Le passage des bœufs

Vous souvenez-vous de ce moment dégradant lorsque votre conseiller vous dit : « Mais madame, il faut sortir de votre zone de confort. »

Cette phrase qui vous fait bouillir, tout comme elle vous humilie. Elle vous rend plus sombre, plus déterminé à prouver à cette personne et à toutes celles qui pensent pareille que vous ne serez pas vaincu à grands coups de « Il fait êtes pas raisonnable », « vous n’avez qu’un bac professionnel », « Il faut faire une formation »…

Les premiers mois où je me rendais avec la boule au ventre à mes rendez-vous, j’étais persuadé que j’étais une buse. Pas l’oiseau. Non ! La merde fumante sur laquelle des inconnus marchent lorsqu’ils sont pressés.

Devant le bureau, assis sur la chaise, je me tenais droite, bien habillée, et je patientais en écoutant une femme me parler d’une vie que je connaissais déjà. J’avais de nouveau huit ans, le regard levé vers ma mère qui m’expliquait la dure vérité sur le monde du travail.

« Le travail, ma fille. Il faut tout donner. ».

J’ai bien essayé, mais mes lacunes m’ont fait boire la tasse. Remonter à la surface était devenu compliqué, pourtant, je me débattais toujours, alors que les flots vicieux me portaient vers le fond.

Dans ce bureau disposé en parc à bœuf, je compris que je n’étais qu’un numéro. À peine m’avait-elle demandé ce qui m’intéressait.

Je me rappelle lui avoir exposé de mon envie de devenir Nouvelliste et je me souviens de ce sourire en coin. Ça ne servait à rien de parler de soi, de ses attentes de la vie.

Les jours suivants, elle me proposa un emploi à Macdo, puis un, en t’en que femme de ménage dans un hôtel à Fréjus. J’habitais à Toulon, je n’avais pas de revenu, et elle voulait que je parte à « Lourde ». Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde, carrément pas sur la même fréquence de radio.

J’ai présumé que c’était ce que je valais. Les efforts faits dans ma scolarité m’avaient mené ici. Dans ce lieu, où je me sentais toute petite. Insignifiante.

Longtemps, je me suis demandée pourquoi je m’y étais inscrit. J’avais besoin de garder mon numéro. Celui qui me permettait d’être toujours présente dans la société.

D’ailleurs, sans conviction, j’ai fini par accepter sa dernière offre et j’ai candidaté pour devenir caissière en grande surface.

Pendant trois mois, j’ai travaillé. Pendant trois mois, je n’ai plus jamais rêvé, hormis d’une lumière rouge et de ce Bip sonore que font les caisses, lorsque l’on passe l’article. À la fin de mon contrat, ma chef de service m’a proposé un autre plus long. J’avais perdu cinq kilos. Je savais que si je continuais à me voiler la face en me disant, comme tout le monde, « c’est juste pour l’argent, pour vivre. », j’allais y passer.

J’avais eu plusieurs fois cette idée de me passer la corde au cou.

Plutôt violente comme réaction. Peut-être, est-ce juste moi qui n’ai aucun courage. Mais voilà, je sentais mon imaginaire me filer entre les doigts. Je me perdais avec lui, dans un monde sans couleurs, sans joie véritable. Je n’arrivais plus à tenir un crayon entre mes doigts ou aligner deux mots. C’était mon cœur qui s’effritait, mon corps qui s’affaissait.

Je me suis sentie faible et j’ai refusé de poursuivre sur cette voie. Ça a été dure de le faire comprendre à mon entourage. À croire que mon corps ne rendait pas évident mon problème.

Pôle emploi ne m’a plus contacté pendant quatre ans. J’ai continué à m’actualiser, tout en travaillant dix heures par jour, sept jours sur sept devant mon bureau, loin du soleil, loin des propositions fumeuses d’une conseillère qui n’en avait que faire de mes besoins. J’ai remplacé les rendez-vous âcres par des appels à texte plus doux.

À l’heure actuelle, j’écris d’arrache-mains, de l’aurore au crépuscule. Parfois, il m’arrive de corriger mes copies dans mes rêves. Je ne touche rien, hormis la satisfaction de tenter d’attraper ma raison d’être. Je travaille dans l’ombre, baisse la tête lorsque l’on me demande ce que je fais dans la vie. J’aimerais dire, je suis une auteure, mais je n’ose pas, parce que je ne me sens pas encore accomplie. Qu’est-ce que deux textes édités, au vu de l’argent que ces gens amassent ? Pas grand-chose pour eux, beaucoup pour moi. Je ne me plains pas de ma condition, pour le moment. Peut-être, arrivera-t-il ce jour, ou je devrais tout arrêter et perdre l’essence même de ma vie.

L’argent sera toujours plus important que le travail que j’exerce. Ce travail non reconnu. Ce travail qui fait souffrir mon corps.

J’ai envie de crier : « Je ne me tourne pas les pouces ! J’incorpore dans mes méninges un savoir-faire, que personne n’a voulu m’apprendre ! »

Parce que je fais ce choix de poursuivre cette volonté, j’accepte la douleur qui va avec elle.

Douleur que je répudie, que je tente de soumettre.

J’ai gravé dans mon esprit : écrire ou en finir, bien que je sache à quel point le Monde de la littérature est féroce.

Suis-je folle ? peut-être… Je dirais plus : téméraire.

Défaut ou qualité ?

Ça dépend de qui se tient devant nous.

En bref, je ne fais pas « rien ». Je soulage mes parents, j’écris à en perdre la vue, je fais pousser des plantes, j’apporte de la chaleur à ma vieille voisine, je me lève tôt, me couche tard, et pour l’ensemble de la journée, je la passe à forger ma plume.

FIN

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