La fille des frites voudrait bien rentrer chez elle sereine.

La fille des frites est arrivée ce matin à 10h30. Elle est entrée côté livraison (le restaurant n’est pas ouvert au public à cette heure-là), a monté l’escalier de service, ouvert la porte des vestiaires. Ici elle est en sécurité. Une bulle de certitude. Elle peut respirer quelques instants. Elle se change, il n’y a personne. Elle vérifie une dernière fois sa présentation : baskets noires vêtues de leur surchaussures en plastique rutilantes (de l’huile et autres graisses mais ça, il ne faut pas le dire), pantalon noir, droit, coupe homme, deux tailles au-dessus de la sienne, polo noir, modèle homme également, boutonné jusqu’au cou, tablier usé jusqu’à la moelle et qui la fait ressembler à une quille une fois noué, chignon impeccable et réglementaire, et, enfin, la casquette qui parachève la transformation. D’humain elle s’est métamorphosée en équipière polyvalente.

Un dernier coup d’œil à la pendule : 10h55. Elle descend, salue des collègues, passe son badge devant la pointeuse. La journée peut commencer. Aujourd’hui nous sommes jeudi. Elle espère être tranquille, au moins pour ce midi.

Et pourtant.

En cinq heures elle entendra cinq ou six douzaines de réflexions désobligeantes dont le summum sera « avec un c#l pareil elle gagnerait plus en faisant le trottoir qu’en faisant des frites ». Il y aura aussi les rires gras, les gestes obscènes, les regards qui déshabillent. Ceux-là elle ne les compte plus, ils font presque partie du paysage. Ce n’est pas normal mais c’est devenu une ignoble norme.

Et pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, rien de tout cela ne vient de la cuisine, quasiment exclusivement composée d’un effectif masculin à l’humour souvent grivois. Aucun d’entre eux ne se permettrait. Des fois elle se surprend à s’étonner encore.

Comment des gens qui ne la voient qu’au travers d’un tel uniforme peuvent se permettre de telles réflexions, qu’aucun de ses collègues l’ayant vu dans des tenues bien plus seyantes ne s’autoriserait jamais ? Pensent-ils que cela fait partie du lot d’autorisations supposées que donne l’adage « le client est roi » ? Et elle, sur quel pseudo-principe a-t-elle le droit de s’appuyer pour se défendre ?

16 heures, le temps de la pause. Elle monte à nouveau dans les vestiaires, détache ses cheveux, échange son polo contre un t-shirt de groupe. Nouveau sas.

Elle s’installe au fond de la salle, à l’abri des regards, grignote, un livre à la main. Son service reprendra dans deux heures. A ce moment tout ce qu’elle souhaite c’est s’évader avant de retourner dans la fournaise.
C’était sans compter ce type, qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, qui s’installer à sa table, face à elle. Elle jette un regard vague aux alentours. Non, la salle n’est pas pleine à craquer, bien au contraire. Peut-être est-ce un de ses collègues fraîchement arrivé qu’elle n’aurait pas remarqués ? Ses premières phrases dissipent ses dernières illusions. Immédiatement elle l’enjoint à quitter sa table, il le fait, visiblement à contre-cœur. De toute évidence il ne comprend pas le problème. Il n’est pas le premier, en 3 ans ici, il doit être le 10e à ainsi tenter sa chance.

Intérieurement elle fulmine, fustige cet individu. Lui et tous les autres.

Qu’espère-t-il ? Qu’elle croit au pseudo coup de foudre immédiat ? Elle n’ignore ni sa mine chiffonnée, ni ses cheveux inéluctablement gras et encore moins l’odeur rance de frites et d’huile qui émane de sa peau. À moins qu’il n’ait repéré, au contraire, qu’elle travaillait là et espérait une ristourne.

D’autres collègues arrivent, pantalon de travail et t-shirt civil, les anecdotes et ragots s’enchaînent. « Tu sais ce qu’il m’est arrivé hier, à la sortie du boulot ? » est la phrase la plus courante dans ces moments-là, entre les filles. Quand un de leurs collègues masculins est présent et entend leurs instants de vie, semblant être hors du temps, il s’insurge, cherche à comprendre, à pointer le caractère évènementiel. Sans doute, ces collègues masculins disent-ils cela pour les rassurer elles, pour qu’elles oublient que c’est plus systémique qu’anecdotique, pour empêcher cela d’être une malédiction mais l’aider à devenir quelque chose en voie de disparition.
Et dans ces moments-là, à les écouter, à percevoir leur indignation, les filles se disent que tout n’est pas perdu. Que peut-être, c’est eux, qui détiennent une partie de la solution. Même si le chemin restant à parcourir sera long ». D’ailleurs l’une d’entre elles manque à l’appel, pourtant d’ordinaire elle arrive toujours en avance afin de manger avant le service. Elle arrivera finalement, cinq minutes avant la reprise, rouge et essoufflée. Elle expliquera qu’elle a dû faire de multiples détours afin de semer un suiveur un peu trop tenace.

Que l’un d’entre eux repère leur lieu de travail fait partie des craintes souterraines. On essaye de ne pas y penser mais c’est toujours là, un peu.

Le service du soir commence, jour par excellence des soirées étudiantes, la méfiance s’aiguise à son insu. Alors elle se prolonge dans le rush pour ne pas y penser. Elle refuse de les laisser gagner, de les laisser s’insinuer dans son esprit.

Profitons de ces quelques heures de répit pour noter que la fille des frites pourrait tout aussi bien être un homme. La fille des frites pourrait également être la fille de la caisse, celle des bornes, du drive, la préposée aux viandes, celle qui s’occupe des nuggets et autres snacks, ou encore celle qui monte les burgers, ou le manager qui gère l’ensemble de la cuisine ou même cette cliente qui vient d’entrer dans le restaurant et qui n’a rien à voir, d’apparence, avec cette histoire.

Profitons également que ni elle, ni ses collègues ne pensent plus à tout cela, qu’ils plaisantent, travaillent et se racontent leur vie pour dresser la liste des dernières anecdotes entendues, arrivées indifféremment à des hommes ou femmes.

— Ce client qui repère ton nom sur ton badge et qui te tutoie, t’appelles par ton prénom, persuadé que cela lui confère un charme irrésistible — Celui qui annonce « contre ton sourire 2 € de pourboire » alors que tu n’es pas une escorte-girl et qu’en plus en restauration rapide il n’y a pas possibilité de pourboire. — Celui qui te donne son ticket de borne avec son numéro de portable inscrit dessus. Elle va être contente la comptable. — Celui qui vient tous les jours, multipliant les sous-entendus et les « eh mademoiselle » que tu finis par refiler (non sans un certain plaisir) à ton collègue masculin et à l’air volontairement patibulaire. — Celui qui repère les voitures des équipières, se gare derrière, obligeant ces dernières à la conversation. — Ceux qui squattent près des conteneurs / poubelles, sous le lampadaire éteint, et ne rassurant personne. — Cette fille qui bosse dans la pizzeria d’en face, s’est fait suivre, tabassée et volé… sa pizza. — Cette collègue qui se balade avec une fourchette dans la manche depuis qu’elle s’est un peu trop faite approchée par un inconnu, sur le chemin du retour. — Cette cliente qui est entrée, presque par la force, dans le restaurant, une demi-heure après la fermeture, car elle se faisait harceler par une bande et ne se sentait pas en sécurité. Elle cherchait un endroit où se réfugier. — Ce collègue qui a eut son vélo massacré par un chauffard alors qu’il rentrait chez lui, roulant tranquillement sur la piste cyclable. — Celle qui se fait suivre depuis une semaine et note les plaques d’immatriculation ainsi que les propos fleuris tel que « eh sale p#te on sait où tu habites, où tu travailles, lequel de nous tu veux épouser ? » sur des emballages frites pour ne rien oublier le jour où elle ira au commissariat.

Il est à présent 1 heure du matin. Ce n’était pas prévu mais la fille des frites a poussé pour aider ses collègues, en ce moment ils sont en sous effectif.

Dans la salle déserte, assise sur une des chaises hautes, observant la nuit, le parking vidé du centre commercial adjacent, elle attend un collègue qui a proposé de la ramener. Ce soir, c’était soir de match, ces soirs-là elle est anxieuse à l’idée de rentrer seule. D’autant plus qu’il y a deux jours elle a été suivie par un type louche, qui jouait avec ce qu’elle a supposé être une arme blanche, jusque dans l’arrière de la zone commerciale, déserte à cette heure. L’angoisse était telle qu’elle en a parlé à son manager, un ancien videur de boîte de nuit. Ce dernier a pris plusieurs gars avec lui et ils ont fait le tour du parking et des alentours, par précaution. Ses équipiers, c’est un peu comme ses gamins. Il n’a pas le pouvoir de changer le monde, mais à sa manière, en défendant ses équipiers comme il peut, il espère faire effet domino et en inspirer d’autres.

Assise à l’arrière de la voiture de son collègue, regardant le paysage défilé, elle s’interroge.
Quand pourront-ils enfin rentrer en paix, aller travailler sans crainte, prendre leur pause sans appréhension ? Est-ce qu’un jour toutes ces anecdotes et autres faits divers appartiendront définitivement au passé et leur paraîtront absurdes et surréalistes ? Les mœurs finiront-ils par évoluer, ou cela tombera-t-il dans les mœurs ?

Et pendant ce temps, le conducteur, regardant les silhouettes s’éloigner, englouties par la nuit, espère qu’un jour la crainte le quittera face à ce spectacle qui devrait être anodin.

Pourtant comme tant d’autres, tel un acide pervers, une inquiétude le ronge : et si, demain, la fille des frites ne venait pas travailler ?

Sans doute, et il en est persuadé, n’existe-t-il aucune solution miracle, son acte même lui semble ridiculement commun, naturel, et insignifiant. Et pourtant, parfois il espère être une partie de l’interrupteur qui déclenchera l’effet papillon, l’un des dominos qui en chutant entraînera le changement d’un monde, d’un mode de pensée archaïque, la première pierre d’une arche sous laquelle tout un chacun pourra s’abriter.

FIN

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