

J’apprécie le silence de cette nuit étoilée où j’entends le cri des chouettes, j’apprécie de m’étaler à ma guise dans mon lit et de ne pas à avoir à subir les ronflements sonores et intempestifs de mon mari. Enfin une vraie nuit de repos !

Je me lève, j’allume la radio et l’ordinateur. L’heure du télétravail a sonné ! On peut y trouver l’avantage de n’avoir à faire qu’à un seul élève à la fois et de ne pas avoir à subir le remue-ménage de certains qui, selon les heures de la journée, ne sont plus réceptifs du tout.

J’ai bien avancé et je pense déjà à ma pause déjeuner que je vais mettre à profit pour monter au grenier, ce que je n’ai jamais eu le temps de faire durant mes week-ends. Je n’avais que trop repoussé ce moment depuis le départ des enfants et ce divorce difficile. En réalité, je redoutais de m’écrouler sous le poids des souvenirs. Mais cette fois, je m’y étais préparée. L’arrivée de mon petit fils m’avait facilité la tâche et, j’avais déjà trouvé le courage de faire du rangement dans les chambres. Ma fille aînée m’avait demandé de trier les vêtements et les jouets avant le quatrième anniversaire du petit. Je m’étais également promis de ranger, dans les caisses en plastique commandées à cet effet, les livres qui n’avaient pas encore trouvé leur place dans la bibliothèque.

Carton après carton, je trie, je range, je classe. J’éprouve un plaisir fou à balancer, par-dessus la fenêtre du grenier, tout ce qui soudain me paraît inutile. Des cours que personne ne regardera plus, les cartons vides, de vieux prospectus dégringolent, au fur et à mesure, un peu plus bas dans la cour, sous l’œil étonné de mon ennemi d’en face perché sur son toit de grange. Il ne fait pas de commentaire, de toute façon il n’a rien à dire, je suis chez moi, je fais ce que je veux. Je ne dis rien moi quant à ses travaux sans permis et ses réunions de voisins sans respect des consignes de confinement !

Je jette un œil à mon portable, il est temps de redescendre pour reprendre le télétravail de l’après-midi. Là c’est un peu moins drôle, les parents perdus, angoissés, deviennent agressifs. Ils ne trouvent pas le travail mis en place, déduisent facilement que les enseignants n’en ont pas donné. Il faut rapidement répondre, expliquer à beaucoup d’entre eux plusieurs fois la même chose pour calmer la situation. D’autres y voient du mépris pour le travail des professeurs, téléphonent à la direction comme si une solution miracle se trouvait au bout du fil pour offrir une formation à distance parfaite sans aucune préparation préalable ! Nous venons d’entrer dans une période anxiogène !

Il fait soleil, il fait même chaud, j’ai ouvert les fenêtres pour chasser le froid et l’humidité de l’hiver. J’en profite pour lancer une machine entre deux mails. J’étendrai après mes cours. Je m’épuise à taper sur ce petit ordinateur qui n’est plus tout jeune. Voilà, chaque fois que j’écris un mail, tout s’efface, je dois recommencer plusieurs fois. Je me bats avec le clavier, les problèmes sur Word qui n’est peut-être pas installé correctement. Des mots entiers s’effacent, se chevauchent, des lettres se croisent… Je commence à m’énerver. Non, je ne dois pas m’énerver, je n’y suis pour rien si je n’ai pas un ordinateur performant !

La fin des cours a sonné, je sors prendre l’air, je récupère d’abord mon linge. Je nettoie le potager. Je jette un œil à la cour jonchée de feuilles de papier, de cartons, de vieux livres d’école dépassés, je souris tout en les ramassant. Il y en a même accroché dans les rosiers devant la fenêtre du salon ! Je rassemble tout et je fais des tas dans le potager.

La journée bien remplie est passée à la vitesse de l’éclair. Je m’impose d’envoyer un texto à mon mari ; il ne me manque pas. Cette pause me fait du bien, énormément de bien. J’avance beaucoup plus vite sans lui. Il est vingt-deux heures, les voisins alentour ont fermé leurs fenêtres et leurs volets depuis longtemps, c’est le moment pour moi de brûler, sans être dérangée, ce qu’on appelle « les crasses » dans le Berry. J’éprouve une certaine satisfaction en craquant l’allumette. Le feu a tout englouti et je reste là, une dizaine de minutes, avant de recouvrir les cendres de terre. Ni vu ni connu pour quiconque voudrait regarder par-dessus le muret !

Je prends une douche rapide et je m’enfonce dans la chaleur du lit ; j’y avais enfourné la brique réfractaire tout droit sortie de la vieille cuisinière à bois. Je m’étale. Je réponds encore aux derniers messages de mon mari… S’il savait combien je voudrais qu’il me laisse tranquille surtout après les mois d’enfer qu’il m’a fait vivre durant son chômage. J’ai besoin de souffler, de me reposer psychologiquement.

Le lendemain, je me prépare pour aller faire mes courses pour deux semaines et là encore j’apprécie d’être libre d’aller et venir, de choisir à ma guise ce que j’achète, ce que je vais manger.

Une fois mes courses rangées, je me remets au travail. Mon mari m’envoie un texto pour me demander quand j’ai l’intention de rentrer. Et voilà, cela recommence ! J’essaie de gagner du temps, je lui dis que je veux profiter de la situation pour terminer ce que j’ai prévu de faire et que je rentrerai quand j’aurai terminé. Il semble le comprendre. J’ai encore quelques jours de répit devant moi. Il faut que j’en profite au maximum. Et de toute façon c’est la vérité, j’ai beaucoup de choses à faire à la maison.

Les jours suivants, j’enchaîne le télétravail, les dernières lessives pendant qu’il fait beau et j’entreprends d’aller dans le parc pour continuer le nettoyage. En fin d’après-midi, je brûle un tas d’herbes et de branchages. J’entreprends de passer la débroussailleuse car l’herbe a drôlement poussé partout où l’on a dégagé les ronces et les noisetiers envahissants. Tout se déroule relativement bien, j’arrive même à me débrouiller pour changer le fil jusqu’au moment où du chiendent s’emmêle autour de la tête de la débroussailleuse et arrache le tout… Je fulmine, je récupère les pièces mais le ressort manque à l’appel. Je ne peux pas terminer la coupe de l’herbe. La nuit tombe, le feu s’éteint, je rentre. Il me reste encore un tas à brûler, et avec la lumière du jour, le lendemain, je finirai bien par retrouver le ressort pour finir de couper l’herbe.

Je profite de mon grand week-end pour partir à la recherche du ressort qui demeure introuvable. Je dégage à la main les touffes de mauvaises herbes qui entourent les arbustes que nous avons plantés. Je gratte, je me déplace à quatre pattes, je ratisse, j’élargis mon champ de recherches et j’abandonne, ce fichu ressort ne sortira donc jamais ! Les magasins de bricolage et de jardinage sont désormais fermés, je ne pourrai pas aller acheter un nouveau ressort ou une nouvelle tête. Il reste ce tas de crasse à brûler, je vais le préparer pour le soir. Cela en fera encore un de moins, surtout que je ne veux pas attirer de nids de vipères. Le terrain en était infesté l’année dernière !

Le téléphone vibre : un texto de mon mari qui me demande quand je rentre. Je ne réponds pas assez vite, il m’appelle, ce qu’il fait rarement, il n’aime pas téléphoner. Il doit être en pleine panique ! Nous discutons du confinement et des mesures de renforcement qui risquent de se durcir. Je lui demande pourquoi il est si pressé de me voir rentrer. L’idée de retourner en ville pour être enfermée je ne sais combien de temps, avec lui, entre quatre murs, ne m’enchante absolument pas… Il finit par comprendre que j’ai encore beaucoup à faire ou plutôt il fait semblant.

Je prends de l’avance, je passe mon dimanche à préparer le travail de mes classes pour toute la semaine. Il me reste à faire le ménage au premier étage puis dans le salon et dans la cuisine.

Au moment où je pense en avoir fini, je découvre une fuite sous l’évier. Je ne peux bien sûr pas partir sans avoir réparé, ce qui m’oblige à démonter tout le système de siphon. À la fois contrariée et à la fois ravie d’avoir une bonne excuse, j’avertis mon mari du problème. Finalement je rentrerai le mardi.

Mon chien me manque beaucoup, si j’avais su que je rentrerais le lundi même je l’aurais emmené avec moi. J’avais hésité… mais prendre le risque de devoir l’enfermer dans la caravane ne me plaisait pas…

Je prépare les affaires que j’emporte dans la voiture en prenant soin de les poser par terre derrière les sièges et je les recouvre d’une couverture.

La donne a encore changé, je dois penser à l’attestation de déplacement dérogatoire et là, je dois réfléchir, trouver le bon motif. Entre temps, mon mari, sous l’emprise des médicaments, vient d’entrer dans sa phase de délire, il recommence son cinéma et m’inonde de textos incohérents, je reconnais la rengaine.

Tu n’as qu’à rester là-bas, moi je ne veux plus vivre comme ça…

Quand je lui demande à nouveau pourquoi il tient absolument à ce que je rentre, je ne suis pas étonnée de ne pas obtenir de réponse.

Je supprime, j’en ai assez. Je vais rentrer parce que je ne peux pas travailler correctement avec cet ordinateur, parce que mon chien me manque et que je dois aussi lui manquer, le pauvre, il va finir par déprimer. J’ai aussi décidé de rentrer pour avoir la paix.

Je passe ma soirée à préparer cinq attestations pour mon parcours. J’ai un peu plus d’une heure de route pour rejoindre la ville. D’abord, je dois parcourir vingt kilomètres pour aller jusqu’au magasin, je partirai donc vers huit heures du matin. Ensuite, tout en prenant les petites routes de campagne, je passerai par trois carrefours où il est possible de rencontrer un contrôle de gendarmerie. Je prépare des attestations en fonction des grosses bourgades que j’ai à traverser en cochant « un motif familial impérieux » une vieille tante ou ma belle-mère pourrait avoir besoin de moi après tout ! Un peu tendue, je repense à mes lectures, aux films où l’on parle de la ligne de démarcation, j’imagine comme il a été encore plus difficile et angoissant de franchir les barrages des soldats allemands.

Allons, allons un peu de courage, tu t’en sortiras… pensé-je.

Au fur et à mesure que la voiture avale les kilomètres, je respire. Je croise quelques voitures sans jamais tomber sur un contrôle. Je fourre, au fur et à mesure, dans la boite à gants, les attestations dont je n’ai plus besoin. Ma seule angoisse est que l’on me renvoie d’où je viens. Plus qu’un grand rond-point à franchir ! Je regarde le bal des camions et des voitures, la circulation a l’air bien fluide, je me prépare quand même à être contrôlée. Rien ! absolument rien ! Je franchis le rond-point, encore deux rues à emprunter et je me gare enfin devant la maison.

Je pousse un grand soupir. Il n’y a plus qu’à débarrasser la voiture. Mon mari vient m’aider. Le chien saute de joie.

Me voici dans la maison prison pour une durée indéterminée.

Pour son télétravail, il a investi le bureau, moi j’ai investi le salon. Chacun muni de deux téléphones et de deux ordinateurs, travaille dans son coin à mon grand soulagement.

J’ai peu de retour de la part de mes élèves et des parents, lorsque j’en discute avec d’autres collègues, ils font le même constat. Je suis de plus en plus persuadée que nous faisons tout ce travail pour rien et qu’à un moment donné on nous demandera d’annuler les notes qu’on nous a ordonné de mettre jusqu’ici. Maintenant on nous reproche même d’avoir donné trop de travail.

Je lève le pied, je bricole dans la petite cour derrière la maison, je m’occupe de mes semis, je joue avec le chien pendant que mon mari se terre dans le bureau. Je discute avec la voisine à travers la haie. Cela fait presque une semaine que je ne suis pas sortie. Mon mari va faire les courses seul, à l’heure de midi. Le chien ne tient plus en place, du bout du museau il pousse son collier et sa laisse, il s’agite. Il est temps pour moi de profiter de l’heure accordée pour l’emmener en promenade à quelques pas de la maison dans l’îlot de verdure. Jusqu’à présent, j’évitais de sortir car je suis asthmatique et, sans vouloir dramatiser, je me rappelle qu’une crise d’asthme a bien failli m’emporter.

Les informations contradictoires continuent de défiler, nous trouvons le temps long, mais nous avons réussi à ne pas envahir nos espaces réciproques. Nous nous retrouvons pour dîner.

Le télétravail, les coups de téléphone se succèdent. Je l’entends parler de l’autre côté de la porte, je perçois même l’ombre de ses pas quand il tourne en rond. Parfois il m’insupporte. Depuis des mois, j’ai dû faire avec l’alcool, les crises, la bipolarité, les actes inconsidérés.

À son retour des courses, nous échangeons un peu puis, chacun se réfugie rapidement dans son coin. Je lis, j’écris, après tout, il se trouve que je suis aussi en retard dans mes concours littéraires. Il faut mettre à profit l’ennui, cet enfermement illusoire dont on dit qu’il renforcera les violences conjugales, multipliera les divorces ou les naissances. Je ne nous reconnais dans aucune de ces catégories !

Après deux semaines de confinement, la ville n’est plus qu’un désert. Il vient de temps en temps me rejoindre, interrompt ma bulle d’écriture, il se targue de travailler mieux et plus que les autres. Il a toujours eu ce besoin de reconnaissance.

Je suis donc là, depuis une semaine, il ne me voit pas, il fait ses petites affaires comme si je n’existais pas. Je suis là comme un meuble, pour lui une femme doit rester auprès de son mari, même si elle meurt d’ennui. Je ne suis là que pour lui servir de miroir, que pour écouter ses discours interminables qui m’épuisent. Il vit en décalé. Il se lève pour commencer à six heures du matin. La nuit, je subis à nouveau ses horribles ronflements qui m’empêchent de dormir et, le matin, tous les bruits qu’il fait depuis la salle de bain jusqu’à la cuisine me sortent du sommeil dans lequel je viens seulement de plonger. Dans combien de temps pourrai-je retourner dans ma maison à la campagne ?

Il ne peut plus travailler jusqu’à vingt et une heures, il est hors de question pour moi de dîner trop tard. Il a voulu que je revienne, il se fera au rythme normal d’une vie de famille.

Je vais sortir le chien, il fait beau, à l’heure de midi, je ne croise pratiquement personne. Cela me fait une coupure, me détend. Le printemps est là et on en profitera peu. Je me sens tout de même privilégiée. Ma prison n’est pas si terrible comparée à d’autres.

Je réalise maintenant que la nuit je fais des cauchemars, tout se mélange, le lycée, le confinement, la guerre… J’éprouve de la fatigue. Je suis les annonces du gouvernement. Sans surprise, le confinement est allongé, les mesures se durcissent. Nous avons maintenant un drone qui surveille la ville et un couvre-feu de vingt et une heures à six heures.

Et tout d’un coup, un soir, je suis tétanisée par ce silence assourdissant, comme celui qui précède un tsunami. Bien sûr, depuis plusieurs jours nous attendons la vague. Cette vague angoissante. On ne sait plus ce que l’on doit croire, ce que l’on doit faire. Tous les jours s’ajoutent de nouvelles mesures, de nouveaux conseils… Désormais, il faut faire la queue pour entrer dans les magasins d’alimentation. Curieusement cet ennemi invisible se marie avec une arrivée inattendue du froid. Le gel est de retour. Le soleil est glacial. Les semis poussent sous le plastique. Ils me rassurent. Nous aurons des légumes si la situation dégénère. La terre se craquelle, les géraniums sont morts. Il faudra en replanter. Il est plongé dans ses dossiers, déplace sans fin ses RDV qu’on lui a demandé de décaler à maintes reprises, je lui dis que cela ne sert à rien.

J’appelle mes parents, mes amis, mes enfants. Pour l’instant tout le monde va bien. Nous ne fêterons pas l’anniversaire de mon petit fils le 10 avril comme prévu, c’est remis à plus tard, vivement le temps des retrouvailles ! Soudain panique à bord ! Le petit est malade, il a beaucoup de fièvre et tousse. Il faut attendre plusieurs jours pour voir une amélioration. Le médecin a dit à ma fille que c’était une rhinopharyngite, elle n’en est pas persuadée, le doute demeure. Quelle chance tout de même, tous mes proches habitent en retrait de la ville dans une maison avec un jardin, presque un coin de paradis inestimable pour profiter un peu des jours printaniers.

Je cuisine, il fait la vaisselle, j’invente des plats. Il fait l’idiot avec le chien, maintenant on nous demande de ralentir le travail avec les élèves, on nous dit qu’il ne faudra pas prendre en compte les notes mises en période de confinement. On a perdu plus de la moitié des élèves, maintenant c’est sûr on ne va plus entendre parler d’eux ! Pas grave, j’ai plein de projets dans la tête !

Tiens, les oiseaux sont de retour, on n’entend plus qu’eux dans la ville. Leur chant est clair dans les branches. Le ciel est de plus en plus pur. Les bus ont disparu du week-end. Si je sortais m’installer dans la cour pour travailler au lieu de regarder les séries policières qui masquent mes longues heures d’introspection. Et lui, il en fait de l’introspection ? Cela ne lui ferait pas de mal !

Nous sommes assis sur le canapé, chacun un livre à la main. Tout à coup je dis à mon mari.

— Écoute !

— Quoi ? dit-il me regardant d’un air ahuri.

— Rien, justement il n’y a rien à entendre ! Il n’y a plus de vie !

Ce silence pèse de plus en plus. C’est tellement irréel que je me lève pour ouvrir la partie haute de la porte d’entrée.

— Viens voir, dis-je à mon mari !

— Quoi ? Je ne vois rien !

— Justement c’est cela, il n’y a rien à voir… il n’y plus rien. On se croirait dans la Nuit des Temps de Barjavel !

Au fil des jours, j’oublie la pendule assassine tellement je suis accaparée par les écrans et emportée par un rythme bien établi : mes promenades quotidiennes avec le chien, les lectures, l’écriture. D’ailleurs, justement je trouve que j’ai bien avancé.

Tout à coup, au moment où j’écris la phrase qui vient clôturer ma nouvelle, j’aperçois mon mari planté là, devant moi. Son regard a changé. Il semble enfin me voir. Il me sourit, me prend par la taille, me caresse le visage, il approche sa bouche de la mienne, je lui rappelle aussitôt que nous ne devons pas nous embrasser, ce qui d’ailleurs me convient. Il sourit. Je jette un coup d’œil à mon portable : 15H15 !

— Tu n’as donc plus rien à faire ?

Il sourit de nouveau d’un air aguicheur et me lance :

— Et si nous montions à l’étage ?

FIN

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Née dans le Loir et Cher, habitant et travaillant aujourd'hui dans le Berry, j'ai eu jusqu'ici une vie relativement riche : voyages dans le monde, très marquée par l'Asie en outre. J'enseigne l'anglais dans un lycéé professionnel de campagne. L'écriture figure parmi mes passions. J'ai commencé à écrire mes premières histoires en CM1. Poètesse et nouvelliste ayant reçu de nombreux prix aux concours littéraires notamment auprès de Arts et Lettres de France.