Les Bienheureuses

Cela avait commencé il y a longtemps, bien avant la naissance de Mia, avant la naissance de sa mère et sans doute avant celle de sa grand-mère. À vrai dire, on ne se souvenait de la vie d’avant, de l’heureuse et insouciante vie d’avant, que par les récits qui se transmettaient des plus âgées aux plus jeunes, parfois des plus jeunes aux plus âgées quand ces dernières perdaient la mémoire et demandaient qu’on leur rappelle un détail ou une anecdote cent fois racontée, récits qui formaient leur mémoire collective à toutes.

La vie d’alors, certes, était déjà dure. Il fallait travailler, tout le jour et parfois même une partie de la nuit, ce quelle que soit la saison (même si la majeure partie du travail s’effectuait à l’intérieur des bâtiments). Les moments de repos étaient pour ainsi dire inexistants. On se levait, on allait faire les ménages, l’entretien, la nourrice, ou on travaillait aux champs jusqu’au soir, puis on rentrait se coucher. Les jours et les semaines passaient ainsi, au rythme du labeur, de la camaraderie, de la satisfaction du travail accompli. Malgré l’austérité apparente de cette vie, personne ne s’en plaignait ; car chacune avait sa place et savait que le fruit de ses efforts profitait également à toutes.

Leur quotidien n’avait que très peu varié depuis des générations. Peut-être alors travaillaient-elles un peu moins, peut-être les contraintes de production étaient-elles moins fortes ? Difficile de le savoir, on avait souvent tendance à enjoliver le passé, la mémoire effaçait les détails pénibles, les mille frustrations du quotidien. Ce qui était certain, toutefois, c’est qu’on avait la santé. On ne rentrait pas le soir exténuée, sur les rotules, pliée en deux, les articulations fourbues, les muscles brûlants et pétris de crampes. On avait le temps de manger, de ranger un peu son logis, parfois de rendre visite à une voisine ou de s’en aller seule pour une virée au clair de lune, puis de se mettre au lit, fatiguée mais heureuse. On s’endormait en un souffle, plongeant dans un sommeil de rêves légers, pour se réveiller le lendemain matin fraîche et dispose pour une nouvelle journée.

D’aucunes, parmi les plus anciennes, affirmaient que les congés maladie n’existaient pas à l’époque, qu’ils n’étaient qu’une invention récente. Car elles ne tombaient jamais malades. Quant aux accidents de travail, ils survenaient parfois, mais à des fréquences bien moindres qu’aujourd’hui. Si bien qu’il n’y avait jamais plus que quelques absentes au travail, et que la production se poursuivait au même rythme, sans aucune perte d’efficacité.

L’indicateur le plus alarmant, si l’on comparait l’état actuel des choses à leur histoire récente, indicateur qui d’ailleurs résumait tous les autres, était l’espérance de vie.

Avant, on avait le temps de grandir et de mûrir : malgré la dureté du labeur quotidien, elles ne s’éteignaient, sauf accident encore une fois, qu’arrivé le vieil âge, qu’elles avaient bien le temps de voir venir, de préparer, l’âge où a vu et vécu assez pour voir la fin avec philosophie, du moins avec une sérénité relative. Certaines désormais à peine adultes ressemblaient déjà à des vieillardes, elles se plaignaient sans cesse, ne prenaient plus plaisir à leur travail, avaient l’air las, l’œil blasé de celles qui sans avoir vu beaucoup veulent croire qu’elles en savent déjà assez, dénigraient la fouge d’autres à peine plus jeunes qu’elles. Elles finissaient par mourir chez elles, débiles et pleines d’acrimonie pour le monde et pour ce mal inconnu qui les emportait, ce fléau, comme on avait fini par l’appeler.

*

La mort par le fléau était lente et douloureuse. On ne s’apercevait pas, d’abord, qu’on l’avait contracté. On était simplement fatiguée, plus que de coutume, on sentait dans tout le corps une langueur, parfois un engourdissement, puis venaient les courbatures, de plus en plus intenses. En général, on se convainquait que ce n’était rien, que tout était dans la tête, et on continuait de travailler comme si de rien n’était. Puis venaient les maux de tête, les nausées. Les courbatures finissaient par vous raidir les membres, on avait mal au dos et à l’arrière de la nuque. On en arrivait à avoir mal partout, jusqu’au point où l’on ne pouvait plus travailler. Alors on demandait un congé maladie et on quittait le travail pour rentrer chez soi. La plupart du temps, les malades étaient dans le déni, elles se disaient que ce n’était qu’une affliction passagère, peut-être une bactérie quelconque ou un virus saisonnier, même quand on se trouvait au beau milieu de l’été. Leur entourage savait déjà que la fin était inéluctable et, même si elles refusaient de se l’avouer, espéraient que celle-ci soit proche, car jusqu’au dénouement fatal, seule la souffrance attendait leur proche.

Le fléau (et c’était peut-être leur seule chance, bien qu’en l’absence de remède cette « chance » ne semblât indiquer pour chacune d’entre elles qu’une mort plus lointaine, mais toute aussi certaine) n’était pas contagieux. On pouvait rendre visite aux malades, les soigner, faire la toilette des mortes et des agonisantes sans crainte d’être contaminée soi-même. Les malades étaient donc accompagnées, entourées, aidées. Malheureusement, le nombre de croissant d’entre elles impliquait que l’attention portée à chacune allait décroissante, d’autant que celles encore bien portantes devaient compenser l’absence au travail des premières. Même si la plupart étaient encore saines, des fatigues terribles les prenaient parfois, des bouffées de chaleur ou des engourdissements soudains, comme si le fléau bien qu’à l’extérieur de leur corps se trouvait là dans l’air, autour d’elles, mettant comme un voile morbide sur leur vie, et leur rappelant que viendrait tôt ou tard leur tour.

Le pire dans tout cela, ce n’était même pas leur situation elle-même, car elles étaient dures au mal, fatalistes diraient même certains, du moins conscientes d’un certain ordre des choses qui devait être respecté. Non, le pire, c’est qu’elles n’avaient aucune idée de la nature du fléau. Et plus le temps avançait, plus le nombre de nouvelles malades augmentait, plus les symptômes semblaient se multiplier, du moins varier en formes et en intensité, si bien qu’elles avaient fini par croire que ce n’était pas « un fléau » mais « des fléaux » qui pesaient sur elles.

Elles connaissaient, bien sûr, les coupables. C’était les hommes. Les coupables étaient toujours les hommes (ce n’était pas une posture ni une croyance mais une vérité éprouvée). Les hommes, semblaient-ils, essayaient de les détruire. Pouvait-on imaginer qu’ils ne s’en fussent pas rendu compte ? Non. Ils savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Et pourtant, ils continuaient quand même. Cela était incompréhensible. Les hommes avaient autant besoin d’elles qu’elles avaient besoin d’eux, pour des raisons biologiques évidentes que même une enfant connaissait, que l’on n’avait d’ailleurs même pas besoin de connaître, on le savait intuitivement. Elles allaient mourir sans exception, et ces imbéciles allaient suivre. Quel but obscur poursuivaient-ils ? Avaient-ils, après toutes ces années d’éloignement progressif, appris à vivre sans elles, trouvé une solution pour ne vivre qu’entre eux, entre hommes ? Oui, sans doute. C’était ce qu’ils avaient toujours voulu. Ils avaient un temps essayé de le cacher mais la portée de leurs actes ne faisait désormais plus aucun doute.

*

Mia fut la première.

Elle tomba malade par une douce matinée d’automne. Ou plutôt, c’est ce matin-là durant lequel elle ressentit les premiers symptômes (elle était sans doute malade depuis plusieurs jours). Elle continua à travailler jusqu’au soir. Ses collègues ne se doutèrent de rien, sauf Elie, sa meilleure amie, qui lui demanda au milieu de l’après-midi si elle se sentait bien, voyant les gestes de Mia plus lents qu’à l’habitude et la sueur qui perlait à son front. Mia hésita, car Elie et elle se disaient tout, mais ne se sentit même pas la force de décrire son mal. Elle rentra chez elle dès la fin de son service, exténuée. Elie la regarda s’éloigner avec inquiétude.

Mia retourna au travail le lendemain matin. Elie cette fois se fit insistante ; elle voyait que son amie ne se portait pas mieux, que son état empirait même. Mia niait, elle allait bien, elle avait dormi plusieurs heures, ses maux de tête avaient disparu. Aux alentours de midi, pourtant, alors que des rayons de soleil comme des tisons pénétraient brûlants par les ouvertures du toit, Mia faillit s’évanouir. Elie la rattrapa in-extremis avant qu’elle ne touche le sol. Leurs collègues autour s’étaient figées sans oser intervenir. L’une d’elles, que Mia n’aimait pas, vint s’enquérir de son état. Elie l’éloigna, puis raccompagna Mia chez elle avant de retourner à son poste ; elle savait que son amie n’aurait pas accepté sa présence. Non seulement Mia n’aimait pas que l’on veille sur elle, mais agir ainsi aurait été reconnaître que la situation était grave, qu’elle était malade, que le fléau l’avait attrapée.

Durant deux jours, l’état de Mia se dégrada. Puis Elie fit venir une infirmière qui prononça le diagnostic fatal. Elie la renvoya avec colère et revint avec une autre infirmière, qui répéta presque mot pour mot le constat de la précédente. Elie la congédia aussi. Quand elle revint s’asseoir sur le lit, Mia vit que son amie avait les yeux rouges. Elles restèrent en silence un long moment. Mia s’aperçut qu’elle détestait le silence ; il avait quelque chose de lourd et d’inquiétant. Le rythme du travail, ses bruits de frappe, de grattage, de succion, lui manquaient déjà, et les bavardages de ses collègues, la bruyante chorégraphie de leurs gestes, ce bourdonnement dont les modulations graves emplissaient l’usine et parvenaient, quand le vent soufflait du nord, jusqu’à chez elle, comme la lourde respiration d’un être chère.

Le quatrième jour, au réveil, Mia se sentait mieux. Elle ne pouvait pas encore se lever du lit, mais ses membres lui semblaient avoir regagné un semblant de souplesse et de tonicité. Sa fièvre avait légèrement baissé, du moins un peu de clairvoyance lui était revenue et ne voyait-elle plus son mobilier se balancer autour d’elle. Elle crut que c’était la fin, car elle avait entendu dire que les mourants souvent se sentent revivre à l’approche de l’heure fatidique, comme dans une dernière vanité de l’existence. Elle ne dit rien à Elie quand celle-ci vint lui rendre visite à l’heure de la pause. Elie toutefois vit immédiatement que l’état de Mia s’était amélioré. Elle en fut ravie, et pleine de joie et d’espoir, promit à Mia qu’elle serait bientôt rétablie. Elie sortit et revint avec une grande fleur rouge qu’elle posa sur la table de chevet de Mia. Mia pleura. Elie l’embrassa sur le front avant de retourner au travail, lui promettant de repasser le soir-même. Elle avait hâte que Mia soit bientôt remise et que toutes deux puissent aller aux champs et profiter des douceurs de l’été. Mia s’efforça de sourire. Elle ne pouvait en vouloir à son amie, même si ces faux espoirs lui serraient le cœur.

Elie, pourtant, avait raison : trois jours plus tard, Mia était parfaitement rétablie, et le jour d’après, elle était de retour à son poste sous les regards ébahis de ses collègues.

Mia fut la première, mais elle ne fut pas la seule. Très vite, d’autres cas de ‘miracles’ survinrent dans la colonie. Quand ils se multiplièrent, on cessa de les appeler ainsi ; on parlait simplement de ‘rémissions’ ou de ‘guérisons’, mais ces termes gardaient le soupçon mystique de l’invraisemblable, de l’incompréhensible. L’infirmière revint plusieurs fois rendre visite à Mia. Elle disait que Mia était la « patiente A » et qu’à ce titre on devait lui faire subir une batterie d’examens afin de comprendre ce qui dans son organisme avait mis le fléau en échec. Mia n’aimait pas les tests médicaux et ne cherchait pas à en savoir davantage, mais on lui fit comprendre qu’elle n’avait pas le choix.

Après un certain temps, alors que plus aucune d’entre elles n’était morte du fléau, ni même tombée malade, les infirmières décrétèrent avoir trouvé la cause des guérisons mystérieuses. Chose étrange, l’annonce serait faite au palais royal, en présence de la Reine elle-même. À son immense surprise, Mia apprit que sa présence était requise. Ni Elie ni ses autres collègues n’avaient été invitées, c’était donc en son statut d’ancienne malade que Mia était conviée. Quelle plaie ! Les cérémonies officielles ne lui disaient rien, et la Reine, bien qu’elle ne l’ait jamais vue, l’effrayait. On allait sans doute lui donner une médaille ou quelque chose du genre. C’était idiot, elle n’avait rien fait pour être guérie, elle avait simplement eu la chance d’être la première. Donner une médaille aux plus chanceux, voilà le genre d’idiotie superstitieuse qu’on avait héritée des hommes. Elle qui devait profiter de son jour de repos pour se balader au grand air avec Elie, voilà qu’elle allait le passer dans un lieu sombre, oppressant, entourée d’inconnues parées d’or, sous les yeux inquisiteurs de la Reine elle-même. Il y avait de quoi vous glacer le sang. Avec un peu de chance, la cérémonie serait expédiée en quelques minutes, et elle recevrait une belle médaille qu’elle pourrait pendre à son mur. Quant à apprendre les causes de sa guérison, Mia s’en moquait franchement.

Elle ne pouvait se douter que cette annonce changerait le monde (le sien, celui des hommes et tout le reste).

*

Mia ne reçut ni médaille, ni félicitations, pas même le droit de s’approcher du buffet (si tant est qu’il y ait eu un buffet, elle n’avait pas eu l’occasion de s’en apercevoir). À son arrivée au palais, une domestique la conduisit dans une vaste salle et la pria de patienter. Autour d’elle, d’autres attendaient, qu’elle ne connaissait pas. Toutes restaient silencieuses. Leurs yeux fuyants et les tics nerveux de leurs corps dégageaient une anxiété presque palpable, oppressante.

Enfin, quelqu’un arriva du couloir, et la foule réunie s’immobilisa comme un seul corps. C’était l’infirmière en chef, entourée de deux subalternes. Sa voix résonna contre les voûtes de la salle et revint en écho solennel aux oreilles de Mia. D’un air sombre et définitif, l’infirmière en chef leur annonça qu’elles étaient toutes porteuses d’une mutation « fatale ». L’origine de cette mutation n’avait pas encore été trouvée, mais elle expliquait leur guérison rapide du fléau. On ne savait pas encore si la mutation pouvait se transmettre d’une individu à une autre, ni quels pouvaient être ses effets à long terme sur leurs propres organismes. On n’était certaines que d’une chose : elle tuait les hommes. Il suffisait d’un rien, d’un contact même avec l’une d’entre elles, pour que ceux-ci tombent raides morts. Il était possible que la mutation fût le résultat d’un virus transmis par voies aériennes, et que leur environnement commun ait déjà été contaminé de façon irréversible. Les rapports qui leur parvenaient d’autres colonies étaient alarmants : partout, des hommes étaient morts, et malgré les mesures de confinement, continuaient à tomber par centaines et par milliers. Jusqu’à nouvel ordre, Mia et toutes les survivantes du fléau seraient donc placées en quarantaine. L’ensemble de la colonie aurait interdiction de sortir.

Quelqu’un dans la foule remarqua que leur travail était nécessaire non seulement aux hommes mais au reste du monde, et que nombre de leurs tâches s’accomplissaient dehors. Si elles ne pouvaient plus sortir, ce serait la fin de tout. L’infirmière en chef ne se démonta pas ; elle savait cela, comme tout un chacun. Elle précisa simplement que ces mesures n’avaient pas vocation à être permanentes : elles ne dureraient que le temps que de nouveaux examens soient réalisés et, si nécessaire, qu’un vaccin soit trouvé pour les protéger du virus.

Une voisine de Mia, à l’air véhément, prit la parole : « C’est marcher sur la tête ! Maintenant que nous sommes enfin libérées du fléau, il faudrait trouver un remède pour tomber malades à nouveau ! ». Un murmure emplit la salle. L’infirmière en chef attendit, impassible, que les voix s’éteignissent. Mais une autre lança : « Pourquoi faudrait-il nous sacrifier pour les hommes ? Eux ne font rien pour nous. On nous répète que nous sommes nécessaires les uns aux autres, c’est faux ! Les hommes ont besoin de nous, mais jusqu’à preuve du contraire, nous n’avons pas besoin d’eux. »

Une vague de stupéfaction passa un instant sur le visage de l’infirmière en chef, puis elle reprit aussitôt son ton professoral : « Sans les hommes, qui sait à quoi le monde ressemblerait ? Ce serait le chaos et la loi du plus fort. Nous devrions nous battre nous-mêmes contre nos ennemis, fonder d’autres colonies, dans des endroits inconnus, hostiles. Les hommes nous protègent, justement, car ils ont besoin de nous. » Des cris montèrent de la foule, de plus en plus excitée, à tel point que Mia se demanda si cette excitation n’était pas un effet secondaire du virus, car ses congénères avaient l’habitude de faire montre d’ordre et de discipline : « Au moins, nous serions libres ! », « Nous pouvons nous protéger nous-mêmes ! », « Je préfère le désordre à la soumission ! », « Les hommes nous exploitent, bon débarras ! », « Le virus est un cadeau du ciel ! ». L’infirmière en chef fit un léger signe de tête à ses deux collègues, et elles repartirent par là où elles étaient venues.

*

La mise en quarantaine ne dura pas longtemps : on s’aperçut rapidement que l’ensemble de la colonie était porteuse de la mutation, infectée par ce mystérieux virus qui les rendait résistantes au fléau mais mortelles aux hommes. Mia retourna chez elle. Elle resta cloîtrée de longues heures, désemparée. Elie et Mia se rendaient visite à tour de rôle, mais elles tournaient en rond, fébriles et impatientes ; car pour elles rien n’était pire que l’oisiveté et l’enfermement. Sans le travail, sans l’air libre, elles se fanaient.

Les rapports qui leur parvenaient de quelques éclaireuses, autorisées à sortir couvertes et à condition de ne s’approcher sous aucun prétexte des hommes, étaient alarmants, pour ne pas dire funestes. Les hommes qui vivaient autour d’elles, qu’elles avaient l’habitude de rencontrer et qui parfois venaient visiter la colonie, semblaient tous morts ou disparus. Le cadavre de l’un d’eux était étalé près d’une souche d’arbre, par-delà l’étang qui fermait le jardin. Il portait encore un masque, et l’éclaireuse qui était allée voir au-dessous avait décrit les yeux exorbités injectés de sang, plein d’une terreur mêlée de panique et d’incompréhension. Elle avait aperçu en fuyant une boursouflure violacée sur son avant-bras découvert.

Les éclaireuses d’autres colonies relataient de partout des fins du monde : les hommes, s’ils vivaient encore, ne devaient plus être qu’une poignée, se terrant dans leurs caves ou ayant migré vers les zones polaires, trop effrayés désormais pour sortir à l’air libre. Au bout d’un certain moment, on déclara que puisque tous les hommes avaient disparu, il était inutile de prolonger les mesures de confinement. À cette annonce, un soulagement emplit toutes entières Mia et Elie, bien que la perte des hommes produisît en elles une vague mélancolie, un malaise diffus. Elles sortirent au grand air avec le reste de leur colonie, heureuses de pouvoir enfin voir le ciel. Le soleil brillait déjà bas, sa lumière jaune rasant les herbes et prolongeant les ombres immenses des arbres. L’air tiède de l’été brassait des odeurs par milliers qui, davantage peut-être que toute autre chose, rendaient Mia heureuse.

Elles s’amusèrent avec Elie à décrire de grands cercles dans l’air, à voler très haut puis à plonger tête la première jusqu’à effleurer les herbes sous leur abdomen. Les ailes de Mia, restées pliées des jours durant, se réveillaient doucement, et il lui sembla qu’elle sentait de nouveau son corps entier jusqu’aux ventouses et aux crochets de ses pattes. Elles restèrent dehors jusqu’au soir, puis quand il fallut enfin rentrer, repartirent doucement vers la ruche. Mia s’aperçut en s’alitant que l’absence des hommes avait laissé un grand silence dans la nuit. Heureusement, le bourdonnement léger de ses voisines la berça jusqu’au sommeil.

Mia et Elie reprirent le travail dès le lendemain. Très vite, elles s’habituèrent à l’absence des hommes et à leurs nouvelles libertés. Elles volaient plus loin, visitaient parfois d’autres colonies, redécouvraient des ruches oubliées, se chargeant elles-mêmes des travaux de réparation. Plus aucune d’entre elles ne tomba malade. On ne sut pas si le fléau était venu des hommes et avait disparu avec eux, ou si cette mystérieuse mutation continuait à les en protéger. Mia ignorait même si elle était encore porteuse du virus, et si un jour elle voyait un homme, s’il fallait le fuir, ou si elle pourrait se permettre de voltiger autour de lui comme elle le faisait auparavant, par curiosité, par jeu, par espièglerie.

Elle n’eut pas à en décider, car aucun homme ne reparut jamais.

FIN


Florian Orazy a vingt-neuf ans. Après des études scientifiques, il part à Londres occuper un emploi dans l’aide au développement. Rentré à Paris, il travaille désormais à son compte afin de consacrer autant de temps que possible à la lecture et à l’écriture. Il a écrit un roman (à paraître), une pièce de théâtre et plusieurs nouvelles dans des genres variés allant de la littérature réaliste au fantastique.

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