Rage Dedans

Il y a des jours où j’aime les gens.

Je marche dans les rues, et je me sens débordée de tendresse. Dans le métro j’observe chacun de leurs visages inconnus, et tous, sans exception, je les trouve beaux. Je ne comprends pas ce qui m’arrive, quand ça m’arrive. Je me demande si ça arrive à d’autres.

C’est que d’habitude, je veux dire, généralement, la plupart du temps, je les hais.

Ils me dégoûtent et m’exaspèrent et l’idée de leur présence qui grouille et rampe partout à la surface de la planète me colle des haut-le-cœur. C’est une hideuse, hideuse vermine. Je regarde les passants et leurs jambes qui font comme des compas, une deux, une deux, et je pense à leurs fesses molles, au tissu qui frotte à l’entrejambe et à leurs trous du cul. Je me demande combien d’entre eux ont un trou du cul sale et qui sent la merde.

Mais la première fois que j’ai compris que je les aimais, c’était bouleversant.

Dix minutes de trajet sur la ligne 16 du métro m’ont apporté une joie extatique. Tous ces gens assis, engoncés dans leurs écharpes, le front baissé sur leurs écrans, nuques offertes. Ces regards craintifs, endormis, perdus. Tant de visages, sublimes de fragilité. Vulnérables, seuls. J’étais debout contre la porte et je me sentais comme un ange des Ailes du désir, et en scrutant leurs faciès tour à tour j’imaginais entendre chuchoter leurs pensées, les voyais s’entremêler et s’enrouler entre leurs têtes comme des filaments, volutes légers au-dessus d’une tasse de café. Tous différents mais dans chacune de leurs poitrines frémissantes, le même battement cadencé d’une horloge qui va s’arrêter.

Je ne pouvais m’empêcher de sourire.

Oui. Voilà la race à laquelle j’appartiens : une légion de trous du cul sales et, parfois, Bach et Chopin.

Les enfants me dégoûtent. Pour eux ça ne change pas. Aucune tendresse ne m’apparaît jamais. Leur petit corps miniaturisé est grotesque, leur énergie et leur bêtise inondent ma tête et y plantent la migraine. Leurs voix aiguës sont détestables et les armées d’humains occupés à les vénérer sont à fusiller.

Tout le monde le sait mais personne ne l’admet, tout le monde joue la partition contraire pour ne pas faire de fausse note, c’est comme pour la bière, cette boisson dégueulasse, que tous consomment avec avidité. Personne n’aime ça en vérité.

Ma mère aimait ses pieds.

Elle les aimait tant qu’il lui fallait en toute occasion les montrer, été comme hiver, comme certaines femmes qui ne sortent jamais sans décolleté. Elle avait des centaines de paires de chaussures dans des cartons, sous les placards, en exposition le long des murs des chambres, des couloirs, empilées dans la salle de bain et le vestibule. Les pieds de ma mère et leur beauté étaient la priorité. De toute sa vie à elle, de toute mon enfance et mon adolescence à moi.

Je suis assistante dentaire et je travaille pour le docteur Brillonnet à la clinique des Archers, qui est, de loin, la plus réputée de la ville.

On dit que la première bouchée est décisive.

C’est là qu’on sait. Pas besoin d’une deuxième, tout est joué. Moi, j’ai su tout de suite. Ça m’aurait bouleversée d’avoir fait tout ça pour découvrir que je n’aimais pas cette viande. Mais la première bouchée a été rassurante, évidente. Pleine de sens, comme sans doute la première fois qu’on goûte au chocolat. J’ai fermé les yeux. J’ai mâchouillé longtemps parce que je ne maîtrisais pas encore la cuisson.

Pas assez mijotée, la viande humaine est dure comme du cuir.

Ce jour-là, le jour de la première bouchée, il s’était mis à pleuvoir à verse dans la matinée.

J’oublie des choses. Pendant longtemps j’ai cru que mon cerveau faisait simplement le ménage, comme une défragmentation, un nettoyage du disque dur. Éliminer le superflu, les doublons, le périmé, faire de la place. Mais j’ai compris avec le temps que j’oublie aussi des choses essentielles. Il y a par exemple des années que je ne sais plus où j’ai rangé les pieds de maman.

J’ai oublié combien il faut d’œufs dans un tiramisu alors que c’est le dessert que j’ai le plus préparé. Le nom du propriétaire de mon appartement, mon mot de passe sur ce site de musique qui est mon préféré. J’ai oublié mon numéro de sécurité sociale et comment on appelle ces gros nuages blancs très bas qu’on voit parfois l’été.

Comment j’ai choisi ma première bouchée, ça je m’en souviens bien. C’était un de ces fameux jours d’euphorie, de tendresse, d’empathie. Les autres, leurs silhouettes et leurs façons de marcher.

Je me sentais émue par chacune des personnes croisées. Je pense que ça se voyait, mais je ne faisais aucun effort pour le cacher. Pourquoi le cacher ?

J’avais une sorte de fièvre depuis quelques jours, qui retombait le soir et me reprenait au réveil. Il y avait eu une explosion très grave quelque part dans le monde et ça passait en boucle à la télé. Un pays en accusait un autre de l’avoir attaqué. Le présentateur avait l’air d’avoir envie de pleurer. La ville s’enfonçait dans l’hiver. La nuit m’attendait à la sortie du travail, et elle était là aussi le matin quand je quittais mon appartement.

Quand j’étais petite j’avais peur du noir et de ses monstres.

Ce matin-là à l’entrée du métro, j’avais téléphoné à Brillonnet pour lui dire que j’étais malade et que je toussais – et je toussais bruyamment évidemment pour le lui prouver. Je ne pourrai pas me rendre au cabinet, je toussais vraiment trop, peut-être que j’avais une angine ? Il y avait eu un silence et pour le combler j’avais toussé. Il avait dit quelque chose mais je n’avais pas écouté sa réponse. Son ton était désagréable : il ne me croyait pas.

Je toussais encore avant de raccrocher.

Et puis j’étais descendue dans le métro. J’y passerais la journée peut-être, pourquoi pas ? Qu’est-ce qui m’en empêcherait ? J’avais payé mon abonnement, j’étais en règle, j’avais le droit de parcourir la ville ainsi, sous terre, pendant des heures et des heures, si je le décidais. Cette idée seule était envoûtante. Le temps et la durée allaient se plier à mon chemin sans destination dans les tunnels. Tous les gens que je croiserais iraient quelque part, tous sans exception, sauf moi, qui ne serait là que pour eux. Je sentais que je souriais, mais de nouveau, pourquoi tenter de le dissimuler. Dans le wagon au bout de plusieurs minutes, une vieille dame en mocassins roses me regarda et me rendit mon sourire.

On voyait tout de suite qu’elle était délicieuse.

FIN


Née à Lyon, Eva Peña a fait ses études aux Beaux-Arts puis en fac de Cinéma. Elle vit à Rennes où elle travaille en tant que plasticienne. Elle écrit des romans et des nouvelles depuis qu'elle sait tenir un stylo.