Qu'est-ce qu'une pizza ?

Ben referma son livre, un roman de science-fiction, et le jeta au pied du lit. Il s’étira dans les draps défaits et bailla fort. Le réveil indiquait deux heures du matin. Il se releva, les dernières phrases du bouquin résonnaient encore en lui :

Alerte. Suspicion de piratage. Probabilité de détournement de la bulle par un hôte de type MPK. Procédure d’éjection d’urgence en cours. Confirmation du co-pilote requise.

Il toqua à la porte de son colocataire.

― Andy, il est tard. Qu’est-ce que tu fais ?

― Je révise le contrôle de biologie sous-marine pour demain.

― Mince, j’ai oublié ! Ça porte sur quoi ?

― Morphologie comparée des mutants psycho-kinésiques.

― Mouais… J’ai la dalle. On se fait livrer ?

― OK, partant pour une pizza.

Confirmation validée. Capitaine, veuillez entrer votre code.

Ben sortit son téléphone. Il passa sa commande et tapa les chiffres de sa carte bancaire.

Éjection imminente.

La chambre implosa soudain, submergée par les eaux glacées des abysses.

*

Les garçons rouvrirent les yeux tandis que les techniciens du simulateur leur enlevaient les casques à neuro-électrodes. Le Major Fritz affichait une mine sévère.

― Vous avez encore échoué. Vous et la bouffe, c’est quelque chose ! On n’a plus vu de pizza depuis des décennies ! Vous mériteriez qu’on vous laisse attachés une semaine sur ces fauteuils, pour que vous sentiez vraiment ce que c’est que la faim.

Les techniciens suspendirent leurs gestes, en attendant les ordres.

Andrew louvoyait, la tête basse, concentré sur ses chaussures.

Ben, plus audacieux, osa répondre.

— On en a marre des rations, chef. On aimerait bien manger autre chose que des conserves. Ça fait des années qu’on n’a pas eu un plat frais, de la vraie nourriture.

— Pour ça, il faudrait pouvoir sortir d’ici. Et on n’y arrivera pas tant que nous serons à la merci des mutants. Ils utilisent nos failles pour nous manipuler. Vous devez apprendre à vous contrôler, à distinguer l’illusion de la réalité. C’est là le but de ces simulations, vous endurcir contre les nouvelles facultés de la faune sous-marine.

Le Major compléta le compte-rendu et fit signe de les détacher. Il lança un soupir rempli de résignation pour les hommes et d’admiration pour les pieuvres.

— Un jour, vous verrez, ce seront elles qui domineront le monde.

Il tapota affectueusement l’aquarium où flottait la source des simulations. Une pieuvre MPK apprivoisée nageait dans un bassin contrôlé. Le symbiote mental déployait ses tentacules en crachant une écume psychotrope orange et verte.

― Tu es la meilleure, ma belle. Tu as bien travaillé Lucia aujourd’hui, parfaite, comme d’habitude.

Remis sur pied, Ben et Andrew soupirèrent. Le Major donnait souvent l’impression qu’il aimait cette chose plus que ses élèves. Pour eux, que des mots durs.

― Quant à vous, les estomacs sur pattes…

Fritz ouvrit le caisson à azote liquide et en sortit des verres à cocktails.

― Allez, vous ferez mieux la prochaine fois. Approchez, n’ayez pas peur.

Ben prit un mojito et leva le coude en souriant exagérément. Andrew comprit le signal. Cela n’était pas normal, ce n’était pas réel.

Andrew empoigna le chef au moment de saisir son jus. Ben cassa son verre sur le rebord du caisson et planta le tesson dans la jugulaire du Major. Fritz s’écroula pour finir son agonie en convulsant à terre, noyé dans son propre sang.

Ben goutta le liquide vermillon.

― Si c’est du faux, c’est drôlement bien fait !

― Justement, trop beau pour être vrai.

― On fait quoi maintenant ?

Le ventre d’Andrew émit des gargouillis.

― Y’a rien à becter par ici…

― Japonais, ça te dit ?

― Des sushis de poulpe ?

― Et de l’extra frais !

La pieuvre Lucia cracha des nuages noirs de peur et de désespoir. Les garçons coupèrent les tentacules et s’en délectèrent. Bientôt, une alarme étonnamment réaliste résonna. Ils abandonnèrent le symbiote sans bras et prirent la fuite.

*

Sous la bulle de survie, Ben et Andrew détalaient d’un bâtiment à l’autre, minuscules comme deux fourmis sous une loupe.

Cette bulle était le dernier refuge des hommes à la suite de l’emballement climatique, le débordement des eaux, l’exil dans les steppes de la Sibérie devenues tempérées après la fonte du permafrost. Les tentatives d’agriculture sur les dernières terres émergées s’étaient révélées dramatiques. Les sols étaient trop pauvres et stériles, gorgés de pesticides, lavés par les pluies acides. Alors les hommes avaient trouvé refuge au fond, dans des dômes océaniques, avec pour voisinage les seules bêtes rescapées de l’extinction, les animaux marins.

Les garçons firent une pause, ils levèrent la tête.

Une pluie d’étincelles orange tomba en cascade sur le dôme, comme autrefois des grappes de lucioles dans la nuit terrestre. Ce phénomène était causé par des myriades de crevettes-méduses radioactives, avec leurs longues pattes filamenteuses de plusieurs mètres. Une baleine cyclope, mastodonte énorme avec son œil protubérant au milieu de son crâne, chassa les crustacés phosphorescents. La force de ces quatre nageoires était si prodigieuse que la bulle vrombit sous les paquets d’eau déplacés à chaque coup de palme.

La faune marine n’avait pas été épargnée par la pollution, elle avait muté férocement pour survivre. Les hommes n’étaient pas mieux lotis. Depuis qu’ils vivaient sous la bulle, ils n’avaient plus vu le soleil depuis des décennies, ils rêvaient de nourriture terrestre. Ils deviendraient fous avant de s’éteindre à leur tour sous l’océan.

*

Ben et Andrew entrèrent dans le dispensaire. L’infirmière les aimait bien, pour un moment, ils ne craignaient rien. Elle s’avança, la bouche en cœur, les cheveux bouclés, son corset pigeonnant en avant, la cuisse apparente entre les lanières orange et vertes de sa jupe à franges.

― Alors, les garçons ? On a encore fait des bêtises ?

― Elle est trop belle, lâcha Ben.

― Tu crois qu’on doit la manger elle aussi ? s’inquiéta Andrew.

― Sais pas, suis trop défoncé. Il coule un drôle de mélange dans nos veines.

― Pas mieux, tout se percute dans ma tête, le passé, le présent. Je n’arrive pas à trancher.

― Pourtant, il va bien falloir choisir, intervint l’infirmière avec impatience. Pour vous sortir d’affaire, la solution est simple : il ne doit en rester qu’un. L’un de vous est de trop. La mort couvrira la culpabilité du survivant. Il n’aura qu’à mentir en chargeant le vaincu, « Ce n’était pas moi le meneur, je n’ai fait que suivre, je vous le jure ». Et moi, je promets de témoigner toute ma gratitude en faveur du vainqueur. Compris ? Alors, battez-vous !

Les garçons obéirent sans réfléchir, ils s’empoignèrent et luttèrent.

Si l’infirmière s’attendait à un combat épique, elle fut vite déçue. En moins d’une minute, Ben et Andrew s’étaient entretués. Aucun survivant, pas de vainqueur, ils gisaient tous deux à ses pieds. Et une fois morts, ils commencèrent à recouvrer leur véritable apparence d’aristo-poulpes.

L’infirmière inspecta les corps qui se transformaient du bipède à l’octopode dans un reliquat d’écume orange et verte virant au noir.

— Ils étaient pourtant prometteurs ces prétendants. Sur quoi ont-ils basé leur simulation pour me cuisiner une histoire pareille ?

Elle trouva des résidus étranges dans une matière synthétique. Sacs et bouteilles en plastique provenant du continent des déchets flottants. Que du poison, rien d’intéressant.

— Bon, ça suffit, quittons ce déguisement grotesque.

Alors, sa chevelure grossit. Sa tête engloutie sous la toison en cascade, les boucles de cheveux entrent dans le corsage et se mêlent à l’épiderme. La peau se relâcha, tachée, fripée et déborda du bustier pour tomber, flasque jusqu’aux cuisses. Cette masse de chairs élastiques fusionna avec les lanières de la jupe, allongeant les franges en formant de longs tentacules diaprés qui rampèrent sur le sol.

Complètement remise, la reine Lucia émit ce caquètement typique des psycho-pieuvres lorsqu’elles étaient déçues.

― Ah, ces jeunes prétendants au trône. C’est toujours la même chose. Au bout de cinq brassées, y’a plus personne !

Le matriarcat océanique était gouverné depuis des millénaires par la caste supérieure des pieuvres psycho-kinésiques. Leur faculté de contrôle hypnotique leur avait permis d’asservir toutes les créatures de la mer. Elles avaient levé des armées de requins à cinq têtes, créé une administration et une science nouvelle avec l’appui des scribes crabes, érigés des jardins suspendus d’anémones dans leurs palais coralliens, érigés des pyramides de nacre dans les plaines foisonnantes de nurseries coquillages.

Et lorsque la reine se cherchait un roi, les prétendants comme Ben et Andrew devaient démontrer l’étendue de leur faculté psychique, le socle de leur domination sans partage, en recréant un monde à partir d’un objet de leur choix, et lutter à l’intérieur de cette simulation.

Lucia examine avec dédain le support qui avait permis d’élaborer ce scénario d’humains fous sous une bulle. C’était un petit morceau de plastique rectangulaire avec une série de symboles inconnus (jadis une carte de crédit, à présent aussi inutile qu’indéchiffrable). Elle jeta cette chose, ces inscriptions étaient sûrement l’effet du hasard, des griffures du sable au cours des siècles.

L’humanité avait complètement disparu. À part quelques villes englouties sur des hauts fonds et complètement défigurées par l’usure des marées acides, recouvertes par l’oubli des siècles, il ne restait rien. Elle était devenue un conte de fées, une histoire pour bercer les chipirons le soir et faire peur aux petites seiches pas sages. Plus personne n’y croyait vraiment.

— Ces prétendants… ils se racontent de ces histoires à nager debout…ils ont le mollusque farci de contes fantastiques. Les hommes ? Ils n’ont jamais existé ! Il est impossible de survivre dans le vide terrestre.

Pourtant, un doute traversa l’esprit de Lucia. Elle était reine, sa responsabilité était de gouverner le monde connu, les volumes immenses des contrées sous-marines, de conquérir de nouveaux territoires, d’affirmer son règne, d’augmenter ses ressources et de gagner en puissance.

— Mais quand même, je voudrais vérifier… Si une telle civilisation a toutefois existé, ses avancées technologiques et sa culture devaient être prodigieuses. Des merveilles. Un véritable trésor. Nous pourrions coloniser l’univers extra-marin. Ce serait bête de passer à côté.

Lucia déploya ses ventouses, tapota sur son ordinateur planctonique et lança une recherche dans sa base de zoo-données : « Qu’est-ce qu’une pizza ? »

FIN