Les Autres

Le président a fait une annonce. On ferme les frontières, complètement. Ce n’est plus possible, de recevoir tous ces hommes, toutes ces femmes et tous ces enfants, c’est triste, mais on ne peut pas faire autrement. On n’a pas le choix.

Je ne sais pas si l’opposition va s’en remettre. Ils sont tombés de si haut, peut-être qu’ils ne pourront pas se relever. Je pense qu’ils ne se doutaient pas qu’il irait si loin, le président. Ils pouvaient crier contre une loi, prendre la défense des habitants d’un camp, fustiger le manque de moyens réservé aux réfugiés. Mais là, ils sont perdus. Ils ne savent plus quoi faire d’autre que répéter que ce n’est pas possible, pas possible, qu’on ne peut pas. Ils ont tort puisque le président, il l’a fait. Ils disent que l’on n’est plus des hommes. Peut-être qu’ils ont raison, mais qu’importe ? Est-ce qu’on n’a jamais été plus que des bêtes, finalement ?

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Depuis que l’annonce a été faite, quelque chose dans l’air a changé. Les gens ne crient plus. C’est peut-être le calme avant la tempête, ou alors peut-être que c’était vraiment ça la solution. Dire stop, et ne pas se soucier des conséquences. Des bateaux remplis d’hommes affamés ont supplié d’accoster, mais le président est resté inflexible. Les gardes aux frontières ont obtenu le droit de tirer sur ceux qui tentent de rentrer malgré tout. Les choses sont claires comme ça. D’ici quelques semaines, plus personne ne devrait chercher à venir chez nous.

Le président a été confronté à des images de noyés, d’enfants ensanglantés couchés sur le sol, mais il ne s’est pas démonté. Il a dit que bien sûr, c’est terrible. Qu’il est touché par ces images, comme nous tous. Qu’il sait que nous sommes frères, quelle que soit la couleur de la peau. Mais que si personne ne dit non maintenant, si on accepte les réfugiés, alors ce sera la fin de l’humanité. Parce qu’il n’y a pas assez de place, ici, pour tout le monde. Si on accepte qu’ils viennent, nous serons tous serrés dans ce petit pays, et nous mourrons, progressivement. Ce sera une mort lente, mais une mort quand même. On en aurait pour, quoi, dix ans, quinze ans, et tout serait fini.

C’est pour ça qu’il a dit non. Pour l’Humanité. Parce que si tout le monde disparaît, il ne restera rien, et parce qu’il vaut mieux que beaucoup meurent fusillés ou noyés plutôt que tous meurent de faim. Ils n’ont pas eu de chance, ils sont nés au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est triste, mais c’est comme ça. Quant à nous, nous devons nous montrer dignes de notre rôle. Il n’en reste pas beaucoup, des pays comme le nôtre, où la vie humaine est encore possible. Alors on n’a pas le choix.

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Les étrangers et les descendants d’immigrés sont devenus craintifs. Ils doivent penser qu’ils sont en sursis. Ils ont raison, parce que, à force de voir des images de personnes qui leur ressemblent noyées, mortes, tuées par des hommes comme nous, on finit par se dire qu’ils sont différents. On est bien obligés, sinon on deviendrait fous. Alors ils rasent les murs. Même ceux qui faisaient les malins dans la rue le soir se sont calmés. Ils savent qu’ils sont les prochains sur la liste. Ils sont contrôlés par la police souvent, et ceux qui sont là illégalement sont ramenés aux frontières. On parle de renvoyer aussi les criminels et les voyous.

Il y en a bien quelques-uns qui se sont révoltés. Ils ont organisé des marches, des manifestations, des réseaux pour aider des réfugiés à rentrer. Mais, un à un, les leaders sont arrêtés, les réseaux sont démantelés. Et puis finalement, je pense qu’ils n’ont fait qu’aggraver les choses, parce que les contrôles d’identité sont devenus encore plus intensifs depuis que l’on sait que la frontière est poreuse.

Vous vous demandez sûrement quelle est mon opinion par rapport à tout ça. Désolé de vous décevoir, mais je n’en ai pas. Je me contente de constater. J’ai perdu l’envie de me battre depuis trop longtemps pour pouvoir m’engager dans un camp où un autre. Tout ce que je sais, et que je sais pour sûr, parce que je l’ai vécu, c’est qu’on était envahis, et que si les choses avaient continué comme ça, on serait devenus minoritaires, et le maintien d’une société proprement humaine aurait été impossible.

Vous ne devez pas me croire, mais il faut que vous sachiez que les choses ont beaucoup empiré avec le dérèglement climatique. La plupart des pays sont invivables. Les flots de migrants sont devenus impossible à gérer. Même l’opposition le reconnaît. Mais ils disent que l’on avait un devoir éthique, un devoir moral. Que quand il s’agit de la mort de milliers d’hommes on ne peut même pas réfléchir à la question, il faut les accueillir, quelles que soient les conséquences. Moi je trouve que leurs discours sont beaux mais n’ont pas de sens. Si on ne peut pas, on ne peut pas, et ce qui est impensable, c’est d’ouvrir les portes avant de savoir si la maison est pleine.

Depuis que le président a été élu, beaucoup de choses ont changé. Il n’y a plus de ticket de rationnement, plus de queue au supermarché. Les cinémas ont rouvert leurs portes et les enfants vont à l’école dans des classes de trente, comme avant. Ce n’est pas rien, tout ça. Peut-être que pour rester des hommes, il faut s’en donner les moyens, même si cela veut dire que l’on devient inhumain. C’est ce que le président dit en tout cas. Tout le monde a assez à manger avec lui, alors on l’écoute. Ce qu’il a fait, ça a marché. A quel prix, nous autres, on préfère ne pas y penser.

Je me demande tout de même comment tout cela se serait passé si nous avions été pareil, vraiment pareil. Si nos peaux avaient été de la même couleur, si nos nez avaient eu la même forme, nos cheveux la même texture. Est-ce que l’on aurait tiré sur notre propre image ? Sûrement que oui, les Allemands ont bien exterminé les Juifs. Mais ils ont essayé, quand même, de faire comme s’il y avait des différences, ils ont dessiné des affiches affreuses, des hommes aux nez et aux oreilles disproportionnées. Pour moi, cela prouve que l’on a besoin de se croire différent physiquement pour se sentir autre, alors quand la différence n’existe pas, on l’invente, tout simplement. Mais peut-être que s’il avait fallu l’inventer, cela aurait été plus compliqué, ici. Peut-être qu’ils auraient été trop à dire « ce n’est pas possible » pour que ça ne devienne pas impossible. Finalement, ce qui est possible, ça ne dépend que de nous, non ?

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Personne n’en parle mais tout le monde le voit. Les arrestations se multiplient. Les autres ne comprennent pas pourquoi, parce que maintenant que l’on est chez nous, et que plus personne ne peut rentrer, il y a assez de place pour tout le monde. Mais moi, je sais ce qu’il se passe. J’avais pressenti ça depuis longtemps. On s’est habitué à voir les étrangers comme autres, à tolérer qu’on les égorge à nos portes, ce n’est plus possible de vivre avec eux. Parce que qu’est-ce qu’il se passe si votre petite fille devient amie avec l’un d’entre eux ? Si votre garçon tombe sous le charme de l’une des leurs ? Et bien le voile tombe, et vous les voyez pour ce qu’ils sont vraiment, des hommes comme nous. Et ça ce n’est pas possible, pas supportable. Ça voudrait dire que nous n’avons pas le droit de les laisser dehors.

Alors il faut qu’ils disparaissent, tous autant qu’ils sont. Si on ne les voit pas, on peut les imaginer tels qu’on nous les décrit. On peut oublier qu’ils nous ressemblent. Que ce n’est pas possible, ce qu’il se passe. C’est terrible, mais, si on rentre dans la logique du président, cela va de soi. Ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, un minuscule sacrifice supplémentaire que nous devons faire pour le bien de l’Humanité. Je vois bien que tout cela est monstrueux, mais est-ce que ça veut dire qu’il a tort ? Ou est-ce que c’est la Raison elle-même qui est abjecte ? Peut-être un peu des deux.

Toujours est-il que maintenant, on est entre nous. Même ceux qui étaient nés là, on les a renvoyés. Une seule règle prévaut : avoir la peau de la bonne couleur. Pour les métisses, on a gardé seulement ceux qui étaient raisonnablement proches de la norme. Je crois que tout le monde a oublié qu’avant on se mélangeait et que tout allait bien.

On voit encore quelques images à la télé de pays détruits par la glaciation, d’enfants mourant de froid, mais on n’y prête plus tellement attention. À quoi bon se faire du mal ? Et puis ces petits-là ne sont pas comme les nôtres. Leur peau est maladivement blanche, ce n’est pas naturel. Leurs cheveux sont fins, lisses, parfois presque blancs, et leurs yeux ont des couleurs étranges. Non, pour tout le monde ici, c’est clair : ils ne sont pas comme nous.

FIN


Étudiante en sociologie et en philosophie, Héloïse Eloi-Hammer s’est mise récemment à l’écriture. Elle a remporté un prix régional au concours de nouvelles du CROUs et un de ses textes sortira en début d’année dans la revue en ligne CELA. Elle espère poursuivre dans cette voie (de garage selon certains mais ce n’est pas l’absence de débouché qui effraie une aspirante sociologue !).