L'Œil

J-15, 5h00

Il fait encore nuit. L’été s’efface et j’existe avant l’aube. J’écris. C’est tout ce qu’il me reste : écrire ma pensée et décrire ce que je vois. En face la boulangerie n’a pas encore levée ses stores, mais le boulanger est déjà là, actif à pétrir et enfourner pains et croissants. Je vois par la lucarne lumineuse d’un fenestron ses avants bras enfarinés et son ventre boudiné dans un tablier blanc. Le boulanger a son petit rituel, je le sais. D’ici dix minutes, il sortira fumer une cigarette en compulsant son smartphone tout en pissant dans le caniveau, comme pris d’un empressement vital qui lui impose de faire ces trois choses en même temps. Il vérifiera à droite et à gauche de la ruelle pour voir si personne n’aurait le mauvais hasard de le surprendre. Les yeux sont dans son dos, de l’autre côté de la rue, trois étages au-dessus, mais il ne s’en est jamais douté. Je ne le surveille pas, je l’observe. Une fois fini, il se refroquera, jettera son mégot dans le caniveau et repartira pétrir. Je ne crois pas qu’il se lave les mains.

J-15 21h00

Les ombres sont propices aux songes. Que faire du soir ?

Depuis les dernières élections, un œil est né. Ce qui n’était qu’un furoncle à la démocratie il y a encore quelques années c’est infecté pour devenir une loi. Pire : Une éthique. Ça s’appelle voisins vigilants. À l’entrée de chaque ville, village, hameau, partout, de grands panneaux signalent d’un bel œil bleu bien ouvert, aux longs cils féminins qu’ici, tout le monde surveille tout le monde pour préserver la sécurité de chacun. C’est un ordre pour l’ordre. L’œil est répété à l’infinie, dans toutes les tailles, devant chaque espace public, jardin, parking, espace vert, au cul de chaque véhicule là où avant il y avait « bébé à bord », sur chaque devanture de bâtiment, commerce, piscine et cinéma, jusque dans les salles d’attente, jusqu’à pénétrer chaque intimité, comme un rappel entêtant, pour que même les plus distraits ne puissent pas échapper à ce regard. J’ai toujours envie d’y peindre une larme, un bel œil comme ça se doit de pleurer. Dessiner une grosse larme, avec un gros marqueur noir, ça ne prend pas plus de quelques secondes. Ce serait ma petite transgression. Je n’ose pas. Je n’ai jamais osé grand-chose sauf contre ma volonté. Mais je crois que l’œil m’a vu, pour autre chose que le courage justement. Si c’est le cas, la fin s’égrène. Alors j’écris.

J-14, 4h00

Qui suis-je ? Je suis agent d’entretien municipal. Balayeur donc, mais c’est devenu un mot interdit. C’est le décret : assainissement du langage.

Tous les mois une liste de mots et d’expressions interdits est publiée. Ils disparaissent du dictionnaire et doivent aussi disparaître du langage. Parfois ils sont remplacés, parfois pas. Ils sont jugés dévalorisants ou inappropriés. Balayeur fait partie des mots dévalorisants, comme policier… Les policiers sont des forces de sécurités et les balayeurs des agents d’entretien. Je dois donc ramasser les feuilles mortes, les papiers et autres déchets avec un balai ou à l’aide d’une pince, vider les poubelles publiques, nettoyer les déjections canines avec une micro-balayeuse de trottoir (une motocrotte, mot inapproprié), appliquer des agents anti-tags et anti-graffitis, nettoyer les surfaces à la décapeuse haute pression (un karcher, mot dévalorisant) avec des éco-nettoyants (des produits chimiques, expression inapproprié). Ça n’exige pas de compétences particulières sauf celle de ne pas craindre le regard des autres. Je dois repérer, signaler et inscrire sur une tablette numérique de sécurité (c’est de la délation, mot inapproprié) toutes dégradations, anomalies ou dysfonctionnements ainsi que tous comportements déviants. Le barème de prime mensuel est basé sur cet inventaire. Plus il y a de signalements, plus la prime est élevée. Je pars donc avec mon chariot peinture époxy jaune aux roues 260 mm increvables, orné de trois portes outils contenant un balai de cantonnier en fibre synthétique, une pelle plate inox, une pince à déchet, ainsi qu’un bac avec couvercle pour des sacs de poubelles 120 litres. Je dois le garder chez moi et l’entretenir. Si quelqu’un m’a signalé, toute cette mascarade se terminera bientôt. En attendant, c’est l’heure d’aller en activité (au travail, mot interdit).

J-13 3h00

Un renard fouine autour des poubelles de la boulangerie. C’est son heure. Parfois je me réveille juste pour le voir, puis je me rendors. J’aime voir que la nature vient faire des incursions furtives dans le sommeil de son bourreau. J’aime ce silence qui précède le jour, avant la vie. Comme si la vie était la propriété humaine. Comme si quand l’Homme dort, la vie meurt. Pourtant la nature vient s’incruster dans la ville, comme si elle avait organisé ses résistances car elle se sait saccagée. Car la nature n’a plus d’intérêts pour l’humain. La nature humaine est d’aller contre nature.

Une voiture de sécurité vient briser la nuit et le silence de ses phares vrombissants. Depuis près de 6 mois, il est interdit, pardon, il n’est pas sécurisant, d’être dans les rues entre minuit et quatre heures sous peine de délit d’errance, sauf passe-droit professionnel. C’est une mesure antiterroriste. Peur de la peur.

Il y a quand même toujours quelques marcheurs insomniaques qui, comme le renard, bravent l’insécurité. La nuit fait d’eux des errances et des dangers potentiels alors qu’ils ne cherchent, peut-être, qu’un sommeil qui leur échappe. En fait la voiture de sécurité ne fait sa tournée que les Mardi à 3h30 plus ou moins cinq minutes et les Samedi à 1h00 plus ou moins cinq minutes. La sécurité reste une administration. Elle n’improvise pas. Il suffit juste de le savoir.

J-13 20h00

Le soir, les ombres de la solitude s’étirent et dévorent tout reste de raison.

J’ai sous les yeux la liste mensuelle des mots et expressions soustraits : droit de grève, désinvolte, pénibilité, discrimination, cadence et persécution. Jamais plus d’une dizaine, pour qu’on puisse les intégrer et les digérer.

Le dictionnaire maigrit peu à peu. Limiter le vocabulaire d’un peuple c’est l’avoir sous contrôle. Simple. Un peuple sans mot est un peuple qui suit. Cent mots suffisent à leur bien-être. Je les apprends consciencieusement avant d’aller me coucher. Il n’y a plus de livre non plus. En fait, il n’y a plus de support papier, tout est numérique et virtuel. Plus d’autodafé. On supprime, sans flamme ni cendre, c’est tout, c’est propre.

J-12 4h30

Le renard n’est pas venu. Le boulanger non plus, c’est lundi, son dimanche à lui.

Je dois donner un jour supplémentaire à la communauté parce que ma feuille de sécurité reste désespérément vierge. Sinon toujours rien. Cette attente… Je sais que c’est juste pour me faire croire que mon geste (lequel ?) est passé inaperçu. Ils me cueilleront à l’exact instant où je penserai qu’en fin de compte personne ne m’a vu ou que finalement je l’ai échappé belle. Ils attendent le moment propice. L’effet de surprise ajoute de la jouissance à la puissance.

Je travaille dans la rue et je me sens à la rue. Je m’accroche à un balai. Avant j’étais technicien de recherche, fonctionnaire aussi. Je mesurais les pluies, les températures, le climat. Un métier jugé inutile à la communauté. On ne parle plus du réchauffement climatique ni d’écologie (mots inappropriés). On a glissé dans une amnésie environnementale au profit de la sécurité et de l’économie. J’avais le choix entre démissionner ou accepter un reclassement vers un métier dit utile. Si je refusais c’était la porte, et la porte donne sur la rue ou pire : au statut de Paria. Là aussi je n’ai pas osé. J’ai attendu une proposition et j’ai dit oui à la sécurité. Je dois être d’une longue lignée de couard. Je me souviens de cette phrase: « ce n’est pas notre capacité à désobéir qui est dangereuse mais notre capacité à obéir ». Ce n’est donc pas parce que j’ai une conscience effroyable de mon obéissance que je suis en capacité de désobéir. Voir l’Everest est une chose, le gravir en est une autre. L’inconnu et l’incertitude me tétanise. J’ai le vertige devant le précipice des décisions. La peur m’étreint et dicte mon esprit. C’est comme ça que des troupeaux entiers sont menés à l’abattoir et dans des camps de concentrations, parce qu’on n’ose tout simplement pas. Je ne suis pas différent. J’espère toujours, même le nez dans l’évidence, que tout va redevenir tranquille et calme. Donc j’ai accepté l’activité qu’on m’a proposée : balayer. Il ne faut pas croire que je n’y prenne pas de plaisir, c’est là que le bât blesse. J’aime me lever dans la nuit et voir l’aube naître, immuable et indifférente à nos gesticulations. Et puis il y a quelque chose de musical dans le mouvement du balai. J’aime ramasser les larges feuilles cornées des platanes, leurs bruissements graves quand je les rassemble. Depuis que la mairie, et le pays tout entier avec, a basculé Front National, le mot d’ordre est : sécurité. C’est ce que les gens veulent : la sécurité. Ils la voient dans la propreté : une feuille morte, c’est dangereux, c’est sale, ce n’est pas sécure. Un étranger, ce n’est pas mieux qu’une feuille morte. Ici ils disent « estrangers ». Un clodo, c’est sale, ce n’est pas sécure.

D’ailleurs, c’est l’heure, il faut que j’aille sécuriser.

J-11 3h30

Insomnie. Je me sens dans l’urgence d’écrire la banalité.

Par exemple. Aldi, hier soir 18h00. La caissière, pardon l’hôtesse d’accueil, douche les articles d’une femme à une vitesse hallucinante, rendement oblige. La femme peine à suivre la cadence et jette en vrac les produits dans les sacs. Ce qui devait arriver arriva : un gros pot de moutarde lui échappe des mains et part s’éclater sur le carrelage. L’hôtesse d’accueil voit son rendement se briser avec et sa prime aussi, très certainement. Elle jette un œil précis, au plafond sur une caméra qui la vise. Elle ramasse de justesse ses exaspérations. La femme s’écroule dans des excuses surdimensionnées « désolé, oh vraiment pardon, je suis tellement navrée, c’est la première fois que ça m’arrive, qu’est-ce que je peux faire pour rattraper ça ? ». Elle a peur. Comme toute la file d’attente, je ne bouge pas. L’exaspération de l’hôtesse d’accueil nous a contaminées. Elle trouve la force d’adopter une compassion de circonstance : « ne vous inquiétez pas madame, nous faisons tout pour satisfaire le client ». Elle a peur aussi. Elle dégote de sous sa caisse un seau et une serpillère puis s’empresse de tout nettoyer. Elle ne peut s’empêcher de jeter de petits coup d’œil à la camera. Nous attendons. Certains font bien sentir leurs exaspérations. Ils saisissent le petit pouvoir de délateur possible que la situation leur offre. Ils tiennent en main une peur et desserre en même temps la leur.

Je suis à l’épreuve du quotidien. J’ai quitté le monde des habitudes pour conquérir celui des automatismes où chaque geste de travers est scruté.

Les faits divers ont perdu l’ambition de l’information au profit du sensationnel, les réseaux sociaux se sont vidés de toutes transgressions et subversions. Les vidéos sont Kleenex, accroché au royaume du sexe bien épilé. Les écrans, en plus de racoler, sont aussi de fumées. La propagande nous sert bien ce qu’elle veut qu’on mange et les nouvelles ont cessées d’être mauvaises pour devenir fausses. Tout est sous contrôle, aseptisé, la saveur d’un plat sous vide. Et pourtant des choses se passent. Il flotte dans l’air comme des impressions de chaos. Ni image, ni témoignage, ni odeur. Juste un vague ressentiment qui parfois oppresse furtivement la poitrine comme une marche qu’on rate alors qu’on croyait l’escalier fini. Le décryptage est subtil.

J-10. 5h30

Comme l’aube est propice à la lucidité.

La mairie a investi dans des caméras de surveillance. Les voisins ont parfois la vigilance défaillante. Une caméra par lampadaire, j’exagère à peine. L’état paye des gens pour visionner les caméras. Ce sont eux les nouveaux fonctionnaires. Par exemple, je dois passer dans telle rue à telle heure, si je n’y suis pas vu, je suis convoqué : pourquoi n’étiez-vous pas rue Machin à l’heure dite ?

« Parce que j’étais rue Trucmuche, c’était sale, j’y ai passé plus de temps et je rajoute la phrase magique : ce n’était pas sécurisant ». Ils vérifient parce que c’est louche un balayeur, c’est presque sale. Ils sont contraints de constater que je balaie consciencieusement, mieux que n’importe qui et ça les énervent, c’est louche. Ils me préviennent que le zèle ne paie pas, qu’ils ne sont pas dans ce genre de logique quand même, qu’il faut que je me dépêche et que je respecte les horaires.

Il n’y a plus d’estrangers, ou si peu. Les seules qui restent, noirs en général, sont des sortes de vitrine. Ils sont triés, choisis puis exhibés comme preuve de la bonté ultime d’une nation paternelle. Dans un lointain pas si loin, un jeune noir avait escaladé la façade d’un immeuble haussmannien façon Spiderman pour sauver un jeune garçon blanc dangereusement suspendu à un balcon. La vidéo, oui parce que tout se filmait déjà, a été vu des millions de fois. Le jeune noir a été élevé au rang de trophée : voilà ce que doit faire un estranger pour être intégré. Ils n’ont pas été nombreux à relever le défi parce depuis, ils ont disparu avec une dextérité d’illusionniste. Dans un avant pas si lointain, des vagues de migrants se noyaient dans la méditerranée ou étaient repêchés par des navires ONG, forçaient les frontières et… et puis plus rien. Un mauvais rêve. Ou sont-ils ? Ou vont-ils ? On ne parle plus de déportation (mot inapproprié) mais de déplacement.

À noël, je dois installer une crèche immense sur la place principale. Le petit jésus dans sa paille est plus grand que moi. Tout est redevenu blanc, impeccable.

Le boulanger a fait ces petites affaires dans le caniveau. Où est le renard ?

Et pour moi, Toujours rien. Patience.

J-9 4h00

J’écris. La feuille blanche et le stylo à encre sont des denrées rares et soumis à autorisation. Il me reste une ramette de 500 feuilles et quelques stylos que je n’ai pas rendu quand on y a été convié.

Il n’y a plus d’ordre. C’est un mot inadéquat. Il a été remplacé par conseil. Tout est donc conseil. Les gens me regardent et voit un balayeur, pas un passé contenant quelques études et un peu de culture. C’est d’ailleurs pour ça qu’on ne m’a pas restructuré derrière une caméra, un sujet qui pense est un sujet à risque. Je suis donc ce qu’ils veulent voir. J’ai beau me raser tous les jours de frais, comme c’est conseillé dans le contrat de travail, je pousse un chariot et je tiens un balai, je porte donc une sorte de poisse et ça justifie que ce qu’ils pensent soit en accord avec ce qu’ils voient. Parfois je suis signalé pour hygiène corporelle douteuse. Alors je suis convoqué, mais ma tenue et mon apparence sont toujours en règle, c’est louche. Ils m’ont à l’œil. Une bonne partie de ceux qui me voient pensent que c’est un boulot d’arabe mais que même les arabes ne veulent plus le faire et préfère abuser des allocations (qui n’existe plus pour les estrangers, estrangers qui n’existent plus d’ailleurs, mais c’est tenace dans la pensée commune). L’autre partie, souvent la même, pense que je suis un pauvre type. Elle se dit que si c’est un arabe ou un noir qui balaie, c’est encore un qui pique le boulot au français !

Les autres agents municipaux me disent bonjour, parce qu’il faut, et mettent des prunes sur toutes les incivilités de plus en plus nombreuses, pour renflouer les caisses de la municipalité et s’assurer de fait une bonne prime, c’est tout, c’est pour l’argent, pas autre chose. En contrepartie, la ville est propre, parce qu’une ville propre, c’est sécure, et les ronds points sont fleuris même quand l’eau manque, c’est tout, c’est propre, mais jamais assez. Jusqu’à où la propreté peut-elle aller ?

J’attends.

J-8 5h00

C’est étrange, cette absence d’enfant.

Quand j’ai commencé mon activité d’agent d’entretien, j’avais un petit plaisir. Une sorte de collectionnite enfantine. J’accrochais sur mon chariot toutes les peluches que je trouvais. C’était un passe-temps comme un autre. Petit à petit mon chariot en était couvert. Un jour, un père est venu à ma rencontre, avec son petit garçon, cinq six ans peut-être, une bouille d’ange. Son père m’a expliqué que son fils avait perdu son doudou, un loup gris tout habillé qu’il appelait papa-loup et qu’il cherchait partout depuis plus d’un mois. Un véritable drame. Quand ils ont croisé mon chariot, en désespoir de cause, ils se sont dit, après tout, pourquoi pas. L’enfant a farfouillé dans le tas de peluches puis son visage s’est ouvert.

J’en aurai pleuré. Il m’a regardé comme si j’étais une sorte de super héros, le gardien des doudous abandonnés.

Puis vint le jour où j’ai été signalé. Ma hiérarchie m’a conseillé de me débarrasser très vite de mes encombrants. Un agent d’entretien qui accumule les ordures, ce n’est pas sécure. Où sont les enfants ?

J’ai dû faire pire que ça.

J-7 5h15

Le précipice n’est pas à l’horizon. L’horizon est le précipice.

Le boulanger a bouclé son rituel : portable, urine, clope, regard en périscope qui s’est arrêté dans ma direction, longuement. Comme si soudainement, il venait de localiser l’œil qui l’observait derrière la fenêtre dans le noir d’une pièce. Un œil qui pourrait dénoncer mille fois son comportement anti-citoyen. Et c’est moi qui me suis senti débusqué. Comme s’il savait quel genre d’œil je suis. Je le regarde me regarder et je me souviens de cet avant pas si lointain fort de toutes ses luttes : pour le droit des femmes, pour le droit des animaux, le droit du travail, l’égalité, les sans-papiers, le mariage pour tous, contre le réchauffement climatique, contre le harcèlement sexuel, pour le bien-être animal, les droits LGBT, contre le gaspillage, le plastique, le chômage, la précarité, les injustices sociales, les taxes sur tout, le racisme, la corruption, l’évasion fiscale… Il y avait des lanceurs d’alertes et des scandales à la pelle panama’s papers, wikileaks, luxleaks, swissleaks, pornoleaks, footballeaks, des tas de leaks et des affaires de cochon : DSK, Weinstein et la moitié des mâles, le féminisme tapait du poing sur la table, ça y allait fort, jusqu’à balance ton porc, les herbivores se révoltaient contre les carnivores, les homos bombaient la poitrine pour exister, les Femens et leurs combats gravés sur leurs poitrines, Nuit Debout, Occupy Wall Street, les Bonnets Rouges et les Gilets Jaunes… mais l’extrême droite a rapiné le fond des choses pour nous faire croire que seul l’écume de la sécurité comptait. Il y avait des pour et des contre, des débats et des controverses, des morts et des bavures. De la vie.

Dans cette vie, je faisais partie des gens qui ne luttaient pas, laissant aux autres le soin de prendre les coups. Je me sentais concerné et ça suffisait à me donner l’impression d’en être. Je me disais que le monde allait dans le sens de la démocratie, c’était indéniable. Cette certitude me rassurait. J’étais passif en pensant être pacifiste. Je pouvais me contenter d’attendre.

Je ne voulais voir que ce que j’avais envie de croire. La grande majorité, la vraie masse invisible, celle qui porte le nom de peuple ou de classe moyenne mais qui ne le revendique même pas car se pensant bien au-delà, ne voulait qu’une chose : la sécurité et la tranquillité avec une telle force et une telle conviction qu’ils ont eu les derniers mots, à l’usure, petit à petit. Je suis usé. Peut-être que c’est ça qui m’est reproché : mon usure.

J-6 4h15

La sécurité enlève le doute. Je me dois de retranscrire quelques phrases :

Les pauvres ont choisi d’être pauvres. En plus ils fument tous ! Et comment ils se les paient ? Ils l’ont bien cherché. Ne payez plus pour eux mais pour vous ! Les assistés dépensent notre argent pour se droguer, forniquer, s’alcooliser. Ils manquent d’hygiène, ils sont crades, irrespectueux, dégradent les espaces publics, ils ruinent la France ! Profession assistée égale maxi fraude. Les étrangers viennent pour nous envahir. Faut leur distribuer des préservatifs, pas de la nourriture ! On est chez nous. On devrait trouer leurs bateaux ou les mettre les uns derrière les autres et tirer, on économiserait des balles. La mendicité est répugnante. Voilà les pensées qu’on a laissé filer.

Je me souviens, il y a plus ou moins quelques années, d’un bateau qui avait sauvé 58 migrants de la noyade. Aucun pays n’a voulu de cette cargaison. Il s’est fait baladé de port en port comme une grenade dégoupillée. Comme si 58 migrants suffisaient à envahir tout un continent. Son pavillon lui a été retiré, ça a été les dernières nouvelles, après silence radio. Peut-être qu’il erre encore sur les océans, Black Pearl des temps modernes.

Je ne peux me réduire à cette question mais quand même, qu’ai-je fait ? En attendant, au boulot. 

J-5 5h00

Si l’Homme n’est pas fou, il est devenu Flou.

Je n’ai jamais revu le renard, paix à son âme.

Ce qui me fait mal, c’est que je dois me rendre compte que les gens ont plutôt l’air heureux. Tout semble « comme avant ». Les journées ensoleillées continuent à être nombreuses, amenant dans leur sillage cet immuable cortège paré de sourires, de peaux et de démonstrations. Sur les quais comme sur les pistes cyclables, les joggeurs et joggeuses, smartphone en brassière, hommes aux muscles saillants, cheveux ras et femmes savamment déhanchées, queue de cheval, côtoient dans les codes et sans vague, vélos, trottinettes et over-boards. Les terrasses de café ne désemplissent pas, les pavés sont foulés, la grande rue commerciale bas son plein. La foule vie, indifférente et lavée de tout soupçon. La foule a été repensée comme un corps parfaitement épilés et gommés : plus un poil récalcitrant ou un point noir tenace, même les mauvaises graisses semblent vaincues.

Et puis toutes les attentions du peuple sont accaparées par la future coupe du monde de football, dans quelques mois, organisée par la nation, une nation qui a de bonne chance d’y accrocher une troisième étoile à son maillot et à son drapeau. L’évènement investi tous les temps libres et occupe toutes les lèvres. Tout le pays, jusque dans ses moindres fonds de vallée a pour conseil de se sentir concerné. Le peuple ne fait pas les opinions, elle les suit. Elle fait juste les émotions qu’on lui perfuse. C’est fascinant comme ça marche.

Car le peuple est satisfait. Et si une partie ne l’est pas, réduite à peau de chagrin, elle se bâillonne de lâcheté pour se contenter de ce moindre mal composé d’un toit et d’un salaire, d’une assiette pleine trois fois par jour et l’assurance d’être en vie. Ça me fait mal d’en être, et ça me fait encore plus mal de ne pas être condamné pour ça.

J-5 22h00

Que j’aimerai boire, me saouler, me vautrer dans des orgies mélancoliques faites d’alcools, de vieilles vidéos pornos surannées, d’un peu d’herbes et de livres séditieux. Que j’aimerai reprendre possession d’une addiction et culpabiliser de ne pas arriver à m’en débarrasser, quelle liberté ! Plus d’alcool, même plus une bière en pression, ni en rayon dans aucune grande ou petite surface. Les gens boivent des espèces de boissons énergisantes à base taurine et de vitamines dites du bonheur. Les gens se sentent sains de corps et d’esprits.

Je pensais l’Homme plus attaché à ses vices qu’à sa patrie. Je m’attendais à des révoltes, des descentes massives dans les rues. Je m’attendais à une guerre civile, à des pavés jetés, des poings levés, des barricades et des dérapages, à des flots de sang innocents, à voir la Seine couler rouge. Et si le social s’écroulait, je m’attendais à des trottoirs jonchés de mendiants, des pauvretés à chaque coin de rue, des distributeurs d’argent sautés, des émeutes, des banquiers empalés, des costards-cravates vidés de leur corps, à des raz de marée de migrants… Rien de tout ça. Où sont-ils ? Les mendiants, les anarchistes, les étrangers, les migrants, les racailles des banlieues et tous ces pauvres qui étaient censés verser le pays dans la crise… ils se sont comme… volatilisés. Et la population, blanche et affûtée, bois du bonheur à la santé de cet œil qui lui assure sérénité et sécurité. Je me suis trompé. Je plaide coupable.

J-4 5h00

La sensation de l’absurde m’absorbe.

Tout le monde doit avoir un smartphone en permanence sur soi. Il a remplacé la carte d’identité. Tout le monde doit avoir un ordinateur chez soi avec une webcam intégrée et une connexion. Tout le monde doit avoir une connexion. Tout le monde doit justifier d’une adresse email, d’un compte twitter et d’une page facebook. Pour la sécurité et pour l’intérêt du sens commun. C’est la loi réseau. L’œil veut assurer la traçabilité de chacun. La loi est passée sans un cil de protestation, parce que ça ne changeait rien au quotidien, tout le monde avait déjà un mur et pratiquait le twitte à haute dose, et c’est tellement ludique d’allumer ses écrans à l’empreinte digitale, et surtout, surtout, personne n’avait rien à cacher, juré craché.

Je n’ai jamais eu envie de murer, bloguer, liker, twitter, j’aime j’aime pas, followers, hashtagger, snapchater, flickerter, instagrammer, périscoper… mais je n’ai pas eu le choix. Bien sûr, je m’y suis plié. Ce n’est pas que j’ai rien à jurer-cracher, je me baverai dessus, mais je ne veux pas d’ennuis alors je nourris quotidiennement de ma vie virtuelle la bête. Je lui injecte du langage insipide et formaté réduit à une simple bouillie de lettres, en échange je laisse les algorithmes de la bête me régurgiter ce que je dois voir, et je clique play et souvent bien avant la fin, je clique mon avis j’aime/j’aime pas, et je partage le bon point comme le mauvais à des amis invisibles mais du même avis que moi ou l’inverse, de toute façon on est tous prié d’avoir le même avis. Quand même, je garde bien à l’esprit, dans ce lambeau d’esprit encore mal connecté, que pour un twitte malheureux, quelques mots de travers ou un partage malencontreux, l’œil lève son doigt virtuel et c’est un lynchage numérique en règle, une lapidation sans visage, sans main sale, juste des mots qui vous cassent les os. Et puis c’est là que la mère de tous les yeux est. L’œil rond, noir et ahuri de la webcam intégré dans la partie supérieur de l’écran. Il suffirait d’y mettre un post-it pour lui crever l’oeil. Je n’en fais rien. Suis-je condamné pour inconsistance numérique ? Peut-être. Tout est devenu aussi condamnable que possible.

J-3 4h15

Je n’ai jamais pris aucun risque dans ma vie. Pour que surtout rien ne bouge et ne vienne froisser ma tranquillité. Je pensai la discrétion comme une vertu. Gamin, j’ai très vite adopté cette stratégie, pour éviter les mains de mon père et ses colères constantes qui mettaient toute la famille dans une insécurité permanente. Ça ne marchait pas tant que ça. Mes silences le mettaient hors de lui. Je cachais forcement quelque chose. Je lui refusais même mes larmes. Aujourd’hui je fais toujours ça. Et je sens bien que c’est suspicieux. Je ne suis pas rassurant. Et pourtant ce n’est qu’une protection. J’ai essayé d’être le plus discret possible, je te le promets maman, j’ai essayé de me faire oublier comme tu me l’as appris, je te promets.

J-2 5h00

Je suis heureux. Heureux d’aller balayer et de ressentir le doux sentiment du travail bien fait, parce que j’aime mon travail, c’est plus fort que moi. Je devrais jeter mon balai, hurler liberté en dressant un majeur bien raide devant la Mairie, même m’immoler, pourquoi pas, la fin est si proche que je n’ai plus rien à perdre… sauf que je n’ai même pas rien. Alors je vais travailler, pour elle.

Quand les rues sont sales, les gens râlent. Et quand c’est propre, les gens ne voient pas, c’est un dû. Les gens sont… c’est pour ça qu’on les appelle les gens. Ils regardent quand même du coin de l’œil qui tient le balaie. Ce sont des gens vigilants. Elle ? Elle ne râle jamais. Elle lève le rideau dès que je repasse son trottoir, tous les jours à la même heure, vers 7h30, caméra oblige. Elle est belle, ses yeux tombent dans les miens et je ramasse son sourire car elle s’illumine de me voir. Un sourire sincère. Elle ne me juge pas, elle est sincèrement rassurée que je sois là, tous les jours. Et ça me rassure. J’y tiens à ce moment.

Jour J

Ca y est. La fin est proche. Elle prend de drôles de tournures. Posté sur facebook Je suis convoqué à 16h. Aucune justification. Je dois me présenter. L’œil est tamponné, c’est le signe que j’ai été confirmé vu. Je ne sais donc pas pourquoi. Je ne peux faire que des suppositions. Par exemple, celle-ci : J’ai pris deux belles figues, il y a quelques semaines. La chaleur était dure et elles étaient mûres, limite trop, excellente. J’avais faim et soif et j’en avais marre de résister à tout bien faire. Elles m’ont tendues la main. Les branches de l’arbre dépassaient largement de la propriété pour se pencher dans la liberté. Il n’y avait même pas à s’accrocher sur un grillage, à escalader un mur ou à prendre appuis sur une pierre. C’était l’arbre qui s’évadait de la propriété. D’instinct je me suis servi. Voisin vigilant a dû ouvrir l’œil.

Mais ça peut-être tout autres choses : l’acte de ne pas assez surfer sur internet, suspicion numérique l’acte de ne pas assez consommer, suspicion de réseaux clandestin, l’acte de ne pas assez dénoncer, suspicion de non vigilance, l’acte d’être célibataire depuis trop longtemps, suspicion de déviance sexuelle.

L’acte d’écrire des mots interdits.

L’acte d’écrire (mot interdit).

FIN


44 ans, célibataire père de deux ados, technicien de recherche à l'IRSTEA de Draix (04), centres d'intérêt l'écriture qui vient forcément d'un amour de la littérature, la pêche et la course à pied. Anciennement mineur amateur passionné. Mélancolique nonchalant assumé.