L'Agence

L’écran s’allume sur une femme aux larges épaules, à la chevelure brune. Son sourire s’étire d’une joue à l’autre, un sourire presque maternel qui semble dire « Tout va bien se passer, je suis là pour toi ». Je ne sais pas si ce sont ses yeux ou un effet de la caméra mais ses prunelles brillent d’un éclat particulier. Je la salue. Elle répond d’une voix douce.

— Appelle-moi Élisa.

J’aurais juré mes grands dieux que cette femme était Lisa. Lisa est ma conseillère. Elle me suit depuis mon arrivée à l’Agence.

L’Agence ne nous trouve pas seulement un emploi, elle nous soutient aussi au quotidien, s’assure que tout se passe bien au travail, que nous ne sommes ni ennuyés ni stressés, que nous nous entendons bien avec nos patrons et nos collègues. Que le travail est stimulant et nous permet de nous challenger, comme ils disent. Lisa a toujours été aux petits soins pour moi.

— Où est Lisa ?

À y regarder de plus près, je me rends compte en effet que cette femme n’est pas Lisa. Lisa a des cheveux plus sombres, presque noirs, et des yeux marrons qui brillent quand je la fais rire, puis qui s’éteignent ensuite. Cette femme possède quelque chose d’étranger, ce quelque chose qui séparerait non pas deux clones ni deux jumelles, mais deux sosies parfaits ayant vécu des vies en tous point différentes.

— Je suis ta conseillère, Louis. Je remplace Lisa. Elle m’a confié ton
dossier.

Elle ne dit rien de plus.

Je sais ce qui s’est passé : Lisa a été mise à jour. Pas une mise à jour mineure pour corriger une erreur ou augmenter son niveau de sécurité ; non, une mise à jour critique, accompagnée d’une nouvelle personnalité et de nouvelles compétences. Au début, il y a deux ou trois ans, quand l’Agence mettait à niveau les conseillères, leur nom et leur apparence étaient conservés. Mais certains clients étaient déstabilisés par ces changements. Alors l’Agence s’est mis à modifier aussi leur physique, par cohérence.

Je ne sais pas pourquoi l’Agence continue à mettre les conseillères à jour. Comme s’ils ne voulaient pas qu’on s’attache. Elle m’allait bien à moi, Lisa.

Élisa n’arrête pas de sourire.

— Tu aimerais changer de travail, Louis ?
— Oui. Je m’emmerde, pour tout vous dire.

Élisa ouvre un dossier à couverture bleu clair. Elle fait semblant de consulter des papiers. Je dis « semblant » car tout ce qu’Élisa a besoin de savoir est sauvegardé sur un serveur qu’elle peut consulter en temps réel, alors même qu’elle se tient devant moi. Je suis au courant, depuis le temps que je suis inscrit à l’Agence. Ses petites manies avec le dossier, c’est uniquement par souci de réalisme. Pour rendre le contact plus naturel, plus humain.

— Lisa t’avait déconseillé ce poste, c’est ça ?

Elle me regarde par-dessus ses lunettes. Lisa n’avait pas de lunettes. Ils ont dû penser qu’elle n’avait pas l’air assez sérieux.

Élisa ne me laisse pas le temps de répondre.

— Lisa avait raison. Reprendre son ancien travail est rarement une
bonne idée.
— Ce n’est pas mon ancien travail. J’étais routier.
— Tu l’es encore, Louis.

Elle m’énerve à finir toutes ses phrases par « Louis ».

— Les routiers sont sur la route. Moi, je suis pas routier, je suis
assis derrière mon écran et je surveille des camions qui roulent
tout seuls. Nuance !
— Je comprends ta frustration, Louis.

Élisa s’est penchée légèrement en avant, comme si elle me parlait désormais sur le ton de la confidence. Pourtant, nos entretiens sont enregistrés, et je suis évalué en ce moment même. Elle aussi, d’ailleurs.

— Je ne suis pas frustré. J’aimerais juste un nouveau travail. C’est
facile, non ? Lisa me disait que je pouvais changer de boulot quand
j’en avais envie.
— C’est vrai. Tu peux quitter ce poste dès maintenant, si tu le
souhaites.

Elle m’annonce que je peux partir immédiatement, qu’elle s’occupera de tout. Ce qui est bien avec les emplois de l’Agence, c’est l’absence de préavis. Je parle pour les employés bien sûr. Les employeurs eux, ne peuvent pas nous licencier. Du moins, ça n’est jamais arrivé.

Je réponds à Élisa que je préférerais finir la semaine, afin de dire au revoir à mes collègues.

— Tu les apprécies ?

Je hoche la tête sans mot dire. C’est suffisant, Élisa peut voir mes mouvements à travers la caméra de l’ordinateur. Il paraît même que les conseillères de l’Agence analysent les niveaux de stress et de fatigue en scrutant les traits du visage. Mais ce ne sont que des rumeurs.

— Si tu m’en dis plus, je pourrai te *matcher* avec des collègues
semblables pour ton futur poste. Je conviens que c’est un sujet très
personnel, donc ne te sens pas obligé…

Elle prend des politesses inutiles. Je sais qu’elle sait. Comme j’ai déjà dit, ils observent tout, ils savent tout à l’Agence. C’est pour ça qu’elle fonctionne aussi bien.

Laurène et David sont ceux avec qui je m’entends le mieux. Et le boss, Fabien, est sympa aussi.

Élisa me demande si je leur parle souvent à la radio. Je réponds qu’on discute toute la journée, même si Fabien est souvent occupé.

— Tu les as déjà rencontrés ?

J’ignore pourquoi elle me pose ces questions. Lisa ne m’a jamais interrogé comme ça. Sans doute l’effet de la mise à jour. L’Agence s’est rendu compte de l’importance de s’entendre avec ses collègues pour se sentir bien dans son travail. Ça paraît évident, dit comme ça, mais ils ne peuvent pas penser à tout non plus.

— Je les ai vus une ou deux fois par vidéo, mais la qualité était
mauvaise. On reste en audio car il faut surveiller les camions qui
roulent sur l’écran.

Dans mes premiers boulots, c’était un peu compliqué. Je suis tombé sur des gens pas très sympa, ou au contraire trop excités pour moi, des jeunes surtout. J’étais souvent isolé. Mais depuis un moment, j’ai de la chance. Encore plus depuis que je travaille à Roulinter.

J’apprends à Élisa qu’en juin dernier, j’ai invité Laurène, David, Fabien et quelques autres à un barbecue chez moi. Mais David n’était pas disponible, donc on a convenu de remettre ça à plus tard.

Élisa se fige un instant puis reprend son sourire. Un ange passe.

— Vous pensez me trouver un nouveau travail d’ici la fin de la
semaine ?
— Bien sûr, Louis. Je suis là pour ça.

Élisa me propose ensuite de remplir un questionnaire de satisfaction. Un deuxième dossier apparaît, vert cette fois, parfaitement assorti au beige de son chemisier.

— Es-tu confortablement installé, Louis ? Ne t’inquiète pas, il n’y a
pas de bonne ou de mauvaise réponse. Je vais lire une liste
d’affirmations à que tu noteras sur une échelle de un pour « pas
d’accord du tout » à cinq pour « tout à fait d’accord ». Tu as
compris ?

C’est gentil de demander.

— Alors : « Travailler à Roulinter m’a été bénéfique sur les plans personnel et émotionnel. »

— On ne peut pas vraiment dire ça…

— Essaie d’utiliser l’échelle, Louis.

— Ah oui, pardon. Euh… deux.

— « Travailler à Roulinter m’a été bénéfique sur les plans métaphysique et spirituel. »

— C’est-à-dire ?

— Si tu ne sais pas, ce n’est rien.

Élisa fait mine d’écrire quelque chose dans son dossier.

— « Le travail à Roulinter était intellectuellement stimulant. »

— Un.

— « Je ne me suis jamais ennuyé une seconde à Roulinter. »

— Franchement, un.

— « Le stress ou la pression se sont rarement fait sentir à Roulinter. »

— Cinq.

— « Roulinter est une entreprise merveilleusement innovante. »

— Trois ou quatre. Le transport routier n’est pas vraiment innovant, mais embaucher d’anciens chauffeurs pour ne pas leur faire conduire de camions, c’est pas mal !

— Je retiens quatre. « Je pourrais envisager de travailler à nouveau chez Roulinter dans l’avenir. »

— Au volant ou derrière un écran ?

— Ce n’est pas précisé.

— Alors, disons deux.

— Bravo, Louis, nous y sommes presque. « Je pourrais recommander Roulinter à un ami ou à un membre de ma famille. »

— A ma belle-mère, peut-être.

— Tu ne sais pas ?

Je hausse les épaules. Elle l’interprétera comme elle veut.

— « J’ai accompli mon travail avec sérieux, attention, rigueur, abnégation, zèle, spontanéité, courage et détermination. »

— Ça, c’est à vous de me le dire…

— N’hésite pas à exprimer ton opinion.

— Trois.

— « J’ai effectué un suivi régulier de ma performance en utilisant les outils numériques d’auto-évaluation psycho-professionelle à ma disposition dans le cloud. »

— Hmm… deux.

— Et voici la dernière : « J’ai confiance dans le fait de réussir à retrouver rapidement un travail grâce à l’Agence. »

— C’est une question ?

— C’est une affirmation à laquelle tu peux assigner une note de un à cinq. Veux-tu que je te rappelle l’échelle de notation ?

— Non, merci. Cinq.

— Très bien, Louis. Nous avons fini, je te félicite.

— Cinq.

— Pardon ?

Elle lève un sourcil.

— Rien… je plaisantais.

— Merci beaucoup, Louis. Tu as été parfait

J’ai l’impression qu’elle me prend pour un idiot. Lisa me manque.

Élisa referme son dossier. Je recevrai un message d’ici la fin de la semaine incluant plusieurs propositions d’emploi. Je n’aurai qu’à en choisir une ou, si je le souhaite, les refuser toutes, auquel cas de nouvelles propositions me parviendront.

Élisa me rappelle qu’elle est disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Si j’ai la moindre question, le moindre doute, je la trouverai à l’adresse habituelle.

Elle ne préviendra pas mes collègues, supposant que je voudrai moi-même leur dire adieu. Elle insiste, volontairement ou non, sur le mot adieu, puis disparaît.

Son dossier vert reste sur le bureau. J’aimerais le saisir et voir tout ce que l’Agence sait de moi. Bien sûr, cela est impossible. Tout ce que je peux faire en tendant le bras, c’est éteindre mon écran.

***

Mes derniers jours à Roulinter me laissent un goût amer. Certes, mon ardeur à la tâche était encore moindre que d’habitude. Mais ce qui était vraiment étrange, c’est le comportement de mes collègues. David était simplement absent, sans que je puisse en connaître la raison. Laurène, alors qu’elle venait de me rejoindre sur la radio, est partie brusquement, arguant qu’elle devait intervenir sur un camion, ce qui n’arrive presque jamais. Elle ne m’a pas rappelé, et toutes mes tentatives de la joindre ont été vaines.

Plus tard, Fabien, m’a dit qu’elle avait eu un accident de la route, sans plus de détails. Laurène n’avait subi aucun dommage, si ce n’est un léger choc psychologique.

Quand je lui ai annoncé que je quittais Roulinter, Fabien n’a pas semblé le moins du monde étonné. Il m’a simplement souhaité bonne continuation. Quand je lui ai dit que j’espérais rester en contact, il m’a répondu d’un ton absent que oui, certainement. Je lui ai laissé mes coordonnées, mais il ne m’a pas donné les siennes.

À la fin de la semaine, Élisa me transmet des offres d’emploi. Vingt-cinq au total. Tous à distance. Je réponds que je serais prêt à accepter n’importe quoi du moment que je n’aie pas à rester assis toute la journée derrière ce maudit écran, que je puisse sortir de mes quatre murs. Élisa va « approfondir ses recherches » mais en attendant, elle me conseille d’accepter l’une des propositions, car de telles offres sont très rares.

Je ne suis pas dupe, cela fait des années que je suis inscrit à l’Agence et personne ne m’a jamais trouvé autre chose que des emplois à distance. Même Lisa.

J’ai demandé à Élisa les contacts de David et Laurène, n’ayant pas eu l’occasion de leur demander avant de partir. Apparemment, elle ne peut les divulguer à cause de la protection des données ou je ne sais quoi. Je lui ai dit que Lisa, elle, aurait fait ça pour moi. Élisa est restée immobile un instant puis m’a répété qu’il lui était impossible d’accéder à ma requête. Les règles de protection des données ont changé depuis Lisa, ou bien celle-ci avait fait une erreur, c’était « un modèle assez ancien ». Je n’ai pas apprécié ce sous-entendu.

***

J’ai fini par accepter une offre dans une entreprise de veille informatique. J’aurais pu refuser, attendre de nouvelles offres et rester au chômage, ça n’aurait rien changé. Chômeur ou travailleur, on gagne tous le même revenu, ce que l’Agence appelle crédit universel. Si on veut, on peut donc rester au chômage à vie, certains le font. Mais la plupart, au bout d’un moment, finissent par reprendre un travail. Moi, je n’ai jamais pu rester en place. Quand je me suis fait licencier et que je suis entré à l’Agence, j’ai tout de suite déclaré que je cherchais un emploi.

À l’époque, je pensais qu’ils allaient me retrouver un travail de chauffeur, que je pourrai reprendre la route, mais ce n’est jamais arrivé. On n’a plus besoin de gens comme moi. À la place, on nous propose des petits boulots à distance, que l’on peut effectuer de la maison, sur un écran. Moi, je suis d’abord resté dans mon domaine initial en surveillant des camions. Ma femme, elle, a complètement changé de secteur : elle vend des fleurs sur internet. Avant, elle était caissière. Elle a toujours voulu être fleuriste car elle adore l’odeur des fleurs.

Mon nouveau travail n’est pas très excitant mais tout de même davantage que mon poste à Roulinter. Je dois récolter des données sur des inconnus. C’est tout ce que je sais. Je n’ai aucune idée de qui sont ces gens, si on leur veut du mal ou du bien, ni comment ces informations seront utilisées. Je dois simplement faire des recherches sur internet, et dans des bases de données diverses auxquelles l’entreprise a accès par ses réseaux.

C’est fou ce qu’on peut apprendre sur les gens quand on sait où chercher. Mon nouveau boss, qui me fait penser à Fabien, m’a dit qu’il n’existait pas une seule personne au monde qui échappe au suivi. Il suffit de consulter des sites et des bases de données bien choisies. Tout le monde y est. Même ceux qui ne sont pas inscrits à l’Agence.

Mes nouveaux collègues sont très sympathiques. Je n’aime pas beaucoup Élisa mais il faut avouer qu’elle a fait du bon travail en me matchant avec ces gens, comme elle dit.

Samedi dernier, j’ai pris un verre avec Marc, un jeune de mon équipe avec lequel j’ai sympathisé. Il habite à une demi-heure de la maison, dans un petit studio au bord des rails de l’hypertrain. Il vient d’arriver lui aussi, c’est même son premier travail avec l’Agence. Avant, il bossait dans un cabinet d’avocats, il devait récolter des informations pour préparer des procès. Il lisait et triait des centaines d’e-mails par jour. Puis on l’a remplacé par une IA et il s’est retrouvé au chômage. Il s’est inscrit à l’Agence temporairement, il espère retrouver au plus vite un vrai travail.

Marc dit qu’on a de la chance de ne pas avoir été remplacés par des IA, vu qu’on accomplit peu ou prou les mêmes tâches que dans son cabinet. C’est vrai, je n’y avais pas pensé.

Selon lui, il y a une raison à tout ça : quand on est chômeur, on gamberge, on se sent inutile, on déprime, et on finit par ne rien faire du tout, on ne voit plus personne, on ne sort pas, on ne consomme plus. La société ne pourrait pas fonctionner avec autant de gens dans cet état. Du coup, l’Agence est là pour nous « garder occupés ». C’est pour ça que ses emplois sont protégés des licenciements.

Il a de sacrées théories, Marc. Je ne réponds pas trop, alors il change de sujet. Il me parle de Karine, une fille de notre équipe. Il aurait bien aimé l’inviter à boire un verre avec nous mais elle n’était pas disponible. Ça fait déjà deux fois qu’elle lui dit non.

Je ne sais pas pourquoi, mais ses histoires me font penser à Laurène et David. J’en parle à Marc, qui promet de m’aider à les chercher. Il maîtrise déjà mieux que moi les bases de données. S’il les trouve, je lui paierai un coup.

***

Avant même la fin de la semaine, Marc m’envoie un message avec les e-mails, le numéro de téléphone et les adresses de Laurène et David. Il est fort. Je lui promets deux bières, une pour chacun. Pour Fabien, il doit encore chercher.

C’est drôle, Laurène et David habitent juste à côté de chez moi. Ils m’avaient dit être « de la région » mais je ne les aurais pas crus si proches. Ça me fait plaisir. Je vais pouvoir les présenter à Marc.

Je leur ai écrit mais ils ne m’ont pas encore répondu. J’ai aussi tenté de les appeler mais leurs numéros ne sont plus attribués.

Entre temps, Marc m’a envoyé les coordonnées de Fabien, en précisant que je lui devais une troisième bière. Après son nom, il y avait un petit astérisque, comme après ceux de Laurène et de David. Peut-être que leurs contacts ne sont pas à jour, car Fabien ne répond pas non plus au téléphone.

***

Marc m’a appelé ce matin alors que j’étais dans le jardin. Il m’a demandé si on pouvait se voir ce soir, il a quelque chose d’important à me dire. Tu m’étonnes, je lui dois trois bières ! Il avait l’air nerveux et n’a pas relevé la taquinerie.

Il a découvert la signification des astérisques. Karine en a aussi après son nom. C’est pour cette raison qu’elle n’a jamais répondu à ses invitations. Je ne suis pas sûr de comprendre le rapport.

Marc touche à peine à sa bière. Il déclare en évitant mon regard : « Pour l’instant, ne te lie d’amitié avec personne dans la boîte, d’accord ? Ne fais confiance qu’à moi. »

Je crois qu’il est frustré que Karine l’ait refoulé et il a peur que si je l’invite moi, elle accepte. Je lui demande de m’en dire plus. Il baisse la voix, penché sur la table : « Tu ne t’es jamais demandé pourquoi tu t’entendais si bien avec tes collègues ? »

Puis il se lève brusquement et sort en me promettant de me tenir au courant. Je n’insiste pas. Après tout, on ne se connaît que depuis trois semaines.

Sur le chemin, je décide de passer devant chez Laurène. Je ne compte pas sonner, bien sûr, il est trop tard, mais je suis curieux de voir où elle habite.

À son adresse, il n’y a qu’un petit bâtiment préfabriqué, en ruine. C’est une ancienne agence Pôle-Emploi, on peut lire encore la peinture de l’enseigne. Je vérifie, c’est bien cette adresse qui est enregistrée dans la base de données. Cela confirme ce que je pensais, l’astérisque veut dire que les coordonnées ne sont pas correctes.

Lundi, Marc n’est pas venu au travail. Il a démissionné en milieu de semaine.

***

Ni Fabien, ni Laurène, ni David ne m’ont écrit. Je me suis rendu à l’adresse de David, un petit pavillon. J’ai sonné, une vieille dame m’a ouvert. Elle habite là depuis trente ans. Elle ne connaît aucun David.

Maintenant que je maîtrise les bases de données, j’ai cherché le nom de mes autres collègues. À part Marc, tous portent un astérisque. Pas seulement Karine.

D’ailleurs, elle est très sympathique. Là-dessus, Marc ne s’était pas trompé. Je vais l’inviter à prendre un verre un de ces quatre. J’espère qu’elle acceptera.

Marc a essayé de me contacter plusieurs fois ces derniers jours. Hier, il m’a laissé un message délirant. Il disait « Tes collègues n’existent pas », « Ils ont été créés par l’Agence », « Ce travail est totalement virtuel », « L’Agence veut nous donner l’illusion de servir encore à quelque chose », etc. Je ne l’ai pas rappelé.

***

Après deux mois, Karine n’a toujours pas accepté mon invitation.

Parfois, je repense à Marc et je me demande s’il avait raison. Je me demande aussi s’il a pu retrouver un vrai travail, comme il disait.

Je n’ai rien dit de ses théories au reste de l’équipe. Je n’ai pas envie de passer pour un illuminé. Je m’entends très bien avec mes collègues et j’ai bien l’intention que ça dure.

Qu’ils soient réels ou virtuels, après tout, ça ne fait pas une grande différence. C’est un peu dommage pour les bières mais au moins, ils ne disparaîtront pas, contrairement à Marc.

FIN


Florian Orazy a vingt-neuf ans. Après des études scientifiques, il part à Londres occuper un emploi dans l’aide au développement. Rentré à Paris, il travaille désormais à son compte afin de consacrer autant de temps que possible à la lecture et à l’écriture. Il a écrit un roman (à paraître), une pièce de théâtre et plusieurs nouvelles dans des genres variés allant de la littérature réaliste au fantastique.

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