Hybrischronie

Le feu baignait les parois de la grotte de son éclat ardent. Une pluie abondante avait convaincu la tribu d’y trouver refuge pour la nuit. À quelques mètres de leurs semblables assoupis, deux silhouettes hirsutes devisaient à grand renfort de borborygmes.

Le premier jetait un œil circonspect sur l’entrelacs monochrome tracé par son comparse à même la roche. Après quelques instants de contemplation, il émit une suite de grognements qui signifiait en substance : « tu es sûr de toi ? C’est vraiment ce motif-là que tu souhaites inscrire à la postérité ? »

Bien sûr, sa conception de la postérité dépassait péniblement le surlendemain. Reste que l’artiste, les mains encore enduites de pigments noirs, ne comprenait pas ces réserves devant son œuvre. Sa face hirsute laissait transparaître une fierté manifeste.

Pourtant, le premier ne semblait toujours pas convaincu. Pour commencer, il peinait à saisir la finalité du geste : en quoi étaler des pigments sur des parois allait les aider à traverser l’hiver et à nourrir la tribu ? Ensuite, s’il était admiratif de la précision du geste et de la fidélité de la représentation, le choix du motif continuait à l’interroger. Il osa une seconde salve de râles qui devaient signifier : « mais quand même, tu ne préférerais pas peindre un cheval, un bison, un aurochs ou n’importe lequel de ces animaux qui peuplent nos contrées ? Tu n’as pas peur qu’elles le prennent comme une provocation et se sentent un peu exclues ? »

Tout en grognant, il désignait la femelle adossée un peu plus loin, affairée à allaiter son plus jeune enfant. Intriguée par cette agitation nocturne, celle-ci finit par se redresser et s’approcher des deux mâles, portant l’enfant contre son sein. Mais l’auteur de la représentation picturale la repoussa sans ménagement. En quoi ces choses la regardait-elle ? N’avait-elle suffisamment à faire à élever sa progéniture ?

La femelle n’avait pas dit son dernier mot. Elle avait eu le temps de discerner la peinture, suffisamment pour constater qu’elle illustrait précisément la partie de l’anatomie humaine dont elles étaient dépourvues.

Plus tard dans la nuit, profitant que les mâles s’étaient assoupis, à la lueur du feu entretenu, elle se glissa jusqu’à l’œuvre et profita des fluides que lui offrait la nature pour l’agrémenter à sa façon.

A l’aube, l’auteur de la peinture initiale entra en fureur en constatant que son œuvre avait été vandalisée. La verge si précisément tracée était désormais intégrée dans un motif plus large, une sorte de triangle inversé d’un rouge vif.

Comprenant qui était l’auteur de cet outrage, il prit la femelle à partie et fit mine de la frapper. Plus vive, celle-ci parvint à saisir un gros caillou et lui frappa le crâne de toutes ses forces. Le mâle s’effondra dans une nappe de sang.

Aux chasseurs qui préférèrent prudemment affronter les rigueurs de la chasse que faire face à une telle furie, elle exigea double ration de gibier.

Le soir, elle croulait sous les offrandes.

Cela faisait plusieurs jours que les évêques se rassemblaient sans parvenir à un consensus. Les arguments et les apostrophes fusaient en latin. Le concile se laissait lentement gagner par la fébrilité, car il y avait fort à faire pour harmoniser les pratiques hétérogènes qui s’étaient développées dans le monde chrétien.

La discussion s’enlisait tant et si bien que le pape, qui n’avait guère pu profiter du soleil de Laodicée jusque-là, dut intervenir pour recadrer le débat.

― Nous devons nous montrer digne des attentes des croyants, affirma-t-il. L’heure est venue de leur apporter la lumière. Par votre absence d’union, vous laissez planer l’obscurité.

Un silence coupable s’abattit sur l’assemblée des évêques. Certains ne pouvaient s’empêcher de songer que la lumière avait cela de déplaisant qu’elle risquait de dévoiler de bien vilaines vérités.

― Tant qu’une version unique de la mort du Christ ne sera pas établie, cette dangereuse hétérogénéité des pratiques risque de perdurer, abonda un évêque, mettant de nouveau le doigt sur le point le plus sensible.

― C’est pourquoi je vous ai rassemblés ! tonna le pape. Pour faire le tri entre ces évangiles contradictoires ! Les fidèles doivent savoir à quels écrits ils peuvent se fier.

― Malheureusement, la majorité des évangiles présentent la mort du Christ d’une façon… peu valorisante, insista l’évêque.

Doux euphémisme. Plusieurs évangélistes rapportaient la fureur des femmes qui gravitaient dans l’entourage du Christ en constatant que le supposé fils de Dieu s’entourait uniquement d’apôtres masculins. Menées par Marie-Madeleine, elles avaient profité de son isolement dans le désert pour lui demander des comptes. Insatisfaites des apologues vaseux qu’il invoquait en guise de justification, elles l’avaient châtré sans autre forme de procès avant de jeter son organe génital aux cochons.

Épouvantées par un tel déferlement de violence, les autorités avaient d’ailleurs infligé à ces pécheresses un châtiment tout à fait inhabituel en les crucifiant.

Depuis, la mort du Christ faisait l’objet de débats acharnés, les femmes s’étant appropriées ce geste meurtrier en acte fondateur pour prendre de l’importance au sein de la société.

― Ces récits impurs seront déclarés apocryphes, asséna le pape, pour qui ces tergiversations n’avaient que trop duré.

Cette carte blanche libéra les évêques qui, débarrassés du fardeau d’une encombrante vérité historique, purent composer un récit plus acceptable en puisant dans des évangiles tardifs. C’est ainsi que le personnage de Judas, brave camarade qui avait tenté de défendre Jésus contre les furies, devint un traître canonique. Les autorités juives formaient également des responsables tout désignés, tandis que le symbole de la croix, déjà implanté dans de nombreux cultes, fut recyclé e, prétendant que Jésus lui-même en avait été victime.

Cette réécriture ne visait évidemment pas à réhabiliter les femmes, seulement à estomper leur importance dans le dogme. Elles furent l’objet de restrictions très spécifiques, l’interdiction de prendre la moindre responsabilité dans l’Église ou en assemblée étant officiellement entérinée. Surtout, la couleur rouge qui symbolisait à la fois Marie-Madeleine et le fruit par lequel Eve avait péché fut déclarée impure.

Quelques évêques, pourtant, craignaient la réaction des femmes lorsqu’elles apprendraient cette dépossession. Mais de l’avis général, il était grand temps de les remettre à leur place et de rétablir l’autorité masculine. Mis en minorité, les frondeurs furent dissuadés d’insister.

Ils s’étaient pourtant montrés visionnaires. Lorsque les conclusions du concile se répandirent dans le monde chrétien, les femmes refusèrent cette réécriture. En dépit des répressions, des persécutions méthodiques et des accusations de sorcellerie, l’Église ne put éviter le schisme. Le monde chrétien se fissura au profit d’une religion axée sur le culte de Marie-Madeleine, « celle qui avait refusé de s’effacer ». Son symbole était constitué d’un triangle inversé duquel jaillissait une étincelle divine.

Le cavalier dévala la colline plongée dans l’obscurité et, frappant son mauvais canasson à grands coups de talons, parcourut d’une traite le chemin qui menait au château fortifié. Parvenu à la grille qui en barrait l’accès, il interpella le garde encapuchonné assoupi de l’autre côté.

― Qui va là ? s’enquit ce dernier en chuchotant.

― Ouvrez-moi, je vous en conjure ! Un grand danger vous guette !

― En pleine nuit ? Des hordes sanguinaires ?

― Pire que cela. Vous devez protéger vos nouveaux-nés sans attendre. Car le danger vient de l’intérieur… Au nom du ciel, ouvrez-moi !

Mais le garde demeurait statique. Sans doute se demandait-il s’il ne s’agissait pas d’une ruse. Il était difficile de lui jeter la pierre : comment aurait-il pu imaginer… Fébrile, le cavalier ne cessait de se retourner, craignant manifestement d’avoir été poursuivi. Il prit une grande inspiration. Il se devait de produire un récit structuré pour gagner la confiance du garde.

― Ça a commencé brutalement, alors que le soleil était au zénith, souffla le cavalier. Tout le village s’affairait au labeur quotidien lorsqu’elles sont devenues… folles, comme possédées par le Malin.

― Qui ?

― Les femmes du village.

― Quelles femmes ?

Toutes les femmes. Jeunes, vieilles, épouses, vierges, estropiées. Elles ont profité que nous vaquions à notre labeur quotidien pour saisir tous les enfants et se regrouper autour du puits.

Se remettant à trembler par la seule force de la réminiscence, il s’accorda quelques secondes pour retrouver son calme. Son canasson ne l’y aidait guère, puisqu’il manifestait également une vive nervosité. D’un regard, il s’assura de nouveau que le chemin d’accès au château était bien dégagé.

― Bien sûr, nous avons accouru pour leur demander ce qui se passait. Elles tenaient des propos absurdes, réclamaient des avantages, exigeaient les mêmes droits maritaux que les hommes ou que le viol soit considéré comme un crime… Nous avons haussé la voix pour les ramener à la raison, mais elles ne voulaient rien entendre. Surtout, elles juraient, si nous approchions ou refusions leurs revendications, de jeter les bébés dans le puits. Tous les bébés. Tous nos héritiers.

― Voilà un récit bien singulier, marmonna le garde. Êtes-vous sûr de ne pas sortir de la taverne ?

― Ça s’est passé exactement comme je vous dis ! Toutes liguées, parfaitement coordonnées, et prêtes à tout ! Nous lisions dans leurs yeux une telle fureur démoniaque qu’aucun de nous n’a osé les braver. Nous avons tout tenté pour leur faire retrouver leurs esprits. Mais à ceux qui leur demandaient si elles étaient prêtes à sacrifier leur chair, elles se bornaient à répondre qu’elles n’avaient pas le choix, que c’est le seul moyen qu’elles avaient de se faire entendre.

Un hurlement de loup s’éleva de la forêt qui bordait l’horizon. Le cavalier frissonna. Heureusement, le château demeurait plongé dans sa quiétude nocturne.

– Nous avons fait mine de céder pour les pousser à s’éloigner ce satané puits. Nous avons entrepris les tâches ménagères, la cuisine, le ménage pour les amadouer. Bien sûr, c’était une ruse : à peine s’étaient-elles disséminées que nous avons voulu prendre les armes contre elles. Mais ces diablesses nous les avaient dérobées à notre insu. C’en était trop : nous avons tenté de leur faire entendre raison par la force. Elles se sont défendues. Ces scélérates allaient jusqu’à placer les femmes enceintes en première ligne pour faire trembler notre main. Notre défaite était presque consommée lorsque j’ai réussi à fuir. J’ai accouru ici à bride abattue pour vous prévenir.

S’ensuivit un long silence qui laissa craindre le pire. Enfin, le cliquetis de la chaîne qu’on enroule retentit, et la lourde herse se souleva lentement. Soulagé, le cavalier pénétra dans la cour du château et se tourna vers le garde pour le remercier.

Mais lorsque la torche se porta à hauteur de son visage, elle dévoila les traits d’une femme. Le chuchotement avait dissimulé le timbre de sa voix. Avant qu’il ait pu réagir, le cavalier se retrouva cerné par trois autres diablesses. Il fut maîtrisé en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

― Ici aussi… trouva-t-il tout juste la force de murmurer.

― Ici et là, dans toutes les contrées, partout où notre voix a porté, ricana une des gardes qui l’escortait au cachot. Vous me semblez trop choqué pour présenter vos hommages à notre nouvelle seigneure. Nous allons vous laisser le temps de digérer tous ces changements.

Le cavalier fut jeté au cachot, en compagnie d’autres hommes qui avaient tenté de s’opposer à la prise de pouvoir des femmes, plus tôt dans la journée.

― Vous devriez songer à ce qui vous attend lorsque je sortirai d’ici, éructa un des prisonniers, qui se trouvait être le précédent seigneur des lieux. Car votre coup d’éclat restera sans lendemain. Bientôt, les hommes reprendront le contrôle, et vous ne laisserez aucune trace dans les récits des troubadours.

Ce en quoi il se trompait lourdement. Car ce soulèvement, coordonné pour se dérouler le jour de la saint Barthélémy – depuis devenu jour de la Libération, selon le calendrier officialisé au moment où le culte de Marie-Madeleine devenait religion officielle – marqua le début d’une nouvelle ère. En signe de domination, les femmes se paraient d’écarlate et interdisaient strictement aux hommes d’en porter.

Certes, dans les décennies qui suivirent, de nombreux heurts opposèrent encore les femmes à des protestataires mâles, mais ceux-ci furent implacablement réprimés. Les femmes bardes elles-mêmes semblaient prendre plaisir à propager des récits abominables de mère dévorant leur fœtus, quand d’autres étaient suspectées d’ingurgiter des herbes censées leur assurer une descendance exclusivement féminine.

Nul ne savait dans quelle mesure ces histoires étaient exagérées, mais la crainte des femmes se répandit comme la peste jusqu’à contaminer tous les territoires connus.

Cette nouvelle ère, caractérisée par l’avènement de l’art érotique féminin, s’inscrivit dans les récits historiques sous le nom de Renaissance.

Les croisées européennes, reconnaissables à leur uniforme pourpre, débarquèrent en nombre sur les rives du nouveau continent, unies sous la bannière de Marie-Madeleine. Aussitôt, la capitaine dépêcha des émissaires dans toutes les directions pour solliciter le dialogue avec les chefs des tribus autochtones.

Les indiens, fascinés par l’ampleur du débarquement et ne nourrissant aucune animosité préalable, acceptèrent le dialogue. Hélas, en dépit de recours appuyés à une gestuelle qui se croyait universelle, la barrière de la langue ne permit d’établir qu’un contact rudimentaire.

L’incompréhension était telle que, en dépit de plusieurs heures de tentatives de pourparlers, les chefs indiens regagnèrent leur tribu le premier soir sans avoir compris ce que les colons attendaient d’eux. Avaient-ils débarqué par hasard ? Venaient-ils en paix ? Convoitaient-ils une ressource qu’ils possédaient ?

Après plusieurs jours d’échanges infructueux, la capitaine eut l’idée de recourir aux représentations imagées. Sur le sol même de la plage, elle parvint à représenter une femme et la pointa plusieurs fois du doigt en interrogeant : « Libre ? Libre ? »

Rien n’y faisait : les chefs ne comprenaient pas ce qu’on leur voulait. Hélas, la conviction des colons était faite. Le simple fait d’avoir sollicité les chefs et de n’avoir pu traiter qu’avec des hommes témoignait à leurs yeux du retard accumulé par les autochtones.

Une deuxième phase, dédiée à l’observation, permit de confirmer le diagnostic. En dépit de certains usages matriarcaux, les tribus restaient engoncées dans un système patriarcal excluant les squaws des cercles de décision.

― Si femmes libres, nous partir et vous laisser tranquille, tenta de synthétiser la capitaine en guise d’ultimatum.

De nouveau, la compréhension mutuelle achoppa – à moins que les indiens n’aient sciemment décidé d’ignorer ces étranges injonctions. Trois jours plus tard, les croisées passaient à l’offensive, investissant les camps grâce à la supériorité de leurs armes et tentant d’installer « pacifiquement » des squaws à la tête des tribus.

Hélas, celles-ci ne semblaient guère décidées à voir leurs proches asservis sans réagir. Elles tentèrent de lutter contre ces envahisseuses qui prétendaient les aider, et la transition dégénéra en guerre ouverte.

La « peste rouge », ainsi qu’elle resta dans les mémoires, déferla sur le nouveau continent. Cette invasion barbare s’étendit sur plusieurs décennies et ne cessa que lorsqu’il ne resta aucune tribu dominée par des hommes – la plupart du temps, il ne restait plus de tribu du tout.

Pour compenser les pertes, les impératrices européennes décidèrent d’un protocole de repeuplement massif. Les colons étaient fortement incités à faire des enfants avec les autochtones survivants, de façon à créer un peuple aux sangs mêlés.

Quant aux indigènes récalcitrants, ils étaient « physiquement incités » à se soumettre à ces nouvelles directives. Le slogan officiel de ce grand programme de repeuplement, quelque peu cynique au regard des massacres qui l’avaient précédé, était « faites l’amour, pas la guerre ».

Une nouvelle salve de projectiles ricocha contre les murs fortifiés de la Bastille, au sommet duquel flottait le drapeau rutilant. A ses portes, une nuée d’hommes éructant entendait abattre ce symbole de l’oppression.

Mais la célèbre prison était encore richement dotée de défenseuses qui rendaient canonnade pour canonnade du haut des murailles. Car les femmes affectées à la surveillance du bâtiment avaient parfaitement mesuré l’ampleur du soulèvement, sans équivalent depuis les heures les plus sombres de l’époque médiéval.

Bien entendu, le choix de la Bastille était très significatif, car elle était réputée pour accueillir les détenus masculins les plus radicaux : contestataires de l’ordre féminin, saboteurs, hérauts de mesures plus égalitaires ou simples homosexuels – si le culte de Marie-Madeleine prônait le saphisme, il se montrait intraitable avec les unions exclusivement masculines. Nombre d’hommes se retrouvaient emprisonnés du jour au lendemain, la justice étant rendue au moyen de lettres cachetées à la cire rouge devenues symbole de l’arbitraire impérial.

L’impératrice Antoinette XVI concentrait les rancœurs par sa politique injuste. La France traversait une période de famine qui lui avait inspiré la loi dite du Privilège autorisant les femmes du royaume à bénéficier d’une ration prioritaire. Le commerce triangulaire, qui faisait transiter de jeunes esclaves sexuels comme de vulgaires marchandises, accroissait le ressentiment.

Et si la société brillait par ses salons intellectuels, littéraires, scientifiques et philosophiques, ceux-ci comportaient trop peu d’hommes pour ne pas accentuer la fracture. Ceux-ci se sentaient exclus de la marche du monde.

Hélas, si les hommes avaient rêvé d’une guerre de cent ans, ils furent réprimés en moins de cent heures. La société matriarcale manqua de vaciller, minée par une lutte des classes endogène, mais elle parvint encore à se souder contre l’éternel adversaire commun. La Bastille demeura indemne, et le système perdura.

Les hommes s’entassaient en nombre dans les tranchées boueuses, coincés entre les rats et les cadavres, tapis pour éviter les tirs ennemis, guettant avec anxiété le sifflement dévastateur des obus débités par le Gros Bert.

Une succession de rancœurs et de revendications territoriales avait plongé l’humanité dans une guerre aux dimensions mondiales, enterrant définitivement l’utopie d’une communauté universelle. Après une brève guerre de mouvement, le conflit s’était enlisé dans une litanie de défenses désespérées et de contre-attaque avortées. Les semaines s’écoulaient sans faire progresser le front, et la perspective d’une issue n’en finissait plus de s’estomper.

Un temps, on avait espéré un débarquement providentiel de renforts venus d’outre Atlantique. Mais ceux-ci profitaient de l’affaiblissement des vieilles puissances pour dénoncer le « grand remplacement » dont ils avaient fait l’objet et prendre enfin leur indépendance.

Les envois massifs de jeunes soldats, sacrifiés pour préserver le statu quo, achevaient de verrouiller le combat. Car si les puissances responsables du conflit étaient presque intégralement régentées par des femmes, c’est aux hommes qu’était revenu « l’honneur » de défendre la patrie.

Certes, les femmes ne ménageaient pas leurs efforts pour entretenir l’économie, comme elles l’avaient toujours fait, quitte à renoncer à leurs acquis sociaux et leurs congés menstruels. Mais dans les organes du pouvoir, il n’avait jamais été réellement question de monter au front.

― Il faudrait être bien stupide pour s’envoyer soi-même à l’abattoir, murmurait-on.

Et si les postes de commandement étaient évidemment accaparés par des femmes, illustrant cruellement le plafond de verre qui bridait les hommes, c’était bien les pères, les conjoints, les fils qui devaient monter à l’assaut chaque jour. Mais après plusieurs années de conflit, la révolte couvait. Aux alentours du septième Noël, on rapporta plusieurs cas de mutinerie et de camaraderie spontanée entre les deux armées.

Alimenté par la philosophie des Lumières, qui avait irrigué la pensée du XIXe siècle et s’était régulièrement émue du sort infligé aux hommes, un brûlot dystopique s’échangeait sous le manteau et connut un immense succès. Il contait l’histoire d’un monde dominé par les hommes, dans lequel régnait la paix et la concorde universelle.

Les conspirationnistes évoquaient les récentes avancées scientifiques dans le domaine de la reproduction humaine pour brandir la menace d’un monde sans hommes, assurant que ce conflit meurtrier n’était qu’un moyen d’accélérer leur extinction.

De fait, le haut-commandement n’avait pas fini de réprimer une mutinerie que cinq autres éclataient. La contestation se répandit comme une traînée de poudre, les ordres des générales étaient ignorés, nul n’entendait continuer à se battre au nom de l’orgueil impérial.

Par leur insoumission, les soldats provoquèrent en quelques semaines l’arrêt des hostilités. Car ils s’étaient découvert une condition similaire à celle de leurs adversaires, sacrifiés pour satisfaire les lubies des impératrices.

De l’horreur des tranchées naquit un grand cri pacifiste. « Plus jamais ça ! » scandaient les hommes échaudés, furieux contre ces gouvernants qui les avaient envoyés à la mort sans ciller, et plaidant l’avènement d’un monde égalitaire et tolérant.

« Ce qui nous rassemble est plus grand que ce qui nous sépare », hurlaient-ils également à la face de leurs dirigeantes décontenancées.

Accablées, les femmes de pouvoir eurent au moins l’intelligence d’admettre leur échec. Comprenant qu’elles avaient conduit le monde au bord du précipice, elles firent amende honorable et signèrent, en tous points du globe, un traité qui les engageait à se retirer de toute fonction régalienne pour une durée indéterminée. Nombre d’impératrices abdiquèrent, permettant l’avènement de démocraties constitutionnelles.

Enfin, les hommes reprirent le contrôle de leur destin, et acceptèrent cette responsabilité en s’engageant solennellement à tout mettre en œuvre pour que règne sur la Terre une paix éternelle.

Moins de dix ans plus tard éclatait la seconde guerre mondiale.

FIN


Féru de formats courts, Ange BEUQUE a eu le plaisir de contribuer à diverses anthologies (Nutty ghosts, Poussières de temps, Villes du futur...). Il s'est également lancé dans l'aventure de la littérature au format numérique sur l'application Rocambole ainsi qu'avec "La malédiction" (application Readiktion), une histoire interactive dont vous ne serez jamais le héros.

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