Ninon Rouge, conteuse et Momo, marchand de Chewing-Gum

Ninon Rouge était conteuse à mi-temps dans une agence de travail temporaire. Momo, après avoir tenté de s’insérer sur le marché de l’emploi par le biais de divers et nombreux contrats-emplois-solidarité, contrats à durée déterminée et stages à rémunérations aléatoires, avait décidé de risquer sa chance de libre entrepreneur sur le grand marché européen. Pour cela, il avait fait l’acquisition d’un minibus chez un marchand de véhicules réformés de la vente de pizzas, et décidé de vendre des chewing-gums, après une étude marketing auprès d’un échantillon-coeur-de-cible représentatif du voisinage de son palier.

Ce jour-là, Ninon Rouge venait de se faire renvoyer pour faute professionnelle aggravée, due, je cite : « à un masticage de pâte à mastiquer (chewing-gum) lors de la pratique de son activité professionnelle (contage), le susdit masticage ayant entraîné une non-audibilité de la coupable et conséquemment une plainte du client rémunérateur. »

Lorsqu’elle passa devant le minibus de Momo, elle mâchait toujours le corps du délit, le chewing-gum incriminé, sucé et susnommé. Aussi, une crise de colère rageuse la surprit devant le caractère ostentatoire de l’enseigne : « Espace Chewing-gummerie ». L’effet immédiat de cette colère fut une envie irrésistible de donner des coups de pied dans le minibus, dont la vétusté aurait dû, cependant, plus incliner à la sollicitude qu’au dénigrement dévastateur. Et Ninon, in petto, d’insulter le vendeur ; chancre, selon elle, de l’impérialisme du masticage, responsable de la précarité ambiante, du chômage structurel et de son licenciement à elle.

Momo, quant à lui, ruminait son amertume et un chewing-gum de son stock, considérant son bilan commercial de la semaine en cours qui s’élevait alors à 0 €.

Bien sûr, il se disait qu’un consultant, dynamique, conseil en investissement, lui eut sans doute fait remarquer qu’on n’était que mercredi.

Cependant, lorsque Ninon vit le jeune marchand de chewing-gum, bouc émissaire de sa rage contre la disparition du plein emploi, elle perdit soudain toutes velléités agressives en se disant que, je cite : « un jeune homme aussi beau ne pouvait être foncièrement mauvais ». Alors elle décida, dans un même élan, d’abandonner sa prise de revanche libératoire et de tomber amoureuse de Momo, marchand de chewing-gum.

Momo, quant à lui, ayant vu s’approcher d’un pas empressé la jeune femme s’était dit, je cite toujours, « Chouette, une cliente ! » Mais, envisageant le visage positivement colérique du chaland potentiel, il s’était dit alors sans plus attendre que le monde de la vente est un univers impitoyable (ou inversement).

Cependant, alors que le regard de Momo croisait celui de Ninon Rouge, dont le visage portait l’expression des sentiments nouveaux et plutôt amoureux décrits plus hauts, il se dit qu’il n’était pas fait pour le commerce et décida, quasi simultanément, de déposer son bilan et de tomber amoureux de ça si soudainement accorte cliente potentielle.

Aussi lui dit-il : « Bonjour, vous voulez en chewing-gum ? Je vous l’offre, je solde à moins 100 % pour cause de cessation immédiate d’activité », et il sourit.

Ninon Rouge cacha le chewing-gum, cause de son renvoi, sous sa langue afin de faire croire qu’elle n’en possédait pas déjà un, et répondit : « Oui, merci, volontiers », et elle sourit.

FIN