Son frère

À chaque fois que Rudy montait dans sa voiture, vieille guimbarde qui a chaque démarrage, menaçait de rendre l’âme, il se regardait dans le rétroviseur et voyait son frère, à la moue ironique, au rire moqueur. Le frangin, à la tête d’une concession automobile florissante, spécialiste des voitures de luxe, vice-président du MEDEF du département, engrangeait tous les succès. Le beau gosse, après avoir flirté avec toutes les belles filles du canton, s’était marié avec une ancienne Miss régionale, née dans une famille aisée selon les critères de la région. De cette union, il avait eu de beaux enfants. Rudy haïssait son frère, le fils préféré de sa mère.

Rudy vivait avec sa femme, dans une maison sans étage, aux murs décrépis, aux fenêtres qui ne protègent pas du froid de l’hiver. Une grande cour en partie gravillonnée, abritait une petite grange et une étable où ruminaient trois vaches quand elles n’étaient pas dans le pré. Quelques poules picoraient en liberté devant la maison, sous les regards blasés d’un chien et d’un chat qui se prélassaient sur le perron de la porte quand le soleil daignait darder ses rayons.

Rudy n’était pas propriétaire de cette petite ferme, il la louait à son frère légèrement moins cher que le prix du marché. Il rageait de dépendre autant de son frère.

Trois nuits par semaine, il embauchait dans un abattoir, pataugeant dans le sang des bêtes, casque sur la tête pour ne pas entendre les hurlements des animaux, cris prémonitoires de ces êtres vivants, conscients du prochain coup fatal. Ces cris d’agonie, il les ramenait chez lui. Comme un symptôme d’acouphènes, ses oreilles bourdonnaient, des images hallucinatoires venaient le harceler, perturbant les quelques heures de sommeil qu’il s’octroyait après sa nuit d’enfer. Il n’en parlait à personne, surtout pas à sa mère qui le traiterait de pleurnichard. Il entendait déjà clairement sa réponse.

— Toujours en train de te plaindre, tu as été élevé ni plus ni moins bien que ton frère et regarde ce qu’il est devenu. Arrête de jouer les chochottes. Je ne t’ai jamais vu flancher devant une belle entrecôte.

Une nuit à l’abattoir, il rencontra le regard d’une vache et il pourrait le jurer, il vit une larme couler doucement de son œil globuleux. Il voulut en parler à sa femme mais il n’en fit rien. Son épouse, être taiseux, l’aurait regardé avec effroi, le prenant pour un fou. Il préféra aller se coucher après avoir pris un café. Que cette maison était triste sans enfant. Encore une réplique sanglante de sa mère :

— Ta femme n’est même pas foutue de me faire un petit fils. Ton frère est resté abonné à deux petites filles mais grâce à Dieu, elles sont belles et intelligentes.

Depuis cette embauche à l’abattoir local, son frère le surnommait « Animal Killer » et lui interdisait de se promener dans sa concession. Il ferait fuir les clients car il sentait la mort… Et la bouse ! Ajoutait-il en ricanant. Rudy avait besoin de ce boulot. La petite exploitation ne suffisait pas à nourrir le couple et sa femme pouvait s’en charger seule.

Dans ces moments de grande solitude, Rudy rageait, le cri des animaux s’amplifiait et sa femme était la seule qui parvenait à le calmer, le rassurer, lui racontant que le nuit dernière, tandis qu’il achevait des bêtes, elle assistait à la naissance d’un veau. La petite bête a regardé le monde, hésité, puis a chancelé en se levant sur ses pattes graciles. La vie, la mort, Rudy, c’est ainsi.

Rudy n’avait que ce frère, plus jeune de trois ans. Leur mère aurait voulu une fille et fit tout pour que ce petit frère soit le plus efféminé possible, portant des cheveux longs, revêtant des tee-shirts longs qui pouvaient passer pour une robe. Pour Rudy, ce fut une vraie catastrophe, sa mère le délaissait complètement, le laissant avec un père complètement dépassé, mais très doux avec son aîné. Un père largement dominé par sa femme, une ambitieuse, envieuse de la façon de vivre de la bourgeoisie locale.

Un père qui décevait beaucoup sa femme, se contentant d’un boulot de simple ouvrier à la scierie locale, qui entendait très souvent les doléances de sa femme.

— T’as laissé passer la place de contremaître, une occasion que tu ne retrouveras plus. T’es vraiment un pauvre type.

Le pauvre type disparut un matin, envolé. Les recherches s’arrêtèrent rapidement. Difficile d’enquêter sur un homme qui voulait sans doute respirer un air meilleur dans d’autres contrées plus favorables. Sa femme releva la tête, prit plusieurs petits boulots et resta seule avec ses deux enfants. Quand elle passait dans le bourg, elle ne baissait pas les yeux devant les quelques regards inquisiteurs. Si cette femme n’était pas très aimée, elle forçait le respect. Elle n’avait que des yeux pour son petit dernier et prit évidemment Rudy comme bouc émissaire, le vrai portrait de son père.

Le petit dernier, mignon, vif d’esprit subit très vite, dès son arrivée au cours primaire, les moqueries de petits camarades, des harcèlements, à cause de son apparence féminine. Sa mère dut avec beaucoup de tristesse, se résoudre à couper ses cheveux, et l’habiller a la mode garçons.

Rudy avait du mal à suivre à l’école primaire, souffrant sans doute de dyslexie non diagnostiquée. Sa mère avait décidé que son fils était tout simplement con. Cette femme froide ne se demandait même pas si son Rudy souffrait du départ d’un père qui, quelquefois, bravant les ordres de sa mégère, l’emmenait avec lui, en forêt. Avec lui, Rudy apprenait le nom des arbres.

Bref, Rudy sortit de l’école très vite, en sachant lire et écrire mais sans aucun diplôme, son frère obtint un BTS en mécanique, une passion qu’il développa très jeune.

Dans le pays, tout le monde savait aussi, que le petit dernier, chouchou de sa mère, avait pu réaliser son rêve d’avoir le plus grand garage automobile, concessionnaire des plus grandes marques étrangères de luxe, grâce à l’argent de sa belle famille.

Avant d’exploiter la petite ferme avec sa femme, Rudy fut un homme à tout faire pendant quelques années. On disait aussi que sa mère avait un peu forcé le petit dernier à acheter cette fermette pour la louer à Rudy. Ce n’était pas par grandeur d’âme, cette femme acariâtre avait honte de voir son fils, traînant aussi bas dans l’échelle sociale.

Aujourd’hui à dix-huit heures, Rudy monte dans sa voiture pour rejoindre l’abattoir, situé à une quinzaine de kilomètres de son domicile. Il chasse l’image de son frère qui s’obstine à occuper le rétroviseur. Après plusieurs tentatives de démarrage, la vieille carcasse se décide à démarrer. Rudy se souvient qu’il doit appeler un des mécaniciens du Grand Garage, fierté de sa mère. Ce jeune mécano, Rudy le fait venir à la ferme pour rafistoler une énième fois le moteur asthmatique de la voiture. C’est un arrangement entre eux, leur petit secret et pour Rudy, c’est une humiliation de moins.

Il l’avoue, il s’est pointé quelquefois au garage, il a attendu que le seigneur des lieux veuille bien lui prêter attention. La conclusion était évidente.

— Autre chose à faire que de m’occuper de ta bagnole pourrie. J’ai quelques bonnes occasions, bon c’est vrai qu’elles sont quand même un peu chères ! T’en prêter une, tu rêves ! Tu peux comprendre quand même qu’elles sont réservées à mes meilleurs clients.

Dans ces moments pénibles, Rudy a ravalé sa colère, son envie de l’étaler, de le bourrer de coups de poings, de lui refaire sa petite gueule d’ange. Il est reparti, fou de rage et même sa voiture a semblé le défendre car elle a démarré tout de suite.

Rudy, le casque sur la tête, a travaillé sept heures durant en changeant de poste. Il a ainsi tué, coupé des pattes avec sa feuille de boucher à la lame si acérée qu’elle vous couperait le doigt à la moindre inattention. Il a éviscéré, drainé le sang ruisselant jusqu’aux rigoles. Cette nuit, Rudy a travaillé sans trop penser, il n’a pas regardé si une autre vache avait l’œil mouillant de terreur. Il n’a pas vu le temps passer.

Quatre heures du matin. Rudy débauche. Quelques poignées de main et le voilà devant sa voiture. Il tient à la main une feuille de boucher que le contremaître de l’abattoir a bien voulu lui prêter. Rudy a promis à sa femme de tuer un mouton et ainsi remplir le congélateur de bons morceaux d’une viande délicieuse. Il monte dans sa voiture, pose sa feuille sur le siège passager. Cette nuit est particulièrement froide et le moteur de la vieille carcasse ne veut même pas tousser. Dans le rétroviseur, son frère ricane. Malgré plusieurs tentatives, la voiture reste muette. Rudy sort. Autour de lui, plus personne. Les quinze employés de l’abattoir se sont volatilisés en quelques minutes, pressés pour la plupart, de retrouver un foyer chaleureux. Rudy rentre dans sa voiture et peste contre cette satanée bagnole. Il ne possède pas de portable. Son frère dit souvent de lui qu’il est le dernier des Neandertal. Le cri des bêtes s’invite de nouveau dans ses oreilles douloureuses. En contrebas de la route, coule une rivière. Si Rudy la suit pendant dix kilomètres, il arrivera au pied d’une colline abritant sur son sommet, une superbe demeure, la maison de son frère. Les gens d’ici l’appellent « le château ». Rudy va encore une fois de plus mettre sa fierté de côté et supplier son frère d’envoyer une dépanneuse chercher sa vieille carcasse. Il fait très froid mais Rudy ne le sent pas, il a la rage. Il ferme sa voiture en n’oubliant pas sa feuille de boucher, pas question qu’on vole ce précieux instrument. Il descend en contrebas de la rivière et entame ses dix bons kilomètres. La rivière chante et le cri des bêtes s’éloigne. La terre humide exhale des parfums d’humus, quelques plantes odorantes viennent chatouiller le nez de Rudy qui marche d’un bon pas. Ses chaussures s’enfoncent dans la terre grasse, ses pieds nagent bientôt dans une gadoue glaciale. Rudy n’en a cure, il commence à se reconnecter avec la nature. Il tient la main de son père qui lui fait la liste de toutes les essences qu’il rencontre. Quelques crapauds arrêtent de se manifester sur son passage mais reprennent leurs tintamarres quelques secondes plus tard. Ils peuvent avoir confiance, Rudy aime les animaux et c’est pour ça que le cri des bêtes vient se rappeler à lui. Comment peut-il agir ainsi ? Mais les bêtes, si elles ont conscience de leur fin prochaine, ne pensent pas à la fin de mois. Rudy ne peut pas faire autrement. Pour le moment, les bêtes se sont tues, elles laissent Rudy écouter le chant de la rivière. Il s’arrête un instant, s’assoit sur une grosse pierre et regarde l’écoulement continu de cette belle eau claire qui brille sous un croissant de lune naissant.

Rudy pense à son père. Le si peu de présence qu’il lui donnait comme ces quelques balades en forêts et Rudy avait de l’énergie à revendre pour une semaine. Il pouvait supporter l’indifférence, les coups bas de sa mère.

— Comment as-tu osé me laisser tomber. Mon frère avait sa maman chérie, mais moi ! Tu y as pensé avant de te barrer ? Tu m’as laissé seul, Bon Dieu ! Tu m’as laissé aller à la dérive. Après ça, plus goût à rien. »

Rudy lance quelques cailloux dans l’eau, qui brisent sa mélancolie, qui le ramènent à la réalité. Le bruit des bêtes revient en sourdine mais pas assez pour perturber le chant du cours d’eau qui va l’emmener jusqu’au bas de la colline. Il en est encore loin. Au-dessus de lui, sur la route, passe de temps en temps une voiture. Quelques chiens, dans des arrières cours de maisons, aboient méchamment sur son passage. À un moment donné, Rudy s’arrête en faisant le moins de bruit possible, comme un chasseur. À quelques mètres de lui, une laie suivie de trois marcassins traverse la route, s’arrête, grogne quelques instants, pas tranquille, sentant une présence humaine. Rudy attend, il tient dans la main, sa feuille de boucher mais il n’a aucune intention de s’en servir. La bête et ses petits disparaissent bientôt dans le sous-bois. Rudy repart, enivré par ces odeurs animales. L’odeur de la peur.

La rivière traverse un sous-bois particulièrement feuillu. L’étroit sentier disparaît. Rudy simplement éclairé par le croissant de lune, marche de plus en plus difficilement, il s’égratigne le visage au passage de ronces tenaces. Il se sert de sa feuille de boucher comme un coupe-coupe. Il lance l’instrument aveuglement, mais il avance, en sueur tout en grelottant. Ses pieds macèrent dans une boue glaciale. Rudy sort bientôt de cette luxuriance et aperçoit devant lui la colline qui commence à se profiler sous un ciel gris anthracite. Il remonte sur la route. Ses pieds font flip flop. D’un geste de la main, il essuie un filet de sang sur son visage. Avant de prendre la route en lacet qui mène au sommet de la colline, Rudy s’arrête et lève la tête.

La grande maison d’architecte, au toit de chaume, en pierres de granit, aux grandes baies vitrées apparaît, trônant sur la colline qui surplombe la rivière, paradis des truites. À cette heure, « le château » ressemble à un gros ours hibernant. La petite famille dort. La maison semble bouger aux rythmes des respirations de ses occupants. Rudy vient de marcher dix kilomètres. Il pense avoir mis un peu plus de deux heures, il en déduit qu’il doit être aux environs de six heures trente. Le frangin va bientôt se lever.

Au cours de sa montée, Rudy ne rencontre personne. Il entend le silence. Il entend sa respiration haletante et ça l’angoisse.

Une pièce vient de s’éclairer au rez-de-chaussée de la maison de son frère. Haletant, frigorifié, il tient toujours à la main sa feuille de boucher. Rudy monte les marches, entouré par des arbustes rares, des massifs de fleurs. Il passe par-derrière. Il pourrait frapper, se montrer, tapoter sur la large fenêtre en façade mais non. Il faut dire que le hurlement des bêtes a repris. Il donne un coup sec sur la porte vitrée de l’arrière-cuisine à l’aide de sa feuille de boucher, passe une main à travers l’ouverture laissée par la vitre cassée, tourne la clé, traverse la pièce, arrive devant la cuisine et se retrouve devant son frère buvant son café, écoutant la matinale de RTL, un casque sur les oreilles pour ne pas réveiller la petite famille qui veut encore profiter de la chaleur des couettes en plumes de canard. Attendrissant le frangin, dans sa belle robe de chambre, ses chaussons avec une Ferrari imprimée, son verre de jus d’oranges bio pressées qu’il tient à la main et qu’il renverse sur sa belle tenue du matin tant il est sidéré de voir « Animal Killer ». Surpris, mais pas paniqué et tout de suite arrogant.

— Qu’est-ce tu viens foutre chez moi à cette heure. Comment t’es rentré et je t’en prie range ton instrument de torture. Tu t’es battu ou quoi ? T’as une sale tronche. Qu’est-ce que tu veux, une bagnole, du fric ?

Puis il voit les traces de boue sur les belles tommettes et il gueule de plus belle.

Il ne s’en est pas rendu compte mais Il a parlé très fort à cause de son casque qu’il a gardé sur la tête. Il a réveillé la petite famille. La belle sœur dans sa robe de nuit, avec un faux air de Monica Bellucci, se tient en bas de l’escalier, muette, effrayée. En haut de l’escalier sont apparues deux têtes de jolies petites filles, se tenant l’une près de l’autre. D’une seule voix, un peu timide quand même, elles clament :

— Bonjour Tonton… Tu nous fais peur.

Tonton tient sa feuille de boucher, appendice naturel, un prolongement de sa main, juste un outil quotidien. Il regarde la petite famille vivant dans une si belle maison avec vue sur une vallée où ne s’aventure même pas une ligne à haute tension. Une petite famille qui mériterait un film, un film de famille tourné à l’ancienne, en super huit, qu’on regardera tous ensemble, projeté sur un petit écran blanc déployé pour la circonstance. Un film super huit, accompagné du bruit caractéristique du projecteur, mais aujourd’hui, le bruit de l’appareil a été remplacé par le cri des bêtes.

C’est devenu un film qui parle de sang, de haine, d’amour, non y a pas d’amour, de larmes, de violences, de prières destinées au Christ, à la Vierge, à Bouddha, de paix, non il a plus de paix, de supplications à genoux.

La feuille de boucher danse, fait des zigzags, siffle. C’est un sifflement de mort. Le film de famille montre aussi des regards d’enfants à vous déchirer le cœur, qui vous tétanise une vie durant. Un film qui parle de promesses.

— Si tu veux, je t’offre une Porsche à Noël.

Rudy ne veut pas de Porsche, il voulait juste la petite Clio quand sa voiture tombait en panne, juste pour se rendre au boulot mais le frangin préférait la prêter à ses charmantes clientes qui passaient la porte de son bureau et fermaient derrière elles en minaudant.

La feuille de boucher tournoie, dessine des figures de plus en plus complexes. Un film qui fait entendre des cris, voir des poursuites dans le beau jardin, un film où tout le monde meurt à la fin.

Le cri des bêtes s’atténuent, elles ont eu leur vengeance. La vache qui pleure a beaucoup de chagrin, elle ne voulait pas ça, mais la foule des bêtes l’a emporté. Rudy prend à pleine main le sang qui coule du cadavre de son frère et se barbouille le visage, comme un chef indien sur le sentier de la guerre. Il tient toujours à la main sa feuille de boucher, rougie par les sangs mêlés de la petite famille. Il s’est assis sur le perron de la porte. Le ciel lui aussi est rouge, mais c’est juste pour prévenir que le soleil réchauffant va bientôt arriver. Les oiseaux, les chiens, les crapauds se sont tus pour respecter le repos éternel de la petite famille. Rudy essaie de se lever mais ses jambes se dérobent sous lui. Dans le matin glacial, Rudy crie.

— C’est pas moi, ce sont les bêtes !

L’écho lui répond puis la vie continue. Quelques fermes plus loin, un coq lance son majestueux cocorico. Rudy attend, frigorifié.

FIN

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Ancien cameraman et auteur de quelques courts métrages. Scénariste et auteur d’un premier roman: La Traversée de la Nationale. Prix du premier roman de la ville de Sete 2019.